s ^^0 ANNALES- DES SCIENCES NATURELLES CINQUIÈME SÉRIE ZOOLOGIE PALÉONTOLOGIE Paris. — Imprimerie de E. JIabii.mït, rue Miguon, 2. ANNALES DES SCIENCES NATURELLES CINQUIÈME SÉRIE ZOOLOGIE ET PALÉONTOLOGIE COMPRENANT LANATOMIE, LA PHYSIOLOGIE, LA CLASSIFICATION ET L'HISTOIRE NATURELLE DES ANIMAUX PUBLIÉES SOUS LA DIRECTION DE M. MILNE EDWARDS VII PARIS VICTOR MASSON ET FILS, PLACE DE L'ÉCOLE-DE-MÉDECINE 1867 ANNALES DES SCIENCES NATURELLES ZOOLOGIE ET PALEONTOLOGIE ÉTUDES EXPERIMENTALES SDR LA GREFFE ANIMALE ET SUR 14 RÉGÉNÉRATION DE LA RATE CHEZ LES MAMMIFÈRES ET DES MEMBRES CHEZ LES SALAMANDRES AQUATIQUES, Par M. PHI1.IPEAUX, Aide-naturaliste au Muséum d'iiistoire naturelle. Lorsque je fis, en 18.56, de nombreuses expériences sur l'extirpation des capsules surrénales, de la rate et des corps thyroïdes, expériences communiquées à l'Académie des sciences, j'avais vu plusieurs fois, chez des animaux opérés depuis quel- ques mois, une nouvelle capsule surrénale ou une nouvelle rate reproduites plus ou moins complètement. Ne voulant pas me détourner alors du but que j'avais en vue, je laissai de côté pour le moment ce sujet de recherches, me proposant de le reprendre plus tard. C'est ce que j'ai fait dans ces dernières années. Mes expériences ont porté d'abord sur la régénération de la rate chez les Mammifères, et plus récemment de la repro- duction des membres chez la Salamandre aquatique. En insti- tuant ces expériences sur la régénération de la rate chez les 6 PIIILIPEALX. Mammifères, j'ai été conduit à tenter d'obtenir une greffe de cet organe remis dans l'abdomen aussitôt après l'extirpation. Les résultats de ces diverses expériences ont été communiqués à l'Académie à des époques que j'indiquerai plus loin; voici le résumé de ces résultats : i ° Greffe de la raie chez les Mammifères. J'avais déjà, lors de mes expériences antérieures, et dans les cas où j'enlevais complètement la rate, cherché ce que devien- drait cet organe remis en place dans la cavité abdominale, et, dans mes nouvelles expériences, j'ai remis constamment la rate dans l'abdomen, lorsque j'en avais pratiqué l'extirpation totale. Ce sont les résultats de ces expériences que j'ai communiqués à l'Académie le 3 septembre 1866. L'opération en elle-même ne demande pas une longue des- cription. La rate, une fois enlevée, était mise sur la table; je la mesurais à l'aide d'un compas, puis je la faisais rentrer dans la cavité abdominale au travers de la plaie des parois du ventre, et je fermais la plaie par un ou deux points de suture. J'ai examiné les animaux ainsi opérés à des époques plus ou moins éloignées du jour de l'opération, c'est-à-dire quatre, cinq, dix et quinze mois après l'opération, et presque toujours j'ai trouvé la rate greffée sur des points variés du péritoine, mais cependant, le plus souvent, près de l'estomac et du côté gauche. Dans un cas seulement, la rate s'était fixée du côté droit. De plus, l'adhérence a presque toujours eu lieu au niveau du hile de la rate. En examinant avec soin les points d'implantation, il était facile, lorsque les pièces étaient fraîches, de voir des vaisseaux de très-petit diamètre qu'on pouvait suivre du hile de la rate jusqu'à une certaine distance, dans le mésentère. C'étaient évidemment les vaisseaux qui avaient servi à rétablir la circula- tion dans l'organe splénique. La rate conserve parfois sa forme normale; d'autres fois, elle se plisse un peu sur elle-même, et, dans d'autres cas, elle tend ÉTUDES EXPÉRIMENTALES SUR LA GREFFE ANIMALE. 7 à perdre sa forme allongée pour prendre une forme ramassée, triangulaire, à angles obtus. Quant à la structure, dans les cas où la greffe avait complè- tement réussi, elle avait conservé ses caractères normaux. Quelquefois la greffe échoue, et alors, lors de la nécropsie, on ne trouve plus trace de la rate, ou bien il ne reste qu'une sorte de kyste à contenu puriforme, la rate ayant subi la fonte purulente. Dans d'autres cas, il y a eu implantation ; mais les communications vasculaires qui se sont produites n'ont pas pu rétablir une circulation suffisante dans l'organe. Dans ce cas, il s'atrophie sur place, et, dans les nombreux animaux que j'ai opérés, j'ai pu suivre toutes les phases de cette atrophie. La rate devient quelquefois pâle, comme exsangue, puis dimi- nue peu à peu de volume. Chez d'autres animaux, je l'ai trouvée au contraire très-noire et déjà revenue sur elle-même. Cette teinte noire était due à une abondante production de pigment d'origine hépatique. Enfin, dans quelques cas plus rares, la rate s'enkyste dans du tissu conjonctif et s'atrophie en partie sous l'influence de cette espèce de tissu cicatriciel. Je reviens aux faits dans lesquels la greffe a réussi, et j'ajoute aux détails donnés plus haut, que non-seulement la rate ainsi remise en place sur de jeunes Surmulots, âgés de trente jours, a conservé ses caractères normaux comme structure et comme forme, mais encore qu'elle s'est développée au fur et à mesure que les animaux ont grandi, sans atteindre jamais toutefois les dimensions qu'elle acquiert chez les animaux non opérés. La conclusion de ces expériences, c'est que la rate, extirpée sur de jeunes Mammifères et replacée immédiatement dans la cavité abdominale, peut s'y greffer, peut continuer à y vivre et à s'y développer. 2" Uégéiiérutioii du la rate chez les Mammifères. J'avais eu l'honneur de mettre sous les yeux de l'Académie, en 1861 , des pièces relatives à la régénération de la raie et qui démontrait ([ue cet organe, enlevé sur des Mammifères, peut se régénérer. 8 PHILIPEAUX. M. Peyrani, dans une communication faite, peu de temps après, à l'Académie des sciences, le 25 novembre 1801 , et dans un mémoire publié le 2 décembre 1861 dans la Gazzetta medica italiana {Provincie sarde), annonça qu'il avait répété mes expé- riences sur des Cochons d'Inde, âgés d'un à trois mois, et qu'il était arrivé à des résultats entièrement différents des miens. Il concluait en ces termes : « La rate, extirpée en totalité, ou même en partie, ne se régénère jamais. » J'ai entrepris des expériences pour chercher à découvrir la cause d'une semblable différence entre les résultats que j'avais obtenus et ceux auxquels M. Peyrani avait été conduit, et le 11 décembre 1865, j'ai communiqué à l'Académie le résumé de ces nouvelles recherches. Dans une première série d'expériences faites sur des Surmu- lots âgés de vingt-cinq jours et sur des Lapins âgés de deux mois, j'extirpai complètement la rate, comme je l'avais fait la première fois. Ces animaux furent examinés au bout d'un temps à peu près pareil, c'est-à-dire dix-sept mois environ après l'opé- ration. Mais cette fois, et à ma grande surprise, je ne trouvai la rate reproduite chez aucun de ces animaux. Comme j'étais absolument certain de la réalité des faits que j'avais constatés en 1861, il me sembla que l'insuccès de mes nouvelles expériences devait tenir à quelque condition particu- hère de l'opération. En y réfléchissant, je pensai que la raison de cet insuccès pouvait bien être dans le soin avec lequel je m'étais apphqué, cette fois, à extirper la rate d'une façon tout à fait complète. Pour éclaircir ce doute, il fallait instituer en- core des expériences, mais en laissant en place une petite partie de l'organe. Je fis donc de nouveau l'extirpation de la rate sur deux séries d'animaux, des Surmulots âgés de vingt-cinq jours et des La- pins âgés de deux mois; mais je laissai en place, comme je me l'étais proposé, un très-petit segment de la rate. Ce segment avait 3 millimètres de longueur sur les Surmulots (la rate en- tière ayant chez ces animaux, et à cet âge, 16 millimètres de longueur et 3 de largeur); il avait 5 millimètres sur les Lapins ÉTUDES EXPÉRIMENTALES SUR LA GREFFE ANIMALE. 9 (la rate entièro ayant chez ces animaux, et à cet âge, 50 milli- mètres de longueur et 8 millimètres de largeur). J'ai examiné ces animaux à des époques variées, c'est-à-dire un, deux, trois, quatre, cinq, six et sept mois après l'opération, et toujours j'ai constaté une régénération plus ou moins avancée de la rate qui offrait l'apparence et la structure normales. Chez les animaux les plus anciennement opérés, la rate avait l/i mil- limètres de longueur et 7 de largeur (Surmulots), ou ^0 milli- mètres de longueur et 7 de largeur (Lapins). Ce sont ces faits que j'ai eu l'honneur de mettre sous les yeux de l'Académie. D'après les faits nouveaux, dont j'ai consigné les résultats dans cette note, il me paraît certain que, dans mes premières expériences, je laissais, sans le savoir, une petite partie de la rate, car autrement je n'aurais jamais observé de régénération de cet organe. Je ne crains pas d'ailleurs d'avancer d'une façon générale que, chez les Mammifères, les organes complètement extirpés ne se reproduisent jamais. De ces faits je crois pouvoir conclure : r Que la rate, complètement extirpée sur les Surmulots ou les Lapins encore très-jeunes, ne se reproduit jamais (peut-être cependant, dans quelques cas d'extirpation complète, une rate surnuméraire pourrait-elle se développer et remplacer ainsi la rate enlevée) ; T Que la rate enlevée incomplètement sur ces mêmes ani- maux, et dans les mêmes conditions d'âge, se reproduit toujours. 3" Régénération des membres chez la Salamandre aquatique. Les expériences précédentes m'avaient conduit à voir que la rate, enlevée chez les Mammifères, ne se régénère que lorsqu'on en laisse une petite partie sur place; si la rate est enlevée com- plètement, on n'observe jamais de régénération. Ces résultats si constants m'avaient porté à penser qu'il en était sans doute de même dans tous les cas de régénération observés chez les Vertébrés à la suite de l'extirpation de telle ou telle partie du corps, et mon attention s'était portée immédia- 10 PflILIPEALX. tement sur les faits découverts par Spallaiizani sur les Sala- mandres. On sait avec quelle facilité se reproduisent les membres et la queue des Salamandres aquatiques après leur ablation. Tous les physiologistes ont répété les expériences de Spallanzani, et M. Flourens a bien des fois montré dans ses cours des Sala- mandres chez lesquelles la queue ou les quatre membres s'étaient régénérés. 11 a de même plusieurs fois fait voir des exemples de régénération de la mâchoire inférieure, confirmant ainsi un autre des résultats obtenus par Spallanzani. (londuit par mes recherches sur la rate à examiner de près ces expériences, que j'avais répétées bien souvent dans le labo- ratoire de M. Flourens, je vis que, dans ces cas, on laissait tou- jours en place une portion des membres, de la queue ou de la mâchoire inférieure, et qu'ainsi il n'y avait pas réellement une régénération complète de ces parties; en rapprochant ces résul- tats de ceux qu'on avait obtenus sur l'œil des Salamandres, organe que l'on n'avait vu se reproduire que lorsqu'on en lais- sait une petite partie en place, je pensai que la reproduction des membres n'aurait sans doute plus lieu, si on les enlevait d'une façon complète. J'ai donc institué de nombreuses expériences dans lesquelles j'ai extirpé sur des Salamandres aquatiques, non-seulement le membre antérieur, y compris l'humérus tout entier, mais encore le scapulum, c'est-à-dire la portion basilaire du membre. Toutes les fois que j'ai enlevé le membre antérieur en com- prenant dans l'ablation le scapulum, il n'y a pas eu le moindre indice de régénération. Et cependant, ainsi que le faisait Spallanzani, j'ai eu grand soin de nourrir copieusement les animaux opérés. Je possède, encore vivantes, des Salaman- dres chez lesquelles j'ai enlevé le membre antérieur entier, en y comprenant le scapulum, il y a près d'un an; aujour- d'hui la plaie est entièrement cicatrisée, et il est facile de con- stater qu'il n'y a pas même un commencement de travail de régénération. ÉTUDES expiî:rimentales sur la greffe animale. 11 Comme terme de comparaison, j'ai pris des Salamandres chez lesquelles j'ai enlevé un des membres antérieurs en rasant le corps comme le taisait Spallanzani. L'opération a été prati- quée il y a sept mois, et l'on peut voir que le membre est entiè-' rement reproduit avec toutes ses pièces osseuses (1). Ces expériences suffisent pour montrer que, chez les Sala- mandres, les parties enlevées, et en particulier les membres, ne se régénèrent que lorsqu'il en reste une portion sur place, et elles parlent par conséquent dans le môme sens que celles que j'ai faites sur la rate des Mammifères. Des expériences non encore complètement terminées me per- mettent de dire qu'il en est de même des nageoires des Poissons, dont Broussonnet a fait connaître la régénération. Et en un mot, c'est là sans doute un fait général, au moins chez les Vertébrés, qu'aucun organe ne peut se régénérer qu'à la condition qu'il en reste une partie sur place. (1) Il y a 102 pièces osseuses dans les quatre membres, 46 pour les membres anté- rieurs, sans y comprendre les scapulums, et 50 pour les membres postérieurs, saua y comprendre les os coxaux. NOTE ADDITIONNELLE SUR L'APPAREIL RESPIRATOIRE DE QUELQUES OISEAUX, Par M. AI^PHOIÎSE lIIIi^E ED^U'ABDS. Dans une note publiée en 1864, j'ai rendu compte des obser- vations que j'avais eu l'occasion de faire sur l'état diffus des réser- voirs pneumatiques chez le Pélican, le Fou de Bassan et le Kami- chi ^1). Depuis cette époque, j'ai pu étudier au même point de vue plusieurs autres Oiseaux qui avaient vécu dans la ménagerie du Muséum d'histoire naturelle, et constater ainsi que cette dis- position de lappareil respiratoire, dont l'existence était révo- quée eu doute il y a peu d'années (2), est moins rare qu'on ne pouvait le supposer. Ainsi, en disséquant un grand Marabou du Sénégal {Argala dubia), j'ai vu que l'air, soufflé dans les poumons par la trachée artère, distend d'abord de grands réservoirs situés à la base du cou du côté dorsal, et produit de la sorte le gonflement d'une espèce de sac cutané, sur lequel l'Oiseau repose son crâne lors- qu'il fait rentrer sa tête entre ses épaules. L'air se répand aussi dans les lacunes du tissu conjonctif sous- cutané de la face antérieure du thorax, et pénètre ensuite dans les espaces compris entre la peau et les muscles des ailes jusqu'à l'extrémité de la main ; enfin ce fluide se rend également dans les pattes en cheminant sous la peau, dans les petites cavités irré- guHèresdu tissu cellulaire jusqu'à l'extrémité de l'os du pied. C'est de la sorte, parles lacunes du tissu conjonctif sous-cutané, et non par l'intermédiaire de sacs pneumatiques particuliers, que l'air ai'rive dans les cavités -dont l'os tarso-métatarsien est (1) Observaiion's sur l'apjiareil respiratoire de quelques oiseaux. [Annales ries sciences iiaturelles, b" série, t. \\\, p. 136, 1865.) (2) Voyez Sappey, Recherches sur l'appareil respiratoire des oiseaux, p. 70 (1849). APPAREIL RESPIRATOIRE DE QUELQUES OISEAUX. 15 creusé, et je suis disposé à croire que chez tous les Oiseaux où les parties terminales des membres présentent dans la structure du squelette une disposition analogue, c'est-à-dire se trouvent creusées de cavités pneumatiques, l'air se répand également dans le système lacunaire du tissu conjonctif , et arrive par cette voie dans les os de l'avant-bras ou de la main, aussi bien que dans les os du pied. Ayant constaté l'existence de trous pneumatiques très-dé ve- loppés, non-seulement dans les os du métatarse et du métacarpe, mais aussi dans les phalanges de l'aile et de la patte chez diverses espèces de Calaos, j'ai pensé que l'appareil respiratoire de ces Oiseaux devait présenter des particularités analogues à celles que j'avais observées chez le Marabou, le Pélican, le Kamichi et le Fou ; n'ayant jamais eu à ma disposition de cadavre de Calao à l'état trais, je n'avais pu vérifier anatomiquement cette prévi- sion. J'ai donc écrit à M. R. Germain qui réside en Cochinchine, et qui s'occupe de zoologie avec ardeur, pour attirer son attention sur ce point, et le prier non-seulement de me procurer le sque- lette du grand Calao bicorne dont je n'avais pu étudier encore l'ostéologie d'une manière suffisante, mais aussi d'examiner, s'il en avait l'occasion, la disposition des réservoirs aériens de cet Oiseau. Ce zélé naturaliste a bien voulu avoir égard à ma de- mande, et, dans une lettre datée de Saigon le M janvier 1865, il m'a transmis les renseignements suivants : « J'avais un Cacao bicorne (Buceros bicornis) vivant; j'en » conserve le squelette que j'aurai le plaisir de vous faire parve- » nir par le premier envoi que je ferai en France. C'est surtout » sous la peau que la pneumatose est extraordinaire chez cet » Oiseau ; son corps est absolument en liberté au milieu de la » poche représentée par les téguments qui ne sont maintenus » qu'à la tête et à la queue, ainsi que par une cloison celluleuse » sur la ligne médiane du dos et de la poitrine. Les muscles, d'un » rouge vif, sont pour la plupart séparés les uns des autres par » de l'air, et mouillés par de la sérosité. Quelques-uns de ces » organes ne constituent pour ainsi dire que des brides aplaties. \ll ALPHOKSE MILNE EU%VAB»S. » éiendues d'un osa un autre, au milieu de l'espace libre que » constitue la cavité aérienne. Le corps dépouillé de la peau » présente l'image de la plus belle préparation anatomique des » muscles et des vaisseaux qui se puisse voir. Dans les cavités » splanchniques, tous les organes sont parfaitement isolés les » uns des autres ; les vaisseaux sont jetés à travers une chambre » à air, et rien ne se prêterait mieux à la confection d'une planche » d'étude. » Ces faits sont parfaitement d'accord avec ceux que M. R. Owen a constatés chez le Buceros cavatus (Lath.) (1). Ce savant ana- tomiste a signalé, en effet, l'énorme développement des cel- lules aériennes, et il a vu qu'elles s'étendaient jusqu'à l'extré- mité des os de l'aile, mais il n'a pas signalé l'existence de communications entre ces réservoirs pneumatiques, le tissu cel- lulaire sous-cutané et les os du pied. A raison des mœurs de l'Albatros, j'avais d'abord pensé que la dispositioji de l'appareil respiratoire de cet Oiseau pourrait bien être analogue à celle que nous offre le Pélican et le Fou de Bassan ; mais comme les os du pied et la portion terminale de l'aile ne sont pas pneumatiques chez ce grand Palmipède, il me paraît probable que l'air ne s'indroduit pas dans le tissu cellu- laire sous-cutané des extrémités, et se trouve renfermé dans des sacs membraneux particuliers, comme chez la plupart des Oiseaux. (1) Owen, On the concave Hornbill, Buceros cavatus Lath. {Trans. of the Zool. Soc, 1836, t. I, p. 117). SUR LA VISION DES POISSONS ET DES AMPHIBIES Par M. FélixPIiitTEAU, r>oetcui' t's soiences naturelles. (Extrait par l'auteur) (1). Les yeux des animaux ont été l'objet d'un grand nombre de recherches, mais presque toutes dirigées dans un but purement anatomique. En étudiant la physiologie de la vision, on s'est pour ainsi dire borné à l'Homme, et la question cependant si intéressante de la vue des animaux n'a été qu'effleurée, encore a-t-on procédé généralement par analogie et très-rarement en s'appuyant sur l'expérience. 11 est surtout deux groupes d'êtres vivants, qui, par leurs habitudes si différentes de celles de l'Homme, méritaient d'être étudiés au point de vue de la vi- sion : je veux parler des Poissons et des Amphibies ; ce sont eux que je me suis proposé spécialement d'examiner. Afin de montrer à quel genre de recherches et d'expériences j'ai soumis l'œil de ces animaux, concevons pour un instant un œil de Poisson idéal, typique : sa cornée sera parfaitement plane, son cristallin sphérique, et les humeurs aqueuse et vitrée de même densité que l'eau, et en petite quantité. Plaçons succes- sivement cet œil dans l'eau, puis dans l'air, et examinons, pour ces deux milieux différents, quelle sera la marche des rayons traversant l'organe : dans l'eau, quelle que soit la forme de la cornée, comme l'humeur aqueuse et l'humeur vitrée ont, par hypothèse, la même densité que ce liquide, la cornée se trouvera jouer le rôle d'une plaque transparente à faces parallèles, bai- gnées par l'eau des deux côtés ; elle ne servira donc nullement à (1) Académie royale de Belgique (Mémoires couronnés et mémoires des savants étrangers, t. XXXUl). 16 F. PLâTEAU. rendre les rayons lumineux convergents, au moins divergents, et le cristallin restera seul pour réunir en un point sur la rétine les rayons de chaque pinceau. Il faudra conséquemment qu'il soit très-convexe et d'une densité relativement considérable. Cet œil, organisé pour la vision distincte dans l'eau, sera-t-il niipropreà la vision distincte dans l'air? Nullement : supposons d'abord un pinceau de rayons parallèles tombant sur la face an- térieure de l'œil, ces rayons arriveront au cristallin en conser- vant leur parallélisme, puisque les deux faces de la cornée sont planes et parallèles ; et l'on voit que, dans l'air comme dans l'eau, c'est uniquement au cristallin que sera dévolue la fonction de peindre l'image au fond du globe oculaire. Supposons, en outre, que l'axe de l'œil ait une longueur appropriée à la vision des objets assez éloignés pour que les rayons qui composent chaque pinceau puissent être considérés comme parallèles. Un Poisson, muni d'un appareil visuel construit sur le plan ci-dessus, verrait aussi distinctement dans l'air que dans l'eau les objets situés à une grande distance, en imaginant, bien entendu, l'eau d'une transparence parfaite. Examinons maintenant les cas d'objets rapprochés. Bien que les Poissons aient en général les yeux fort grands, l'ouverture papillaire n'offre jamais un diamètre bien considérable; dès lors, en admettant que l'objet regardé soit près de l'œil, à quel- ques centimètres par exemple, les cônes de rayons émanés de chaque point de cet objet présenteront encore une bien petite base en comparaison de leur longueur, et les rayons qui les con- stituent ne feront que de très-petits angles avec les axes de ces mêmes cônes. Il suit de là que, même en attribuant à l'axe de notre œil typique une longueur correspondante à la vision nette d'objets distants de quelques centimètres, cette vision sera encore aussi distincte dans l'air que dans l'eau ; seulement la distance de l'objet devra être un peu plus petite dans l'air. Alors, en efîet, la petite divergence des rayons, émanés d'un point de l'objet, sera nécessairement quelque peu diminuée en pénétrant dans l'humeur aqueuse, et conséquemment, après leur réfrac- tion par le cristallin, ils iront converger en un point un peu VISION DANS LES POISSONS ET LES AMPHIBIES. 17 moins éloigné de la cornée que si l'objet était dans l'eau. Il faudra donc diminuer un peu la distance de l'objet pour donner aux rayons une divergence plus grande, et compenser ainsi la petite réfraction produite à leur entrée dans l'œil Ainsi que je le montrerai plus loin, l'œil réel des Poissons se rapproche considérablement de notre type idéal, de sorte que nous sommes en droit de conclure théoriquement que ces ani- maux peuvent voir nettement dans l'air, et que leur distance de vision distincte doit être à peu près la même dans ce milieu et dans l'eau. Si les Poissons, à part quelques espèces privilégiées, telles que XAnguillule, \eCliironecles,\'Anabas tesludineus, n'ont guère besoin de joindre la faculté de voir distinctement dans l'eau à celle de voir distinctement dans l'air ; cette double faculté est évidemment indispensable aux Amphibies. On comprend sans peine que, en supposant l'œil de ces der- niers renfermé exactement comme celui des animaux vivant exclusivement dans l'air, la vision dans l'eau sera confuse. En effet, comme je l'ai déjà dit plus haut, une fois l'œil plongé dans l'eau, ni la cornée, ni l'humeur aqueuse, n'ont d'action, le cris- tallin reste seul ; mais comme dans la supposition que nous ve- nons de faire sa courbure serait faible, il ne suffirait plus pour faire converger les rayons sur la rétine ; en d'autres termes, son foyer serait de beaucoup en arrière de celle-ci. C'est, par exem- ple, ce qui arrive, ou le sait, à l'œil de l'Homme qui plonge dans l'eau. Les Amphibies auraient-ils un pouvoir d'adaptation tellement considérable, qu'il irait jusqu'à rendre leur cristallin sphérique. Ce fait est, à priori, plus que douteux. Il est au contraire fort simple d'admettre que l'œil des Amphi- bies est organisé exactement, ou à très-peu près, comme celui des êtres vivant exclusivement dans l'eau; puisque alors la dis- tance à laquelle l'animal voit distinctement sans effort de l'œil doit être pour ainsi dire la même dans l'eau et dans l'air. Montrer que l'œ^il des Poissons se rapproche considérablement de notre type idéal, que celui des Amphibies lui est pres(}ue complètement semblable ; prouver enfin expérimentalement que ii" sûrie. ZooL. T. Vil (Cahier n" 1.) - 2 18 F. PLATEAU. la vision distincte se lait h des distances sensibleuieiit égales dans l'air et dans l'eau, et avec autant de perfection dans ces deux milieux pour tous les animaux dont il s'agit, tel est l'objet de mes- recherches. J'examine donc en premier lieu quelle est chez les Poissons la forme exacte de la cornée. Je trouve, soit au simple examen, soit par la réflexion sur cette membrane d'un objet rectiligne, obscur, se détachant sur un fond lumineux, et dont l'image, lorsqu'on regarde l'œil de côté, est incurvée par la courl'ure de la cornée, soit enfin par la mesure même du rayon de cette courbure sur un moule de l'œil, puis immédiatement après la mort de l'animal, que la cornée des Poissons, assez variable quant à la saillie quelle fait à la suil'ace de la tête, est toujours plate ou du moins fortement aplatie au devant du cristallin, et sur une étendue égale au diamètre de cette lentille, tandis que les parties latérales peuvent être très-courbes. Quant au cristal- lin, je l'ai constamment rencontré fort voisin de la sphère, comme on le savait d'ailleurs. Enfin Cuvier et Monro ont con- staté depuis longtemps que chez les Poissons les humeurs de l'œil peuvent être assimilées à de l'eau; en d'autres termes, je prouve, par un nombre suffisant de mesures consignées dans un des ta- bleaux de mon mémoire, que l'œil des Poissons est toujours, môme chez les espèces que quelques auteurs signalaient comme exceptionnelles, construit sensiblement sur le plan du type idéal , que j'ai décrit plus haut. Je soumets les yeux des Amphibies, c'est-à-dire des animaux qui doivent indifféremment faire usage de leurs organes visuels dans l'air et dans l'eau, aux mêmes investigations, et je montre que chez tous, Mammifères, Oiseaux, Pieptiles, Batraciens, etc., les yeux, sauf de légères différences, affectent une structure identique avec celle de ces organes chez les Poissons. Quant aux Insectes terrestres, aquatiques ou amphibies, ils possèdent tous, d'après les travaux modernes, des yeux à cornées aplaties et à cristallins très-convexes, au moins du côté interne. Ici se termine la partie anatomique de mon travail ; vient en- suite la partie expérimentale, dans laquelle je détermine les dis- VISION DANS LES POISSONS ET LES AMPHIBIES. 19 tances de vision distincte de dix espèces de Poissons de genres différents et de quelques Batraciens dans l'air et dans l'eau. La méthode que j'ai employée est en peu de mots la suivante : supposons qu'il s'agisse d'un Poisson, le procédé étant le même pour les autres animaux ; après avoir tué rapidement l'individu en expérience, on enlève soigneusement un œil d'une orbite sans le déformer ; on le fixe sur une plaque de liège, de manière que la cornée soit verticale. On pratique ensuite au fond de l'œil une ouverture convenable, en enlevant, k l'aide de ciseaux fins, une portion de la sclérotique et de la rétine ; on enchâsse alors dans cette ouverture une petite cupule de verre faiblement dé- polie, et sur laquelle doit venir se peindre l'image d'un objet extérieur, comme sur une rétine artificielle ; cet objet est l'extré- mité d'un fil de fer fin se projetant sur la flamme d'une lampe au pétrole. On fait nécessairement l'expérience le soir ou dans une chambre dont les volets sont clos, et l'on observe l'image du fil de fer à la partie postérieure de l'œil à l'aide d'une loupe. En faisant varier la distance du fil de fer à la cornée, on finit tou- jours par obtenir une position où l'image est nette. L'expérience, répétée un certain nombre de fois pour avoir une moyenne, est effectuée successivement dans l'air et dans l'eau : dans ce dernier cas, le fil de fer étant naturellement plongé aussi dans l'eau. Je n'ai pas besoin d'ajouter que ce liquide est contenu dans un petit baquet, dont les faces antérieure et postérieure sont for- mées de glaces minces. Les nombres que j'ai obtenus pour un même milieu et un même individu sont très-rapprochés, ce qui permet d'avoir con- fiance dans les résultats d'expériences aussi délicates ; mais de plus, comme on peut le voir par le tableau que je donne dans mon mémoire, les distances de vision distincte dans l'air et dans l'eau, sont toujours à fort peu près les mômes. Les Poissons, ainsi que je l'ai déjà dit plus haut en me basant sur la structure de l'œil, voient donc dans l'air aussi bien que dans l'eau. Dès lors, la vision des Amphibies trouve son explication natu- relle, puisque les organes visuels de ces animaux sont semblables à ceux des Poissons. Cependant, comme confii-mation de la 20 F. PLATEAU. théorie, j'ai soumis aux mêmes expériences les yeux de quelques Batraciens ; ici encore une fois, les distances de vision distincte dans l'air et dans l'eau sont pour ainsi dire identiques. Je ferai seulement remarquer, en terminant ce résumé, que, chez les Amphibies, la vision nette, forcément assez courte dans l'eau, à cause de la transparence imparfaite de ce milieu, doit au con- traire pouvoir s'étendre dans l'air à des distances très-variables, ce qui exige l'existence d'une faculté d'accommodation ; aussi a-t-on reconnu dans leurs yeux la présence du muscle ciliaire, principal agent de cette faculté. NOTE SUR LA REPRODUCTION DES PUCERONS, Par II. Ëdouaril CLAPARÈDK, Prnfessoni' i\ l'Aoailémip ile riciu'Vi'. La reproduction des Pucerons, après avoir attiré l'attention de tant d'hommes distingu('s, a provoqué récemment de nou- velles recherches de la part de deux ohservateurs, M. Meczni- kow et M. Balbiani, Les résultats auxquels ces deux savants sont arrivés montrent pleinement que le sujet était loin d'être épuisé ; chacun d'eux a travaillé d'une manière indépendante. La pre- mière publication de M. Mecznikow {Untersuchungen iibev die Embryologie der Hemipteren. Forlàiifige Mitthciiung von Mecz- nikow; Zeitschr. fûrwiss. ZooL, Bd. XVI, Mârz 186(5, S. 128) est de quelques mois antérieure à la première communication de M. Balbiani à l'Académie des sciences de Paris (séances des /i, 11 et 25 juin 1866). Toutefois ce dernier paraît ne pas en avoir eu connaissance, puisqu'il ne la mentionne point dans un écrit postérieur plus détaillé {Journal de l'anatomie et de la physiolo- gie, o" année, n" 5, septembre et octobre 1866). Les divergences entre ces deux observateurs sont devenues encore plus frap- pantes depuis la publication d'un mémoire fort circonstancié de M. Mecznikow {Embryologische Sludien an Insecten. Die Entwicklung der viviparen .4phiden ; Zeitschr. fiir wiss. Zool. Bd. X\T, S. /io7), mémoire accompagné de plus de 50 figures relatives à l'embryogénie des Aphides, et qui n'est que le déve- loppement de la note précitée. En examinant les publications que je viens de rappeler, il est facile de se convaincre que MM. Mecznikow et Balbiani ont tous deux étudié fort consciencieusement les objets qu'ils ont eus 22 É. CLAPARÈDE. SOUS les yeux, et qu'ils ont vu dans la plupart des cas exacte- ment les mêmes choses. Et pourtant quelle distance entre les résultats finaux auxquels ils sont parvenus ! Un seul mot suffît à le faire comprendre. Pour M. Mecznikow les Pucerons sont agamogénétiques, pour M. Balbiani ils sont hermaphrodites. Comment choisir entre ces résultats opposés, annoncés par des observateurs en apparence également consciencieux. Le seul moyen est évidemment de reprendre le sujet ab ovo, et de sou- mettre toutes les divergences à la pierre de touche d'observations nouvelles et impartiales. C'est ce que je me suis décidé à entreprendre à l'aide d'une étude de VAphis rosœ, dont les embryons sont relativement favo- rables à ce genre de recherches. Le résultat n'a pas été douteux pour moi. La théorie de l'hermaphrodisme des Pucerons est in- soutenable. Son auteur, se basant sur certains faits observés avec soin, s'est évidemment laissé entraîner bien au delà des conclu- sions qu'ils pouvaient légitimement provoquer. La rencontre fortuite de certains phénomènes morbides a peut-être aussi con- tribué aie maintenir sur le chemin où il s'était fourvoyé. Je ne crains pas d'affirmer que quiconque aura la patience de re- prendre avec attention cette étude minutieuse devra, tout en rendant justice aux travaux de M. Balbiani, rejeter totalement les conséquences que l'auteur en a tirées. Le problème de la reproduction des Pucerons se résoudrait, selon M. Balbiani, fort sim])lement de la manière suivante : dès les premiers temps delà vie embryonnaire, le blastoderme donne naissance à deux masses celluleuses juxtaposées, l'une incolore, l'autre pénétrée de granulations qui lui donnent une teinte verte ou jaune verdâtre. De ces deux masses, la première de- vient un ovaire, la seconde un testicule, dans lequel se déve- loppent des zoospermes en forme d'Amibes. Ces zoospermes fécondent l'ovaire ; le testicule lui-même disparaît, et les ovules fécondés commencent leur évolution dans l'intérieur même de l'embryon renfermé dans le corps de sa mère. Partant point de génération alternante, pas plus que de parthénogenèse. Les deux masses celluleuses, auxquelles M. Balbiani fait jouer REPRODUCTION DES PUCERONS, 23 un rôle si important clans la reproduction des Pucerons, existent bien réellement , comme il est facile de s'en convaincre. M. Mecznikowles a étudiées avec un soin extrême : l'une, l'in- colore, est pour lui un blastogène, soit pseudovarium ; il lui attribue donc le même rôle physiologique que M. Balbiani. Mais l'autre, la masse verte, le testicule selon M. Balbiani, est envisagé d'une manière bien différente par M. Mecznikow ; il lui donne le nom de vitelhis secondaire, parce qu'il y voit un ma- gasin de substance propre à être assimilée dans le cours du tra- vail organo-génétique. Nous allons voir que cette dernière inter- prétation est de beaucoup la plus vraisemblable ; dans ce but, il est nécessaire de reprendre les choses dès leur origine. L'extrémité de chaque compartiment du pseudovarium est occupée par de nombreux nucléus disséminés dans un proto- plasma. Ces nucléus sont les vésicules germinatives des ovules futurs; en effet, la plus inférieure s'isole des autres, s'entoure d'une masse de protoplasma, dans laquelle apparaissent bientôt des granules réfringents : c'est l'ovule. M. Balbiani, appliquant dans toute l'étendue de son mémoire la théorie de M. Robin sur la production des cellules par bourgeonnement, sur la périphérie d'un blastoderme, fait naître les ovules par gemmation à la sur- face d'une cellule centrale. M. Mecznikow ne mentionne et ne figure nulle part cette cellule centrale du pseudovarium. ien ai pas réussi mieux que lui à la découvrir. Quoi qu'il en soit, dès qu'un pseudovum arrive à maturité dans la partie inférieure du compartiment pseudovarique, son évolution commence. On ne tarde pas à voir au milieu des granules vitelhns plusieurs nucléus clairs, très-semblables à ce qu'était naguère la vési- cule germinative. M. Mecznikow considère ces nucléus comme provenus de la division de cette vésicule germinative. A-t-il parfaitement raison sur ce point? Je n'ose le déterminer (1). Ce qu'il y a de certain, c'est que ces noyaux se multiplient, se por- tent à la périphérie, où on les trouve logés dans une couche de (1) Chei! certains Acariens, j'ai acquis la conviction que les nucléus du blasloderme résultent d'une division de la vésicule germinative. Je me réserve de publier plus tard ces observations. 2Ù Ë. CLAPARÈDL*. protoplasma qui constitue dès lors un véritable blastoderme. Cette membrane devient en effet celluleuse par une différencia- tion du protoplasma, qui se groupe en petites masses autour de chacun des nucléus. M. Balbiani représente les choses, il est vrai, d'une manière bien différente. Mais ici il m'est impossible d'être de son avis. Il fait d'abord disparaître la vésicule germinative dans un vitellus homogène. Sur le fait même de la persistance de la vésicule ger- minative, il est, j'en conviens, fort difficile d'arriver à une con- viction parfaitement arrêtée, parce qu'il pourrait se faire que le premier nucléus, d'où résultent par division tous les noyaux des cellules blastodermiques, fût né lui-même spontanément au sein du vitellus, quelque temps après la disparition de la vésicule germinative. Aussi n'osé-je pas me prononcer d'une manière trop absolue sur ce point ; mais, dans tous les cas, il est inexact que le vitellus soit homogène k cette époque. Il renferme, au contraire, de nombreux granules, collatéralement avec la vési- cule germinative, comme M. Mecznikow l'a fort bien représenté; et quant à la formation des cellules blastodermiques par bour- geonnement (théorie de M. Robin) à la surface du vitellus, telle que la représente M. Balbiani, je ne saurais comment la concilier avec la multiplication incontestable des nucléus dans l'intérieur de la masse vitelline , phénomène auquel je viens de faire allusion. Le blastoderme formé entoure l'œuf, devenu piriforme sur toute sa surface, excepté au pôle inférieur, comme 31. Mecznikow et M. Balbiani le décrivent tous deux. La partie du blastoderme qui avoisine ce pôle se développe en une espèce de processus cylindrique, qui ne tarde pas à se détacher par un étranglement complet, et à se séparer de l'embryon proprement dit. Ce corps, vu, soit par M. Mecznikow, soit par M. Balbiani, a été envisagé par eux d'une manière assez différente. Nous ne nous y arrête- rons pas, attendu ([uil ne joue aucun rôle actif dans l'évolution organogénique. A partir de ce moment, l'emliryon présente une forme ovale, et n'est formé que d'une couche blastodermique externe et REPRODUCTION DES PUCERONS. 25 d'une masse vitelline centrale. M. Balbiani appelle cette masse une cellule. Je regrette d'introduire ici une discussion de mots, mais il ne m'est pas possible de souscrire à cette dénomination. Sans doute, les travaux de MM. Briicke, Beale, Max Schultze, Stockel et de tant d'autres, nous ont obligés à transformer sin- gulièrement la nature du mot cellule; mais il y a loin de là à la confusion introduite dans le langage scientifique par M. Bal- biani, confusion sur laquelle j'aurai encore l'occasion d'insister plus loin. Pour lui, le mot de cellule paraît devoir s'appliquer en histologie à tout ce qui a une forme quelconque, tandis que pour tous les histologistes qui emploient encore ce terme, le nom de cellule ne peut s'appliquer qu'à une masse protoplasmique, qui, pendant une partie de son existence au moins, est munie d'un nucléus, avec ses caractères physiques et chimiques bien con- nus. Or la masse vitelline en question a, il est vrai, une forme ovoïde, puisqu'elle est délimitée par le blastoderme, mais ne possède aucun nucléus, et ne mérite par conséquent aucune- ment le nom île cellule. Mais passons sur ce point technique, d'autant plus que, je le répète, la description du blastoderme, telle que la donne M. Balbiani, est exacte dans ses grands traits. Par suite d'une multiplication des cellules au pôle inférieur du blastoderme, celui-ci donne naissance à une protubérance qui fait saillie dans la masse vitelline centrale. Cette protubé- rance augmente graduellement de volume, et va désormais jouer un rôle important dans l'organogenèse : mais, remarquons-le dès maintenant, à mesure que la protubérance se développe, la masse vitelline diminue par résorption ; elle finira même par disparaître complètement. Une cellule de la protubérance en question ne tarde pas à se distinguer au milieu de toutes les autres par sa couleur verte, due à l'apparition dans son protoplasma d'une foule de petits granules colorés. Cette cellule se multiplie rapidement, et donne par conséquent naissance à une masse de cellules vertes, à la- quelle je laisserai ce nom de masse verte pour ne rien préjuger sur sa valeur physiologique. On voit déjà qu'il s'agit du testi- 26 É. CLAPARÈDE. cule, selon M. Balbiani (1 ) , du vitellus secondaire, selon M. Meez- nikow. A cette môme époque de la vie embryonnaire, on voit se détacher de la protubérance blastodermique, et se loger à côté de la masse verte, un groupe de cellules qui constituera désor- mais le blastogene, soit pseudoimrium , comme M. Mecznikow et M. Balbiani l'ont constaté tous deux. Je passe rapidement sur ces phases remarquables d'organo- genèse, parce que, à quelques détails près, elles ont été repré- sentées d'une manière assez semblable par les deux savants ({ui m'ont conduit à prendre la plume ; mais c'est ici qu'il convient de s'arrêter à quelques détails d'histologie, puisque M. Balbiani a élevé sur eux sa th('>orie séduisante mais, je le crois, radicale- ment fausse, de l'hermaphrodisme des Pucerons. Selon M. Balbiani, les cellules de l'oi'gane en question, une fois pénétrées des fines granulations qui leur donnent la colora- tion verte, engendrent dans leur intérieur une multitude de petites cellules-filles, pâles, pourvues d'une membrane et d'un noyau qu'il envisage comme les cellules de développement des éléments spermatiques. Elles seraient, en effet, bientôt rempla- cées par d'innombrables petits corpuscules foncés, larges de 0'""',001 à0""",()02, qui, sous de forts grossissements, apparaî- traient « comme de très-petites Amibes » ; mais, ajoute l'auteur, « leur forme ne paraît pas changer sous le microscope » . « Les » cellules-mères, continue M. Balbiani, ont perdu alors leur » transparence et leur couleur verte ; elles sont devenues opaques » et brunâtres, et se désagrègent facilement, en se résolvant en » une sorte de poussière après la destruction de leur membrane 1) d'enveloppe. Chez plusieurs Aphides, ces corpuscules ami- » boïdes subissent un degré d'évolution de plus par leur trans- » formation en de petits bâtonnets inégaux, droits ou diverse- » ment flexueux, immobiles et incolores, longs de 0'""',005 à » 0'""',020. On serait facilement enclin à les prendre pour une (1) M. rîalbiiuii luit naitrc ;i piopreincnt parler cette niasse vertu, non île la protu- bérance blastn(lernii(iiic, mais du processus cylindrique que j'ai dit ne jouer aucun rôle actif dans le développement de Tœul'. Je ne crois pas pouvoir lui donner raison sur ce point. REPRODUCTIOX DES PUCERONS. 27 » production végétale parasitaire, si l'on n'avait pas sous les yeux » toutes les phases successives de la transformation de ces élé- » ments. » (Balbiani, loc. cit., p, S/iSet 559.) Ces observations, et l'interprétation qui les accompagne, ont une importance capitale. Elles forment la pierre de l'angle de la théorie de M. Balbiani. Si nous parcourons le mémoire, du reste si consciencieux, si circonstancié, de M. Mecznikow, nous ne trouvons, sur ces phénomènes, pas un seul mot. C'est une phase essentiielle du développement qui lui aurait entièrement échappé. Voyons ce que nous apprend à cet égard l'Aphis de la rose. Les cellules de la masse verte, dont les limites sont toujours bien distinctes, présentent chacune un nucléus circulaire, clair, large de 0"'"', 01 et muni d'un nucléole. Elles engendrent dans leur intérieur un grand nombre de globules sphériques, homo- gènes, entre lesquels on distingue une foule de granules extrê- mement fins. Ces globules sphériques sont les prétendues cel- lules-filles de M. Balbiani. Mais tout d'abord, je pense devoir leur dénier entièrement ce nom. M. Balbiani leur attribue, il est vrai, un nucléus. Toutefois, il semble qu'à ses yeux tout granule soit digne de ce nom. Examinés de toutes les manières. avec les meilleures lentilles de MM. Smith et Beck, et à l'aide des objectifs à immersion de M. Hartnack, ces globules ne m'ont rien laissé apercevoir qui, de près ou de loin, ressemblât à un noyau, dans le sens histologique de ce mot. Supposé même que, entrant dans les vues do M. Balbiani, on accorde le nom et la valeur de cellules -fdles aux globules en question, on sera bien loin encore de la théorie de l'hermaphro- disme, car les métamorphoses que leur fait subir ce savant ne sauraient être considérées comme des phénomènes normaux. La masse verte ne disparaît en effet nullement et persiste avec tous ses caractères, bien longtemps après que dans r intérieur de l'embryon une nouvelle génération d'embryons a commencé son développement; bien plus, comme M. Mecznikow l'a du reste montré, elle persiste toute la vie durant à côté du corps grais- seux. Ce premier point, savoir la persistance de la masse verte. 28 É, CLtP.mÈDE. établi contradictoirement à la description de M. Balbiani, je me vois obligé de contester entièrement l'exactitude de tout ce qui a rapport à la formation des éléments spermatiques. Le récit de M. Balbiani est d'ailleurs obscur, en contradiction avec lui- môme. En effet, cet observateur nous apprend que les cellules- filles sont bientôt remplacées par d'innombrables corpuscules qui apparaissent comme de très-petites Amibes ; mais leur forme, ajoute-t-il, ne paraît pas changer sous le microscope. Or, y a-t-il rien de caractéristique chez les Amibes, en outre de la motilité? Le mode de mouvement seul distingue un corps amiboïde d'une gouttelette de substance albumineuse. M. Balbiani, préoccupé de l'idée de rencontrer des Zoospermes chez les Pucerons, n'a-t-il pas songé (pie chez quelques animaux, certains vers Nématoïdes par exemple, les éléments spermatiques ont une forme qu'on a désignée sous le nom d'amiboïde? S'il en est ainsi, il a oublié que le mode de mouvement seul avait fait appliquer à ces Zoospermes une telle épithèle. D'ailleurs, je le répète, la prétendue disparition de la masse verte, sur laquelle M. Balbiani insiste tellement afin de rendre probable son rôle de testicule, n'a point lieu. I.es cellules vertes persistent; chacune gardant son nucléus et conservant dans son intérieur les globules sphériques, sans que ceux-ci se trans- forment en éléments ainiboïdes, ni bacilliformes. C'est ce dont on peut s'assurer simultanément aux différentes générations emboîtées les unes dans les autres. Ce point essenliel peut être facilement contrôlé par chacun, et quiconque en voudra prendre la peine verra se dissiper à cet égard tout doute dans son esprit. Mais comment expliquer le récit de M. Balbiani, car il s'agit ici, non pas seulement d'une question d'interprétation, mais encore d'une question de fait. Je pense que M. Balbiani lui- même nous en fournit le moyen lorsqu'il nous dit qu'il aurait cru au premier abord avoir à faire à des organismes végétaux parasitaires. Cette première impression était sans doute une inspiration dans le sens théologique du mot. Un état morbide des individus étudiés par M. Balbiani peut seul rendre compte des difïérences capitales qui séparent cette partie de ses observa- REPRODUCTION DlîS PUCliRONS. 29 tions des pliénomùues norniaux. A ce propos, il n'est pas sans intérêt de remarquer qu'à Naples, tout au moins l'Aphis de la rose et surtout ses pseiidovarium, sont infestés de Mucédinées parasites. Le rôle de vitellus secondaire, que M. Mecznikow attribue à la masse verte, est dans tous les cas plus vraisemblable que celui du testicule. Cet organe peut fort bien servir de magasin de sub- stance assimilable une fois le vitellus primaire résorbé. Les ana- logies de la masse verte avec un vitellus, soit pour l'apparence, soit pour la position, sont dans tous les cas si grandes que M. Huxley l'a prise pour un véritable vitellus. Une objection contre cette manière de voir pourrait être tirée de ce que l'or- gane en question existe non-seulement pendant la période embryonnaire, mais encore toute la vie durant. Toutefois, il faut bien remarquer que son importance relative diminue gra- duellement avec l'âge, et que l'objection perd par suite beau- coup de son poids. En résumé donc, la théorie de l'hermaphrodisme des Puce- rons ne me paraît reposer sur aucune base solide, et l'opinion générale qui voit dans le mode de reproduction le plus habituel des Aphides un cas d'agamogénésie est seule vraie. Je n'ai du reste point la prétention de revendiquer par cette note aucun titre scientifique concernant l'embryogénie des Pucerons. Ceux qui ont repris l'étude de ces singuliers phénomènes au point où M. Huxley l'avait laissée, et qui l'ont fait progresser d'une ma- nière remarquable, sont aujourd'hui MM. Mecznikow et Bal- biani seuls. Si j'ai pris la plume, c'est qu'il existait, entre ces deux observateurs, des divergences si considérables sur un point, il est vrai fondamental, qu'il était urgent de contrôler leurs observations. Mais je sens parfaitement que si je contribue, par ces lignes, à bannir de la science une erreur, je n'introduis cependant aucun fait nouveau. Je laisse en définitive les choses au point où M. Mecznikow les a conduites. 30 BALBIANI. REMARQUE SUR LA NOTE PRÉCÉDENTE, PAR M. BALBIANI. Bien que M. Milne Edwards ait eu l'obligeance de me com- muniquer la note qu'on vient de lire avant son insertion dans les Aiinales, je ne crois cependant pas devoir répondre en ce mo- ment aux objections que l'auteur cherche à élever contre mon interprétation du mode de reproduction des Pucerons vivipares, ni à quelques allégations toutes gratuites que renferme son tra- vail. Je crois que cette réponse sera mieux placée dans le mé- moire, accompagné de planches, que je me propose de publier prochainement sur la génération des Aphides. Il n'est qu'un seul point de la Note de M. Claparède que je tiens essentiellement à relever ici, c'est celui relatif à la priorité qu'il paraît revendiquer en faveur de M. Mecznikow pour tous les faits sur lesquels nos observations présentent un accord plus ou moins complet. Il est positif que M. Mecznikow a publié, trois mois avant mes- communications à l'Académie des sciences, quelques recherches sur l'embryogénie des Hémiptères qui ont paru sous forme de notice préliminaire dans le Journal de zoologie de MM. Siebold et Kolliker. Mais dans ce travail, qui comprend en tout quatre pages du journal en question , l'auteur consacre un peu plus d'une page seulementau développement des Aphides, et il y omet la plupart des faits les plus caractéristiques de l'embryogénie de ces Insectes. Il est vrai que dans un mémoire subséquent, publié dix mois après sa précédente notice (décembre 1866), et six mois après mes diverses counimnicationsà l'Institut sur le même sujet, M. Mecznikow en donne une description plus détaillée, et rectifie quelques-unes de ses précédentes observations ; mais il est difficilement admissible que, dans l'intervalle, il n'ait pas connu mes propres recherches, publiées en juin 1866 dans les Comptes rendus de l'Académie, et cependant il n'en est fait au- cune mention dans le dernier mémoire de M. Mecznikow. M. Claparède, qui veut bien m'excuser de n'avoir pas mentionné la première publication de M. Mecznikow, eût fait acte de justice REMARQUE SUR LA NOTE DE M. CLAPARÈDli. 31 en reconnaissant que ce savant avait bien moins de raisons pour ne pas citer un travail paru six mois avant le sien (1). Pour ce qui est du reproche que m'adresse M. Claparède d'avoir introduit de la confusion dans le langage histologique, je crois n'avoir en rien contribué à augmenter celle qui y règne déjà, notamment en ce qui concerne la définition, autrefois si nette et si précise, que nous possédons du mot cellule. Malgré l'acception assez arbitraire que chacun peut donner aujourd'hui àce ternie, je n'ai pas eu la hardiesse de l'étendre jusqu'à dési- gner ainsi tout ce qui a une forme quelconque, comme i\I. Clapa- rède m'en accuse dans sa note. Si j'ai cru devoir qualifier de cellules les éléments histologiques que j'avais sous les yeux, c'est que j'avais constaté chez ceux-ci au moins les deux parties composantes reconnues aujourd'hui comme strictement néces- saires pour caractériser une cellule, d'après les travaux récents de MM. Max Schultze, Briicke, Hiickel et autres, c'est-à-dire un nucléus et une masse protoplasmatique. M. Claparède, qui ne veut y voir que des globules, ne mentionne nulle part s'il a cherché à s'éclairer par l'emploi des réactifs: je ne doute pas ((u'une goutte d'acide acétique l'eût bien mieux servi que les objectifs de MM. Smith et Beck et les lentilles à immersion de M. Hartuack. Je ne puis que regretter que mes recherches n'aient pas reçu la confirmation d'un observateur aussi distingué que l'est M. Cla- parède, qui a pris la peine de les contrôler. Peut-être la faute en est-elle à ce que je les ai présentées avec des détails insuffisants, et surtout à ce que j'ai omis de parler des moyens que j'ai em- ployés pour la constatation de faits pour la plupart d'une obser- vation délicate et minutieuse. Ce sont des lacunes que je m'ef- forcerai de combler dans un travail plus circonstancié sur le même sujet. (1) Quiiutù mou mémoire publié dans le numéro de septembre-octobre 1866 du Journal d'anatomie et de physiologie de M. Gli. Robin, et que M. Claparède men- tionne dans sa Noie, il n'est que la reproduction presque littérale de mes diverses communications à. l'Académie des sciences. ÉTUDE SUR LA FAUNE DONT LES RESTES ONT ÉTÉ ENFOUIS A PIKERMI (Attique). Par II. Albert CiAUURY (i). § 1- On ne rtnconlrc aujourd'liui dans aucunu contrée un rassemblcnicnl d'animaux jîigantesqucs comparable à celui de Pikermi. L' Attique a dû subir de grands changements dans sa configu- ration, depuis l'époque où ont vécu les animaux dont les restes sont accumulés à Pikermi. Ce n'est aujourd'hui qu'un lambeau de terre montagneux, longde vingt lieues sur dix de large. Que ce lambeau ait vu briller les plus beaux génies de l'antiquité, cela ne saurait surprendre; mais les Quadrupèdes des âges géologiques ont exigé de plus vastes espaces ; ils ont trop de ressemblance avec les espèces des déserts africains pour que leur existence ait été possible en Grèce dans des conditions analogues aux conditions actuelles. Sans doute, autrefois les régions que recouvrent les flots de l'Archipel étaient des plaines sans limites qui unissaient l'Europe à l'Asie (2). Les paysages étaient animés par les Mammifères les plus variés : ici des Rhinocéros à deux cornes et d'énormes SanglieVs ; là des (1) On a public, dans les Annales (4« série, t. XV, p. 117 et p. 158, 1861), les principaux résultats des fouilles paléontoiogiqucs qui ont été faites à Pikermi, en 1855-56 et 1860. L'auteur de ces recherches, après avoir donné la description des animaux qui ont composé l'ancienne faune de l'Attique, a esi^avé de présenter quelques considérations sur l'ensemble de cette faune. (2) Les observations géuloyiqucs faites autour de l'Archipel appuient cette hypothèse. FAUNE FOSSILE DE l'aTTIQUE, 33 Singes et des Carnassiers de la famille des Civettes, des Martes et des Chats ; les antres de marbre du Pentélique servaient d'habi- tation aux Hyènes; de même que les Couaggas et les Zèbres d'Afrique, les Hipparions couraient en troupes immenses dans les plaines. Non moins rapides qu'eux et plus élégantes encore, les Antilopes composaient également de nombreuses bandes. Chaque troupeau d'espèce différente se reconnaissait à la forme des cornes : celles du Palœoreas se tournaient en spirale, comme chez le Canna du Cap ; celles des Antidorcas se courbaient ainsi que les branches d'une lyre ; elles étaient longues et arquées chez les Palœoryx; sur d'autres Antilopes, elles étaient pareilles aux cornes des Gazelles, et sur les Tragocems elles simulaient la dis- position propre aux Chèvres; le Palœolragus se distinguait par ses proportions grêles et sa tête étroite, dont les cornes étaient posées sur les yeux. A côté de\'Helladotheriumei d'une Girafe voisine de la Girafe actuelle, on voyait l'Édenté aux doigts cro- chus, que j'ai proposé d'appeler ^ncî//o^Aerm?n, le Mastodonte à dents tapiroïdes, le Mastodonte à dents mamelonnées et le Dinotherium. Aucune région de la terre n'offre plus un tel spectacle. On va s'en convaincre eu jetant un regard sur les faunes actuelles. En Amérique, près des forêts vierges où le règne végétal a tant de majesté, on aurait dû s'attendre à trouver l'apogée du règne ani- mal ; cependant les Quadrupèdes y sont moins grands que sur l'ancien continent. Dans la Nouvelle-Hollande, ils sont encore plus petits. En Europe et dans le centre de l'Asie, resserrés entre la civilisation des pays tempérés et les glaces du Nord, ils se sont amoindris. C'est, dans l'Inde, et surtout en Afrique, que vivent aujourd'hui les plus puissants Mammifères. Les voyageurs (1) affirment que, sur plusieurs points, ils sont en nombre prodi- gieux. Ainsi Delegorgue, dans les récits de ses explorations en (1) Ou a supposé que rardcnte imagination de ces hommes courageux avait pu leur hirc exagiirer quelques traits des tableaux du monde sauvage; pourtant on doit s'ap- puyer sur leur témoignage, jusqu'au jour où l'intérieur de l'Afrique australe aura été exploré par des naturalistes spéciaux, comme l'Amérique du Sud l'a été par de Hum- boldt, Auguste de Saint-Hilairc, d'Orbigny, M. Claude Gay, etc. 5' série. Zool.T. VII. ('Cahier n« 1.) 3 3 3A G41JDRT. Afrique, décrit un lac où habitait une troupe de cent Hippopo- tames (1), et un espace, dont le diamètre n'avait que trois milles, oii plus de six cents Éléphants s'étaient réunis (2). Il rencontra une fois trois ou quatre cents Cynhyènes (3), une autre fois des bandes de quatre à cinq cents Couaggas {k). Livingstone a écrit qu'on a souvent vu passer des troupes de plus de quarante mille Euchores (5). Il a fait plusieurs peintures du monde sauvage; voici notamment celle d'une descente de montagne (6) : a Des centaines de Zèbres et de Buffles paissent au milieu des clairières ; de nombreux Éléphants pâturent et neparuissent mouvoir que leurs trompes. Je voudrais être à même de photographier ce tableau, qui disparaîtra devant les armes à feu et s effacera de la terre avant que personne l'ait contemplé. Tous les animaux sont d'une extrême confiance Les Éléphants, arrêtés sous les arbres, s'éventent de leurs larges oreilles, comme si nous n'étions pas à deux cents mètres de l'endroit où, ils se trouvent ; de grands Sangliers fauves (Potaraochœrus) nous regardent avec surprise, et leur nombre est immense. La quantité d'animaux qui couvre la plaine tient du prodige ; il me semble être à Pépoque où le Megatherium paissait tranquillement au sein des forêts primitives. » Si magnifiques que soient ces tableaux, la Grèce antique en offrit de plus majestueux encore. En effet, tandis que l'Afrique entière possède une seule espèce d'Éléphant, on a vu à Pikermi deux espèces de Mastodontes qui représentent des types très-dif- férents, et le Dinotherium, le plus gigantesque de tous les Qua- drupèdes. L'Afrique n'a qu'une espèce de Girafe ; l'Attique avait une Girafe, un animal plus haut qu'aucune des Antilopes vi- vantes, et VHelladotherium, moins élevé sur ses jambes que la Girafe, mais bien plus massif. La nature actuelle n'a pas de Ruminant comparable à rfl^e//ac?o«/iermm; le Chameau est beau- (1) Dclcgorguc, Voyage dans l'Afrique australe^ de 1838-/12, vol. U, p. 443. (2) Même ouvrage, vol. I, p. 490. (3) Même ouvrage, vol. II, p. 395. (4) Même ouvrage, vol. II, p. 46. (5) Livingstone, Explorations dans l'intérieur de V Afrique australe, p. 118. Traduit de l'anglais par madame Lorcau, in-S", 1859. (6) Même ouvrage, p. 625. FAUNE FOSSILE DE l'ATTIQUE. 35 coup moins fort. 11 n'y a en Afrique ([u'un type de Rhinocéros, celui qui est caractérisé par des incisives rudimentaires, au lieu que Pikermi renferme à la fois des Rhinocéros du type africain, du type asiatique, et peut-être le genre voisin des Rhinocéros auquel on a donné le nom à'Acerotherium. Le Chalicolherium, que l'on croit avoir retrouvé en Grèce, n'a plus d'analogue vivant. Le crâne du Sanglier d'Erymanthe a un tiers de plus que celui du Sangher ordinaire, et ce dernier, dit-on, surpasse le Phacochère et le Sanglier à masque de l'Afrique australe (1). L'Oryctérope, le plus grand Édenté de l'ancien continent, est un être chétif auprès de r^ncî/fo^/ierntm. Enfin, un des Carnassiers de l'Attique l'emporte sur le Lion, et un autre sur la Panthère. Parce qu'on n'a pas découvert des animaux aquatiques tels que les Hippopotames, les Lamantins et les Crocodiles, si abon- dants en Afrique, on n'est pas en droit de nier leur existence en Grèce, à l'époque où vivaient les Mammifères dont j'ai décrit les restes : le dépôt de Pikermi a été le résultat d'une formation essentiellement terrestre ; les limons qui renferment les osse- ments sont descendus de hauteurs où il ne pouvait y avoir des masses d'eau assez vastes pour être fréquentées par de puissants Vertébrés. L'absence de Singes anthropomorphes ne prouve pas davan- tage que la faune de l'Europe orientale n'en comptait point ; le Gorille, selon Du Chaillu (2), habite de silencieuses forêts où l'on ne rencontre guère d'autres Quadrupèdes. « Qui sait, dit ce voyageur en parlant de la région des Mbondémos, si ce n'est pas le Gorille qui a chassé le Lion du pays oit nous nous trouvons ? car ce roi des animaux^ si répandu dans les autres contrées de l'Afrique^ ne se montre jamais sur les domaines du Gorille. » Il y a donc eu dans l'Attique plus d'espèces de grands Mammi- fères que sur aucun point du monde actuel. Quant au nombre des individus qui représentaient chaque espèce, je n'ai aucun (\) Dclegorguc, ouvr. cite, vol. I, p. 313. (2) Du Chaillu, Voyages et aventures dans l'Afrique équatoriale, édition française, p. 133. Parisj 1863. 36 «AUDRY. moyen de le fixer, amis il n'est point probable qu'il lût moindre que de nos jours. En effet, malgré la multitude des animaux observés dans plusieurs parties de l'Afrique, on n'y pourrait trouver sur un espace égal à celui où j'ai fait mes fouilles une agglomération d'individus plus considérable. Cet espace, comme je l'ai dit, avait trois cents pas de long sur soixante de large; quoique mes excavations aient été entreprises sur une vaste échelle, ce que j'ai creusé est peu de chose, comparativement à l'ensemble des limons fossilifères. C'était un spectacle étrange que celui de la profusion et de renchevétrementdesosqu'un coup de mine bien réussi mettait quelquefois à découvert. Si je rap- pelle que j'ai rapporté 1900 morceaux d'Hipparions, plus de 700 de Rhinocéros, 500 de Tragocerus, etc., on comprendra que j'aie dû laisser sur place, lors de mon dernier voyage, les pièces communes dont l'exploitation retaidailla découverte des objets rares, de telle sorte que le nombre des débris qui ont passé sous mes yeux est encore bien supérieur à celui des échantillons de ma collection. §2. Comparaison du iionibi-o des grands MammiftTOS à Pikcinii ol dans les principaux gisements de fossiles. Après avoir mis la faune éteinte de la Grèce en parallèle avec les faunes des temps modernes, je vais la comparer avec celles des âges anciens qui se font remarquer par la taille gigantesque de leurs Mammifères. La colline de Sansan, le gisement de la France le plus riche en Vertébrés fossiles, renferme autant d'espèces de Probosci- diens et de puissants Pachydermes que Pikermi ; mais on n'y a trouvé ni Félidé tel que le iSlachairodus cultridens, ni Hellado- theriuin, ni Girafe ; les Ruminants qu'on en a extraits égalent à peine certaines Antilopes de l'Attique ; le curieux Ëdenté que M. Lartet a signalé sous le nom de Macrutlierium est moins grand que X Ancylotherium. Ncn loin de Sansan, à Simorre, les Rhinocéros, les Masto- FAUXE FOSSILE DE l'aTTIQUE. o7 doutes, les Dinotheriwn, abondent; on n'y voit pas de gros Ruminants. Les Mammifères des conglomérats volcaniques du Velay et de l'Auvergne sont plus forts que ceux des calcaires lacustres, mais ils n'égalent pas les espèces de Pikermi ; il n'y a parmi eux ni Dinotherium , ni Ruminants analogues à r//e//a(/o 2.) 1 5. 66 «AUUKY. tères d'aniniaux qui paraissaient autrefois très-distincts, il suffi- rait de considérera quelles erreurs on est exposé, lorsqu'on veut baser une détermination sur une pièce isolée ; l'étude de la faune de Pikermi en a offert plusieurs exemples. En premier lieu, on a vu qu'il est quelquefois difficile de marquer le genre ou le sous-genre auquel ont appartenu des morceaux séparés; ainsi Wagner a décrit sous le nom de Chèvre Amalthée les cornes du Tragocerus, pendant qu'il attribuait ses dents à V Antilope speciosa (Palœoryx) et à V Antilope Linder- mayeri [Palœoreas) ; en même temps, il rapportait les mâchoires de cette dernière espèce à V Antilope (Gazella) brevicornis. Tant que M. Lartet, M. Beyrich et moi n'avons étudié que le crâne du Singe de Grèce, nous l'avons rangé parmi les Semnopi- thèques ; c'était une erreur, puisque ses membres sont sem- blables à ceux des Macaques; si, au lieu du crâne, nous avions rencontré d'abord ses membres, nous aurions pu nous tromper de môme en les prenant pour ceux d'un Macaque. Lorsqu'on n'a eu qu'une mandibule du Sùnocyon diaphorus où la tuberculeuse avait disparu, on a pensé que cet animal était un Glouton ; sa mâchoire supérieure a été attribuée à un Loup. Quand j'ai trouvé, dans mes premières fouilles, une mâchoire incomplète du Maslodon Pentelici avec les deux premières dents de lait, M. Lartet et moi avons supposé qu'elle provenait d'un Tétralo- phodon ; cependant ses troisièmes molaires de lait ont le carac- tère de celles des Trilophodons. Comme preuve de la difficulté de déterminer non plus seule- ment le genre, mais la famille d'un Mammifère dont on n'a que des restes isolés, je citerai le Machairodus que Nesti, Cuvier et Croizet placèrent dans la famille des Ursidés, tandis qu'il est le type le plus parfait de celle des Félidés. Vlctitherium hippario- num est un Viverridé si voisin des Hyénidés que, sans la seconde tuberculeuse de sa mâchoire supérieure, on le prendrait pour un Hyénidé, et, en effet, j'ai dit que le nom iVHyœna hippario- num a probablement été établi pour un morceau cVIctitheriwn où manquait cette dent. Enfin, comme exemple de l'embarras que parfois on éprouve FAUNE FOSSILE DE l'aTTIQUE. 67 pour fixer l'ordre d'un Mammifère d'après des pièces détachées, je rappellerai l'histoire du Dinotherium : Guvier, ayant vu ses dents, le rapprocha des Tapirs ; lorsqu'on eut découvert son crâne, Buckland, Strauss et de Blainville le rangèrent parmi les animaux aquatiques ; maintenant que la plupart des os de ses membres sont connus, on pense qu'il a des rapports avec les Proboscidiens. Les déterminations inexactes que je viens de citer ne peuvent ' être confondues avec les erreurs dues à un examen superficiel. La plupart ont été commises par les maîtres de la science pa- léontologique. Qui donc serait fondé à blâmer Guvier d'avoir attribué les dents du Dinotherium à un Tapir gigantesque ; Buckland, Strauss, de Blainville, d'avoir jugé son crâne assez semblable cà celui d'un animal aquatique; Wagner d'avoir décrit les cornes du Tragocerus sous le nom de Chèvre; Duvernoy d'avoir pris les os des membres du Rhinocéros de Grèce pour ceux du Rhinocéros lichorhinus? Ge qu'ont fait ces habiles natu- ralistes, ils devaient le faire (1) ; ils ont rapproché avec une par- faite exactitude les échantillons fossiles des os des Mammifères qui leur ressemblaient davantage ; mais ceci n'a pu leur faire deviner de quel anmial ces débris provenaient. Et pourquoi se sont-ils trompés, pourquoi chacun de nous se trompera-t-il encore ?G'est qu'une espèce se rattache à celle-ci par tel carac- tère, à celle-là par tel autre caractère ; elle a des liens avec plu- sieurs, et souvent avec celles dont nous la supposions séparée par un profond intervalle. Tout en remarquant que les Quadrupèdes des âges géolo- giques ont emprunté des traits communs à ceux qui les ont pré- cédés, je ne veux pas nier qu'il se soit manifesté chez eux cer- tains traits qui leur sont propres : ainsi Vllyœna eximia a une carnassière supérieure munie d'un talon plus faible que chez les espèces d'Hyènes entre lesquelles elle établit un passage ; l'Hip- (1) Quand on n'a pas des échantillons suffisants pour caractériser un genre ou une espèce, un rapprochement provisoire, qui risque un jour d'être démontré inexact, vaut mieux que la création d'un nom nouveau ; car il indique quelque chose, le nouveau nom n'apprend rien. 68 «AtJDRY. pa rioii aune sorte de laimier que n'ont pas les Chevaux; leso du carpe et du tarse du Rhinocéros ■pacinjgnathus offrent des particularités (à la vérité très-peu importantes) que je n'ai pas vues chez les Rhinocéros vivants d'Afrique; le Sus erymanthius a une arcade zygomatique plus épaissieque dans lesautres espèces. Il est évident que des caractères nouveaux ont dû se développer de temps en temps ; autrement on ne s'expliquerait pas comment les faunes ont changé, au lieu de tourner toujours dans le même cercle. Ce que je veux dire, c'est que souvent, entre les espèces d'époques consécutives, les différences sont si petites et les ressemblances si grandes que, pour tracer leurs limites, il faut s'attacher à des détails minimes. Peu à peu, dans chaque ordre, se justifie ce que M. Owen a dit des Ongulés : « Comme le nombre des chaînons augmente dans la série des Mammifères on- gulés^ les marques de distinction deviennent moins saillantes et le descripteur est tenu à une plus minutieuse attention (1). » §9. Les fossiles qui présentent des types intermédiaires se rencontrent dans tous les gisements. On ne peut considérer Pikermi comme une localité spéciale où par hasard se trouvent rassemblés des fossiles qui constituent des types de transition. Ce qu'apprend ce gisement, les autres l'apprennent de même, car, sous une apparente diversité, les opérations de la nature ont une extrême ressemblance. Les admi- rables travaux de M. Owen sur les Vertébrés en sont presque tous une preuve frappante (2) . Si, par exemple, au lieu d'avoir pour point de départ la faune de Pikermi, on avait à considérer des Quadrupèdes quater- (1) Owen, On the Fossil Remains of Mammalia referable to the genus Paiœotheriuni and to two gênera Paloplotherium and Dichodon (Proceed. ofthe Geol. Soc. of London, vol. IV, p. 40, 1848). (2) On s'en convaincra surtout en lisant les mémoires sur les pachydermes publiée vers l'année 1847 dans les Proceedings of the Geological Society, et l'ouvrage intitulé Palœontology où sont réunis, sous une forme concise, les résultats des recherches d'une vie toute consacrée à l'étude du monde fossile. FAUNE FOSSILE DE l'aTTIQUE. 69 naires, on découvrirait entre eux et les espèces qui les ont pré- cédés ou suivis des passages non moins évidents que ceux dont je me suis occupé : de bien faibles différences séparent VUrsus «joe/œu5 de l'Ours féroce, le Felisantiqua de la Panthère, YHyœna spelœa de \ Hyène tachetée, YHyœna prisca de YHyène rayée, Y Arctomysprimigenia de la Marmotte, le Lepwspnscux du Lapin, Y Hippopotamus major de l'Hippopotame commun en Afrique, le Sus priscus du Sanglier à masque, le Bos primigenius du Tau- reau (1), le Bos longifrons du petit Bœuf qui vit en Islande, le Bison priscus de l'Aurochs, etc. De même, si nous quittions l'an- cien continent pour étudier l'Amérique ou l'Australie, nous apercevrions des rapports entre la faune quaternaire et la faune actuelle ; on voit se continuer en Amérique les formes d'Édentés, et en Australie les formes de Marsupiaux. D'après ce qu'ont déjà appris d'habiles observateurs, il est permis de penser que le jour où les gisements de l'Auvergne et du Velay seront fouillés sur une grande échelle, on découvrira des passages insensibles entre les êtres des époques pliocène et quaternaire. Les Cerfs de ces époques étonnent par la multi- plicité de leurs espèces ; leur étude, au point de vue des types intermédiaires, présenterait de précieux enseignements. Dans la faune miocène de Sansan, presque tous les genres nouveaux sont, comme à Pikermi, des types de transition. M. Lartet a dit du Taxodon (2) : « Sa dentition rentre, pour la partie qui est connue, dans la formule particulière au Blaireau; mais elle accuse dans ses détails caractéristiques une tendance assez marquée vers la Loutre. » Le môme savant a prétendu que les incisives et les canines de YAmphicyon ont la forme de celles du Raton, que ses molaires rentrent dans le plan du Caîiis megalotis, et que le système digital rappelle l'Ours, Quant à YHemicyon^ « plus voisin du Chien que VAmphi- cyon, il semble se rapprocher par quelques détails de ses dents caractéristiques de certaines espèces de la famille des Martres et en (1) Les travaux de M. Leidy et de M. Riitimeyer sur les Bœufs montrent combien ces animaux se lient entre eux. (2) Lartet, Notice sur la colline'de Sansmi, i85l. 70 CAUDRT. particulier du Glouton. » Suivant encore M. Lartet, ce qu'on sait du Pseudocyon indique des rapports avec le Chien ; cependant ses canines ont des arêtes finement dentelées, comme dans YAm- phicyon et VHemicyon. Les dents caractéristiques de VHydrocyon ont quelque chose d'intermédiaire entre le Chien et la Loutre. Le Macrotherium constituait à l'origine un type distinct ; YAncy- lotherium de Grèce a déjà diminué son isolement. Le Rhinocéros brachypus ,T^a.v la brièveté des os de ses pieds, s'éloigne des autres Rhinocéros; mais M. l'abbé Bourgeois, dans sa collection de Pont-Levoy, a des séries de pièces qui montrent les passages des formes ordinaires aux formes les plus raccourcies. Le Chalico- therium (miocène supérieur) ne diffère guère de YAnisodoti de Sansan (miocène moyen), qui lui-même paraît un dérivé du groupe Anoplolherium (éocène supérieur). Le Lislriodon est un peu Sanglier, un peu Tapir. Le Chœromorus et le Palœochœrvs ont un air de parenté avec les Sangliers. Le Dicrocerus annonce les Cerfs. M. Lartet pense que le Pliothecus n'est qu'un Gibbon. En pénétrant plus avant dans l'histoire des temps géologiques, on continuerait à trouver des formes de transition. Les terrains éocènes en offrent un grand nombre ; j'en ai indiqué plusieurs dans mes tableaux des Rhinocéridés et des Suidés ; je men- tionnerai en outre : h Palœonictis qui rappelle les Civettes; le Cynodon où les caractères des Civettes s'unissent à ceux des Chiens j \eLoplnodon qui, malgré ses prémolaires différentes des arrière-molaires, est voisin du Tapir ; le Pachynolophus, par le- quel le type rhinocéridé est lié au type tapiridé ; YEurytherium, sorte d' Anoplolherium dont un des doigts s'est allongé ; le Xipho- don et surtout le Dichodon (l) semblables aux Ruminants, quoi- qu'ils aient les incisives supérieures des Pachydermes ; le Dicho- bune, proche jDarent du Cainolherium^ du Microtherium, de YHyœgulus et de Y Acotherulum. Dans l'Inde, comme en Europe, les Mammifères tertiaires ont présenté des types intermédiaires : c'est là qu'on a rencontré (1) M. Owen, dans la note où il décrit le Dichodon, dit que le professeur Goodsir et d'autres ont vu des rudiments d'incisives supérieures dans des Vaches et des Brebis. FAUNE FOSSILE DE l'aTTIQUE. 7t VHippohijus, chez lequel les caractères du Cheval sont associés avec ceux du Sanglier ; VHyœnarctos, qui unit les Hyénidés avec les Ursidés ; et les Proboscidiens, qui montrent le passage du Mastodonte à l'Éléphant. Tl en a été de même en Amérique. A en juger par les travaux de M. Leidy (1), on peut croire que le Titanolherium était un animal intermédiaire entre le Palœotherium et X Acerotherium , ayant aux arrière-molaires supérieures la côte de la muraille externe disposée comme dans le second, et aux arrière-molaires inférieures les croissants complets, ainsi que dans le premier. M. Leidy prétend que « XOreodon constitue un des anneaux nécessaires pour remplir le très-large vide qui existe entité les Ruminants vivants et cette forme aberrante de la même famille, V Anoplotherium d'Europe et d'Asie. » Il fait une pareille remarque sur VAgriochœrus. Le Poebrotherium est comme une Antilope qui serait privée de cornes, et aurait de chaque côté de ses mâchoires une prémolaire de plus ; il vient s'ajouter à ces petits genres de Ruminants dont les caractères mixtes embarrassent tant les paléontologistes (2) . Les Oiseaux fossiles sont loin d'être aussi bien connus que les Mammifères ; mais ce qu'on en sait déjà porte à penser qu'ils forment également avec les êtres actuels des chaînes conti- nues. « Les Oiseaux des terrains miocènes, dit M. Alphonse Milne Edwards (3), nous montrent que ces animaux ne différaient que peu de ceux de notre époque. » UArchœopteryx, le plus ancien Oiseau dont on possède le squelette, se rapproche des Quadru- pèdes par la disposition de sa queue : ceci permet d'espérer qu'on découvrira de curieux exemples de formes intermédiaires, au fur et à mesure que les Oiseaux secondaires seront mieux étudiés. (1) Leidy, The ancient Fauna ofNebraska, in-i". Washington, 1852. (2) Les Mammifères marins offriraient aussi de l'intérêt au point de vue des formes intermédiaires : V Halitherium a certains caractèi-es des Dugongs et certains caractères des Lamantins, (3) Alphonse Milne Edwards, Mémoire mr la distribution géologique des Oiseaux fossiles et description de quelques espèces nouvelles {Annales des se. nat., Zool.^ 4« sérif, t. XX, p. 133, 1863). 72 CiAVDRT. Pendant les époques quaternaires et tertiaires, il y eut des Tortues terrestres, des Émydes, des Chélydres, des Trionyx, des Chélonées, des Crocodiles, des Gavials, des Lézards, dont les espèces ressemblaient extrêmement à celles qui vivent aujour- d'hui. Sans doute, quand nous descendons dans la profondeur des époques secondaires, nous rencontrons des formes très-diffé- rentes des formes actuelles. Mais nos connaissances sont telle- ment imparfaites, qu'on ne doit pas s'étonner si l'on n'a encore observé que peu de gradations entre les genres secondaires et les genres tertiaires. D'ailleurs, lorsqu'on regarde les Reptiles fossiles comme des êtres bizarres, ce n'est point en général parce qu'ils présentent des organes spéciaux (1), mais simplement parce qu'ils réunissent des caractères répartis de nos jours sur des êtres différents. Ainsi, les gigantesques habitants des conti- nents secondaires, qui ont été appelés Dinosauriens, s'éloignent des Reptiles ordinaires par leurs côtes attachées au tronc au moyen d'une double articulation, par leur sacrum disposé de telle sorte qu'ils ne soient pas obligés de ramper, par leur mâ- choire inférieure quelquefois armée de dents servant à mâcher, et susceptible d'un mouvement horizontal pour la trituration : ces mêmes caractères les rapprochent des Mammifères. Si les Ënaliosauriens se distinguent des Reptiles vivants, c'est parce qu'ils rappellent les Cétacés par leurs pattes en forme de palettes, les Oiseaux par leur long cou (Plésiosaures), les Poissons par leurs vertèbres à corps biconcave (Ichthyosaures) . On ne sait où placer les Dicynodontes, attendu qu'ils ont à la fois des rapports avec les Chéloniens, les Crocodiles, les Lézards, et que même leurs canines simulent celles de certains Mammifères. Mais les fossiles les plus intéressants comme types intermédiaires sont les Ganocéphales ; on admet, en effet, que les Batraciens à bran- chies constantes établissent dans la nature actuelle quelques liens entre les Poissons et les Reptiles ; or, les Ganocéphales rendent ces liens encore plus étroits. « Il y a, dit M. Owen (2), (1) Il faut pourtant convcnii- que les Ptérodactyliens l'ont jusqu'à présent exception; ils ont une organisation très-particulière. (2) Owen, />ateon^o%y, 2'°« édit., p. 20/1 Edinburgli, 1861. FAUNE FOSSILE DE l'ATTIQUE. 73 un grand groupe naturel indiquant les gradations de développe- ment qui unissent les Poissons aux Reptiles; dans ce groupe, les Poissons salamandroïdes (Lepidosteus et Polypterus) sont les plus ichthyoïdes, les vrais Labyrinthodontes sont les plus sauroïdes. Le Lépidosiren ed'Archegosaiirus sont les gradations intermédiaires ; l'un tient plus du Poisson J' autre tient plus du Reptile. . . . Z' Arche- gosaurus et le Mastodonsaurus montrent combien est artificielle la distinction entre les Reptiles et les Poissons ; ils révèlent l'unité des Vertébrés à sang froid. » Les recherches de M. Heckel (1) sur l'ossification de la corde dorsale des Pycnodontes ont prouvé que, chez certains Poissons, la partie du corps la plus essentielle a subi des changen.ents insensibles qui coïncident avec la marche des temps géologiques, et sont analogues aux modifications opérées dans les Poissons actuels depuis l'âge embryonnaire jusqu'à l'âge adulte. Aussi M. Heckel a dit : « Les Poissons du monde primitif ont par- couru en des milliers d'années des phases semblables à celles du développement embryonnaire des animaux qui vivent actuelle- ment. » M. Agassiz, appliquant à tout le règne animal de pareilles observations, a prétendu que les types des anciens âges repré- sentèrent les embryons des êtres actuels, de sorte que la paléon- tologie offre l'histoire de l'enfance du même monde organique dont nous contemplons aujourd'hui la virilité (2). Les Mollusques ne fourniraient pas des exemples de formes intermédiaires moins frappants que les Vertébrés, si l'on suivait les types depuis l'époque où ils ont apparu jusqu'à celle de leur disparition. Il suffit de nommer les Ammonitidés, les Cérites, les Pleurotomes, les Bucardes, les Huîtres, les Térébratules et tant d'autres Mollusques, pour que l'idée de passages insensibles traverse notre esprit. Grâce à M. Deshayes et à plusieurs autres (1) Heckel, Ueber die Wîrbelsaûlen-Enden heiGanoiden und Teleosticrn {Sitzungsh, der math, natur. Classe der Kaïs. Akad. der Wissens., vol. V, p. 143, séance du 11 juillet 1850). — Ueber die WirbelsaiUe fossilen G anoiden {Même recueil, vol. V, p. 358, séance du 7 novembre 1850). (2) Louis Agassiz, .4« Essay on Classification (voy, surtout section XII, p. 64 ; XVIII, p. 99; XXV, p. 169; XXVI, p. 175; XXVII, p. 178), in-8. Londou,1859. 7/i GALDRT. naturalistes, l'analyse a été portée à une rare perfection dans la conchyliologie fossile ; aussi l'étude des transitions de forme serait plus facile pour les coquilles que pour les autres branches de l'histoire naturelle. Le jour où l'éminent auteur de la Des- cription des animaux sans vertèbres découverts dans le bassin de Paris donnera, comme il l'a annoncé à k Société géologique, le tableau des espèces de toutes les petites couches du sol parisien, il n'est pas douteux qu'il ne nous révèle de merveilleux enchaî- nements (1). Déjà M. Davidson (2), ûàm fies Monographies des Brachiopodes britanniques, a prouvé combien on a de peine à distinguer les espèces et les variétés. M. Eugène Deslongchamps, en étudiant les Brachiopodes de la France, est arrivé aux mômes résultats : « Les modifications, a-t-il dit, 5e traduisent par une variété si grande dans les formes extérieures, quil devient presque toujours fort difficile de déterminer nettement la limite des espèces ; il y a très-souvent passage insensible des unes aux autres (3). » A la première page du magnifique travail de M. Barrande sur les Céphalopodes de Bohême, je trouve ces mots : « Nous espé- rons que nos recherches sur les Céphalopodes siluriens de Bohême feront suffisamment apprécier l'extrême difficulté que l'on ren- contre, lorsquonveut tenter de séparer nettement non-seulement les formes spécifiques, mais encore les types génériques delà famille des Nautilidés (4). » Je suppose que dans lesÉchinides il y a des transitions entre les diverses formes, car je lis dans le Synopsis de M. Desor : a Telle est la liaison de tous les groupes entre eux, qu'il n'en est aucun dont les limites ne soient plus ou moins indécises. Bien plus, nous estimons que, chaque fois qu'il s" agit d'un groupe très-parti- culier qui ne se rattache à aucun autre, c'est un indice qu'il reste à découvrir quelque part, soit dans la création actuelle, soit dans (1) Deshayes, Bulletin dp la Soc. géol. de Fronce, 2" série, vol, XVIII, p. 370^ séance du 18 février 1861. (2) MémoifCs de la Palœontographical Society, (3) Paléontologie française: Terrain jurassique, Brachiopodes, p. 63. (4) Barrande, Système silurien du centre de la Bolu'me, i" partie. Recherche^ poléontologique9,\o\. II, Céphalopodes, V^ série, in~!i. Prasiie, 1865. FAUNE FOSSILE DE l'aTTIQUE. 75 les créations antérieures, un type intermédiaire qui viendra, un jour ou l'autre, combler cette lacune (1). ^) On peut juger de la difficulté de distinguer parmi les Échinides ce qui est espèce et ce qui est variété, lorsqu'on parcourt dans les beaux ouvrages de M. Cotteau les listes synonymiques (2). Les Coralliaires offrent-ils moins d'exemples de formes tran- sitionnelles que les Échinodermes? Je ne le pense pas ; en effet, M. de Fromentel, quoique partisan de la fixité des types, a écrit ces mots : « La nature, en créant les animaux, n a jamais nette- ment séparé une série d'une autre; il existe à la fin d'un premier groupe et au commencement d'un second des affinités telles, que presque toujours les êtres qui terminent et ceux qui commencent ont des caractères communs qui les rapprochent (3) . » Lorsqu'on descend aux derniers degrés de l'échelle animale, la liaison des espèces est encore plus manifeste. MM. Carpenter, Parker et Rupert Jones ont dit (k) : « L'idée d'espèces considé- rées comme des assemblages d'individus séparés par des caractères définis, qui proviennent génétiquement de prototypes originaux distincts, est tout à fait inapplicable au groupe des For aminif ères ; en effet, quand même les limites de ces assemblages seraient recu- lées de manière à renfermer ce qu'autre part on appelle genre, ils seraient encore si intime7nent unis par des liens gradués qu'on /je pourrait tracer entre eux des lignes de démarcation. » Enfin, si l'on aperçoit des passages entre les animaux fossiles, on doit croire que les plantes fossiles ne se lient pas moins étroi- tement. M. Heer, après avoir remarqué qu'on n'a pas encore la preuve de l'identité complète des espèces de plantes tertiaires avec celles des plantes vivantes (5), s'est exprimé ainsi : « Néan- moins dans nombre de ces espèces, l'air de parenté est si frappant, (1) Besor, Synopns des Échi9ndes fossiles, p. XXXVIll, in-8. Paris, 1858. (2) Paléontologie française ; Terrain crétacé, Échinides. — Études sur les Échinides fossiles du département de l'Yonne. — Cotteau et Triger, Échinides du département de la Sarthe, 1858-1862. (3) Paléontologie française: Terrain crétacé, Zoophytes, p. 139. (4) Carpenter, Parker et Rupert Jones, Introduction to the study of the Foraminifera, p. X, in-folio. London, 1862. (5) Userait bien étrange qu'il n'y eîît'pas tle nombreuses espèces de plantes com- munes aux temps géologiques et aux temps modernes : cela serait en désaccord avec les résultats de l'étude des animaux fossiles. 76 «AIJDRT. pue l'on peut se demander s'il n'existe pas un lien génétique entre les espèces, si bien que les espèces tertiaires seraient les aïeules des espèces actuelles (i) . » Les renseignements qui précèdent suffisent sans doute pour prouver que les transitions observées à Pikermi se rapportent à une loi commune à tous les êtres. § 10- Quelle lumière l'étude des formes intermédiaires jette-t-elle sur la question de la transformation des êtres? En signalant les transitions qui lient entre eux les anim aux des diverses époques géologiques, j'ai cherché à ne pas mêler à l'exposé des faits les considérations théoriques. Pourtant ces con- sidérations je ne peux les écarter toujours; la constatation de chaque intermédiaire entraîne forcément notre esprit vers la grande question du renouvellement des êtres. La paléontologie positive, aussi bien que la paléontologie philosophique, est inté- ressée à savoir si les espèces ont été fixes ou ont subi avec le temps de lentes transformations : le jour où la seconde supposi- tion serait acceptée, il faudrait modifier le système actuel de nomenclature, puisque persister à créer un nom particulier pour le moindre changement, ce serait dresser des catalogues d'es- pèces sans limites. La question du renouvellement des espèces se pose aujour- d'hui dans des conditions tout autres qu'il y a vingt ans. On a cru à l'origine qu'il y avait eu trois époques d'apparitions d'êtres organisés ; à mesure que la science avança, on reconnut que ces époques étaient plus nombreuses; Âlcide d'Orbigny en admit vingt-sept, et maintenant nul n'oserait fixer la multitude des moments où de nouvelles formes sont arrivées sur la terre. Ceci ressort surtout du cours de paléontologie que M. d'Archiac fait au Muséum ; cet éminent naturaliste passe en revue les terrains de tous les pays connus, en résumant les travaux dont ils ont été l'objet, et donnant pour chaque formation la liste des fossiles couche par couche ; il montre ainsi que, partout où un géologue (1) Oswald Heei-, Hechorches sur le climnf ef In végétation du pays tertiaire. Traduc- tion de M. Gaudin^ p. 56. Genève, 1861. FAUNE FOSSILE DE l'aTTIQUE. 77 dissèque habilement la partie stratifiée de l'écorce terrestre, il la voit se décomposer en une série de petites assises, caractérisées pai* la venue de quelque espèce. Par conséquent, le phénomène du renouvellement des formes n'est pas un phénomène rare, exceptionnel dans l'histoire du globe, mais continu. Ce phénomène continu, comment se produisit-il? Les espèces qui se sont succédé ont-elles eu chacune une origine indépen- dante? Ou bien sont-elles descendues les unes des autres, en subissant de lentes transformations? Je vais exposer ces deux hypothèses dans toute leur rigueur ; car, avec des termes ambi- gus, on discute sans conclure : Les partisans de l'hypothèse de la fixité des espèces doivent admettre que Dieu, pour faire apparaître des formes nouvelles, a organisé d'une manière plus ou moins instantanée des sub- stances inertes; par exemple, pour produire les Rhinocéros pa- chygnatlms qui ont existé en Grèce, les Rhinocéros kptorhinus et megarhinus venus plus tard, les Rhinocéros bicornis et si^nus plus modernes encore, il a rassemblé des éléments inorganisés : un peu d'oxygène, d'hydrogène, d'azote, de carbone, etc.; ou bien il a vivifié des germes restés à l'état latent depuis l'origine des choses ; c'est ainsi que, tantôt un jour, tantôt un autre, il a con- stitué les espèces animales. Les partisans de l'hypothèse de la filiation des espèces raison- nent comme il suit : Nous ne comprenons pas ces Mammifères qui apparaissent subitement à l'état adulte avec leur pelage, leurs yeux, leurs oreilles, tous leurs organes, prêts à se mouvoir, à se nourrir, à aimer; nous les comprenons encore moins sor- tant d'un germe, et passant la période embryonnaire hors d'une matrice. Pourquoi l'infinie sagesse aurait-elle détruit toutes les espèces qu'elle a formées (1)? Les premiers êtres qu elle a orga- nisés lui ont servi à faire ceux qui ont suivi ; il lui a suffi de les modifier peu à peu très-légèrement, pour amener la variété des formes qui se sont déroulées pendant les âges géologiques. (1) Gela ne veut pas dire qu'on admet la transformation de toutes les espèces. Peut- être un grand nombre ont disparu sans en avoir engendré d'autres ; ainsi le Rhinocéros à narines cloisonnées s'est éteint, et aucune espèce actuelle ne peut être considérée comme le résultat de sa transformation. 78 GAUDRY. En philosophie, les explications les plus simples sont préfé- rées, et, à ce titre, l'hypothèse des transformations est assuré- ment la plus séduisante. Cependant, comme tout est également facile au Créateur du monde, on conçoit que les opinions des savants, qui se placent à un point de vue théorique, peuvent rester flottantes. C'est dans l'étude des faits qu'il faut chercher une solution : si l'on découvre entre les êtres d'époques consé- cutives des liens intimes, je croirai à leur parenté, et par consé- quent à leurs transformations ; si l'on n'aperçoit pas ces liens, je continuerai à admettre que les espèces ne sont pas descendues les unes des autres. Or, que m'apprend l'examen des restes fossiles? 1° Il y a des genres de Mammifères qui n'ont les caractères d'aucun animal plus ancien qu'eux; tels sont le Singe de Saint-Gaudens, le Dinotherium ^ les Mastodontes miocènes, le Macrotherium, l'Hippopotame miocène, le Sivatherium, Y Helladotherium , le Pabplotherium de Coucy, le Coryphodon, VHyracotherium, la Palœoniclis, etc. Si l'on commence à connaître des passages entre les Sohpèdes et les Pachydermes, ou entre ceux-ci et les Ruminants, on ignore quel ordre se lie à ceux des Chéiroptères, des Édentés, des Cétacés, etc. De même, dans toutes les classes du règne animal, il y a des vides considérables, et, à diverses époques, on trouve certains êtres nettement séparés de ceux qui les ont précédés, de sorte que je ne sais dire quels furent leurs ancêtres. 2° On rencontre des formes de transition qui fournissent d'assez faibles arguments en faveur de la théorie de la filiation des espèces : je veux parler de celles qui ne sont accusées que sur une partie des organes ; ainsi l'Hipparion a des membres semblables à ceux de VAnchitherium, bien que ses molaires soient très-différentes ; on ne peut donc supposer qu'il descend directement de VAnchitherium. De môme, quand le Palœoryoo se confond par ses cornes avec VOryœ, mais s'en distingue par ses molaires, ou que le Palœoreas avec ses cornes d'Oreas a une tout autre forme de crâne, on ne conclura pas que VOryx pro- vient immédiatement du Palœoryx^ ni YOreas du Palœoreas. Il est seulement permis d'espérer qu'en découvrant de nouvelles FAUNE FOSSILE DE l'atTIQUE. 79 espèces, on apercevra d'insensibles dégradations qui montreront que \ Anchitherium se rattache à la môme souche que l'Hippa- rion, le Palœoryœ à la même souche que YOryx, le Palœoreas à la même souche que VOreas. Mais ces intermédiaires ne sont pas connus, et, jusqu'à ce qu'on les ait trouvés, on n'a pas le droit de proclamer une communauté d'origine. . 3° Enfin d'autres intermédiaires semblent favoriser l'idée que des êtres attribués à des espèces, des genres, des familles ou des ordres distincts, eurent les mômes ancêtres. Lorsqu'on groupe les animaux suivant les âges .géologiques où ils ont apparu, on retrouve des liens entre un grand nombre d'espèces qui autrefois paraissaient isolées. Ainsi, il reste bien des lacunes dans les cadres paléontolo- giques, et par conséquent on ne peut encore démontrer d'une manière positive que les espèces d'époques consécutives sont descendues les unes des autres. Mais les vides n'existent-ils pas dans nos connaissances plutôt que dans la série des êtres fossiles? Quelques coups de pioche donnés aux pieds des Pyrénées, des monts Himalaya et du Pentélique, dans les sablières d'Eppels- heim ou aux Mauvaises terres du Nebraska ont suffi déjà pour révéler entre des formes qui semblaient très-distinctes des liens étroits ; nous balbutions à peine les premiers mots de l'histoire du monde, et pourtant ce que nous savons indique de toute part des traits d'union. Peu à peu les découvertes conduisent à adopter la tlïéorie de la filiation des espèces ; nous tendons vers elle, comme vers la source où nous démêlerons le pourquoi de tant de ressemblances que nous apercevons entre les figures des vieux habitants de la terre. On ne possède que les parties des animaux susceptibles de se conserver par la fossilisation, et, quand même on aura appris que les os et les dents ont présenté des transitions d'espèce à espèce, il restera à montrer qu'il y a eu passage aussi pour la voix, les organes mous et les parties extérieures, telles que le pelage, la forme de la queue, des oreilles, etc.; la paléontologie ne pourra donc à elle seule prouver définitivement que des espèces différentes sont descendues les unes des autres. 11 faut cependant convenir que, si elle démontre les transitions ostéo- 80 «AVDRT. logiques, elle aura rendu la théorie de la filiation très-probable. Eu effet, le squelette est la charpente de l'édifice; les dispositions des muscles et des ligaments varient avec lui, puisqu'ils s'y insè- rent ; les mouvements du corps dépendent de sa forme ; il loge les parties essentielles du système nerveux et les organes des sens ; les moindres modifications des dents et des os des pattes influent sur le régime de nourriture et sur les mœurs. Si donc le sque- lette, regardé à juste titre comme fournissant les caractères les plus importants et les plus fixes, a présenté d'insensibles varia- tions, les autres organes ont pu en subir aussi (1). Le titre de cet ouvrage ne me permet pas d'entrer dans la discussion des arguments que les sciences étrangères à la paléon- tologie fournissent pour ou contre les transformations ("i). Je (1) Ou dit quelquefois aux paléontologistes : « Le Zèbre, le Couag^a, le Dauw, l'Ane et l'Héinione sont d'espèees ditTéreutes, et pourtant ils se ressembleut tellement par les parties du squelette que, si vous les trouviez fossiles, vous supposeriez qu'ils dépendent de la même souche.» C'estlàce qu'on appelle une pétition de principe, car justement il s'agit de savoir si ces animaux ont toujours été d'espèces différentes, et si la longueur des oreilles, la forme de la queue, la robe et la voix ne sont pas des caractères qui ont varié avec le temps. Les travaux d'Etienne Geoffroy Saint-Hilaire et récemment ceux de M. Huxley ont mis en lumière les transitions qui existent entre les organes d'animaux vivants très-distincts en apparence. (2) Je réponds seulement aux deux objections le plus fréquemment adressées à ceux qui penchent vers la doctrine des transformations. En premier lieu, on leur dit: t( Suivant de savants observateurs, les modifications que les plantes et les animaux subissent de nos jours ne sont pas permanentes; donc il n'y a pas lieu de croire que, dans les temps géologiques, il y a eu des modifications permanentes.» 11 est facile de retourner ce raisonnement contre ses auteurs, en disant : «De nos jours, on ne voit pas des Mammifères apparaître faits de toutes pièces, donc il n'y a pas lieu de croire que, dans les temps géologiques, des Mammifères ont apparu faits de toutes pièces. » Certai- nementj si l'on voulait conclure des temps présents aux temps passés, l'hypothèse des transformations serait moins improbable que celle des générations instantanées, car transportons par la pensée au milieu des temps géologiques les groupes que M. de Quatrefages, dans son Histoire naturelle de l'Homme, a nommés races natui'elles, nous aurons un extrême embarras pour les distinguer de ce qu'on appelle habituellement des espèces animales. Quant aux espèces végétales, les recherches de M. Naudin, de M. Alphonse de CandoUe et d'autres botanistes émiuents, montrent combien il est dif- ficile de les séparer des races et des variétés. En second lieu, on remarque que le Mulet n'a pas une fécondité continue, bien que ses parents soient très-proches Vm\ de l'autre, et l'on assure que l'ouvrage de M. Godron sur l'Espèce et les races dans les êtres organisés ne permet pas d'attribuer la forma- tion de nouTclles espèces à des croisements entre des animaux dont les différences sont un peu notables. Mais je ne prétends pas que les formes intermédiaires soient le résul- FAUNE FOSSILE DE l'aTTIQUE, 81 n'essayerai pas non plus de dire quelle a été leur limite ou de scruter les procédés par lesquels elles ont été opérées. La question de savoir s'il y a eu des transformations doit être réso- lue principalement par l'examen minutieux des êtres fossiles ; celle de savoir comment elles ont eu lieu est très-distincte. Lorsque M. Darwin, dans son livre sur X Origine des espèces, a. prétendu qu'il y avait eu des transformations, il a répondu aux aspirations d'un grand nombre d'observateurs ; mais, quand ce savant illustre a voulu expliquer de quelle manière les transfor- mations avaient été produites, de graves objections lui ont été opposées par des hommes très-exercés dans l'étude de la nature. Quelque soit le mode suivant lequel les animaux ont été renou- velés, ce qu'il y a de certain, c'est que nulle modification n'a été due au hasard. Mes recherches ont montré que, dans les temps géologiques, la Grèce ne fut pas un théâtre de luttes et de désor- dres ; tout y était disposé dans l'harmonie. Si nous reconnaissons que les êtres organisés ont été peu à peu transformés, nous les regarderons comme des substances plastiques qu'un artiste s'est plu à pétrir pendant le cours immense des âges, ici allongeant, là élargissant ou diminuant, ainsi que le statuaire, avec un morceau d'argile, produit mille formes, suivant l'impulsion de son génie. Nous n'en douterons pas, l'artiste qui pétrissait était le Créateur lui-même, car chaque transformation a porté un reflet de sa beauté infinie. tat de tels croisements. S'il en était ainsi, les règnes organiques présenteraient le spectacle d'une bigarrure universelle, et l'on ne comprendrait point comment les natu- ralistes se sont tous accordés à reconnaître les petits groupes nommés espèces (quel que soit d'ailleurs le sens qu'ils ont attaché à ce mot). J'admets volontiers que les accou- plements entre les êtres de constitution différente sont rares, ou du moins ne sont pas habituellement féconds; ce n'est qu'à la longue et d'une façon insensible que les changements ont été opérés. 5e série. Zool. T. Vil. (Cahier n" 2.) 2 NOTE SUR LE MAMMOUTH DÉCOUVERT PAR UN SAMOYÈDE DANS LA BAIE DU TOS, PRÉS DU GOLFE DE l'oBI, PAR M. F. SCnMIDT. (Bibliothèque universelle de Genève, février 1867.) On Ut dans les Mittheilungnn de Petermann (cahier de novembre 1866) : c( Il y a quelques mois nous annoncions, avec de grandes espé- rances, l'envoi du géologue Fr. Scliniidt dans les plaines glacées de la Sibérie septentrionale, où il devait rechercher le cadavre d'un Mam- mouth découvert en 186i, et le faire transporter à Saint-Pétersbourg avec tous les soins possibles. Les détails que l'on donnait sur cette trouvaille ne permettaient pas de douter qu'il s'agissait d'un exemplaire en parfait état de conservation, et l'on était en droit de s'attendre à ce que le délé- gué de l'Académie de Saiut-Pétersbourg fournirait des données impor- tantes sur l'apparition énigmatique, dans un sol éternellement gelé, de ces êtres d'un autre âge ; sur les traits essentiels qui en caractérisent le gisement ; sur leur manière de vivre et de se nourrir. Malheureusement nousn'avons qu'une déception de plus à enregistrer. Dans sa séance d'oc- tobre 1866j la Société de géographie de Saint-Pétersbourg a été informée ([ue M. Schmidt avait bien réussi à trouver le cadavre du Mammouth, mais que les renseignements antérieurs étaient singulièrement exagérés. Au lieu d'un exemplaire complet et bien conservé, ce savant n'a eu à enlever que la peau et quelques os à moitié décomposés; sans doute nous en saurons bientôt davantage. La nouvelle a été transmise par les membres d'une expédition scientifique qui, sous les auspices delà Société de géographie d'irkouts^k, exploraierit les bords du lénisséi et ont ren- contré W. Schmidt à Dudensk. » D'après le journal russe de Saint-Pétersbourg (5 janvier 1867), M. Schmidt est parvenu à déterrer une grande quantité d'os, de poils et de peau du Mammouth, à la recherche duquel il avait été envoyé; mais il n'a pu découvrir les parties intérieures du corps, en sorte que les ques- tions relatives à la nourriture de cet animal n'ont pu être éclaircies. Le cadavre de ce Mammouth est celui d'un jeune animal, car il n'avait qu'une dent de chaque côté de la mâchoire. EXPÉRIENCES SUR LA Chaleur animale ET SPÉCIALEMENT SUR LA TEMPÉRATURE DU SANG VEINEUX COMPARÉE A CELLE DU SANG ARTÉRIEL DANS LE COEUR Eï LES AUTRES PARTIES CENTRALES DU SYSTEME VASCULAIRE Par If. G. COLIIV, Professeur à l'École impériale vétérinaire (l'Alfort. On sait, depuis les travaux de plusieurs expérimentateurs habiles, que la température des diverses parties du corps n'est point Uniforme, soit parce que la calorification n'est pas dans toutes également active, soit parce que le refroidissement ne s'y effectue pas avec régularité. Les particularités intéressantes que l'on a signalées à cet égard donnent à penser que la répar^ tition de la chaleur dans l'organisme est subordonnée à des lois imparfaitement connues. En présence des lacunes et des incertitudes que les physiolo- gistes ont laissées dans l'histoire de la calorification, je me suis proposé quelques études sur les points les plus importants de cette histoire, particuhèrement sur les faits que l'on a invoqués à l'appui des théories chimiques de la chaleur animale. Mes recherches ont porté d'abord sur la température du sang arté- riel et du sang veineux, tant dans les gros vaisseaux que dafls les cavités du cœur, puis sur celle des voies respiratoires et des viscères abdominaux, enfin sur la température de la peau et des parties sous-jacentes. Dans ces recherches, deux choses m'ont préoccupé avant 8h. G. COLIN. tout le reste, car elles ont une importance capitale, d'une part la sensibilité et l'exactitude des instruments, et de l'autre les modes d'expérimentation. Les instruments ont été construits par M. Walferdin dont l'habileté est connue de tout le monde. Ce sont des thermo- mètres à maxima à bulle d'air, et des thermomètres métasta- tiques à maxima, donnant directement au moins les vingtièmes de degré. Ces thermomètres, en raison de leurs faibles dimen- sions, peuvent être portés facilement dans la cavité des organes, môme dans les petits vaisseaux; en outre, par suite de l'exi- guïté de leur réservoir, ils peuvent donner leurs indications au bout d'un temps très-court. M. Walferdin lui-même a bien voulu me familiariser avec leur emploi. Les procédés d'expérimentation ont été, je crois, très-rigou- reux. Pour faire pénétrer le thermomètre dans les cavités du cœur, j'ai évité de pratiquer des plaies vers l'entrée de la poi- trine, afin de ne pas troubler les fonctions pulmonaires et car- diaques. J'ai tout simplement ouvert la jugulaire et la carotide à la partie inférieure du cou ; par les ouvertures de ces vais- seaux, j'ai porté le thermomètre dans les cavités du cœur, au moyen d'un appareil à la fois conducteur et protecteur que je mets sous les yeux de l'Académie. C'est un tube métallique de 45 centimètres de long sur 7 à 8 millimètres de diamètre, por- tant à son extrémité libre une cage elliptique à larges fenêtres; le thermomètre s'y meut à l'extrémité d'une sorte de piston et vient placer sa boule dans la cage largement ouverte. Au bout de deux à trois minutes, T instrument est retiré ; on lit l'indica- tion donnée par le globule de mercure servant de curseur; puis on le porte de nouveau, soit dans les mêmes cavités, soit dans les cavités opposées. De cette manière, on obtient successive- ment et alternativement la température des deux cœurs sans craindre de briser le thermomètre. Le même appareil a servi également pour obtenir la température des cavités nasales, de la trachée, du rectum, du vagin, de l'utérus, de la vessie, etc. Pour les viscères tels que l'estomac, le caecum, les diverses EXPÉRIENCKS SLll LA CHALliUR ANIMALE. 85 parties de l'intestin où le thermomètre ne peut être porté ([u a travers des ouvertures artificielles, je me suis servi d'un autre appareil ressemblant, quant à la forme, au précédent et con- stitué par deux tubes jouant à frottement l'un dans Vautre, tubes dont l'interne est terminé par une pointe de trocart. On l'enfonce dans les organes, comme on le ferait d'un trocart ordinaire; puis, en imprimant un léger mouvement semi- circulaire au tube interne, on masque la pointe et l'on ouvre la fenêtre qui correspond à la boule du thermomètre. Une fois qu'il s'agit de retirer ce dernier, on ferme la fenêtre par un léger mouvement circulaire du tube interne, et dès lors on ne court aucun risque de laisser l'air s'introduire dans l'organe. Dans les expériences sur les petits animaux, tels que le Chien, le Mouton, le Porc, les appareils dont d vient d'être question sont inutiles. Les thermomètres sont portés directement dans les cavités du cœur ou des autres viscères par la carotide, la jugu- laire, etc. Je dirai tout à l'heure comment il est possible, en modifiant la direction des tubes conducteurs, d'arrêter la boule du thermo- mètre dans la veine cave antérieure ou de la pousser dans la veine cave postérieure, de la tenir dans l'oreillette ou de la descendre dans le ventricule. Je me hâte d'arriver à l'examen des questions spéciales que j'ai pu aborder. Parmi ces questions, il en est une qui semble dominer toutes les autres, c'est celle de la température du sang dans les cavités du cœur, ou, eu d'autres termes, la question de savoir quel rap- port il y a entre la température du sang à son entrée dans le poumon et à sa sortie de cet organe, car ce parallèle parait résoudre le problème que les découvertes de la chimie moderne ont posé, savoir : le sang s'échauffe-t-il par suite de son con- flit avec l'air dans le tissu pulmonaire? On sait que deux solutions contradictoires de ce problème ont été données: l'une, affirmative, qui se concilie avec les idées de Lavoisier sur le rôle du poumon dans l'acte de l'hénia- 86 G. COLIN. tose; l'autre, négative, présentée dans ces derniers temps par M. Cl. Bernard. Entre elles, il y a peut-être encore quelque place pour des études nouvelles comme celles que je viens soumettre au juoemeut de IWcadémie des sciences. Mais avant de les exposer, je dois m'arrêter sur quelques faits en dehors desquels il est impossible d'interpréter sainement les données thermométriques obtenues sur les animaux. Le corps animal sur lequel nous expérimentons produit incon- testablement de la chaleur dans toutes ses parties vivantes; néanmoins il en produit inégalement, c'est-à-dire plus dans certains tissus que dans d'autres. En outre, il en perd aussi et inéejalement par le fait du rayonnement, de la conductibilité et de l'évaporation. Ces deux résultats, l'inégale production et l'inégale déperdition de calorique, sont à prendre en considéra- tion dans l'analyse des divers problèmes que comporte l'histoire de la chaleur animale. Le premier de ces résultats n'est pas contestable : le raison- nement suffirait, sans le secours de l'expérimentation, pour le faire admettre. Évidemment la calorification ne saurait acquérir la même activité dans tous les organes. Elle doit être à peu près nulle dans les parties cornées, pileuses et épidermiques : faible dans les tendons, les ligaments et dans les tissus analogues d'une vitalité obscure et où les phénomènes chimiques sont peu prononcés, comme dans le squelette, le tissu adipeux, etc., dont la masse représente une notable fraction du poids total du corps. Au contraire, elle doit acquérir une grande activité dans les muscles, les poumons, la peau, les muqueuses, les glandes, en raison de leur vascularité et des phénomènes chimiques qui s'y accomphssent. Ainsi M. Becquerel a trouvé que la température du biceps dépasse de 1°,57 celle du tissu cellulaire qui entoure ce muscle; j'ai vu, dans plusieurs observations, la température du foie, de la rate, des reins, excéder de 2, 3, 6, 5 dixièmes de degré celles des parties plus rapprochées des parois thora- ciques ou abdominales. La grande quantité d'os, de tendons, de ligaments aux extrémités inférieures des membres, à la EXPÉRIENCES SUR LA CHALEUR ANIMALE. 87 main, au pied, contribue largement, avec d'autres causes, à rendre ces parties plus aptes à se refroidir et moins aptes à s'échauffer que les autres. Toutefois il est clair que les os, les tendons et autres tissus analogues arrivent en détinitive, dans certaines conditions, à la température des parties très-vascu- laires, par suite de la conductibilité et du- rayonnement des organes plus échauffés. Il y a là un phénomène de répartition indépendant de la caloritîcation proprement dite. D'autre part, l'inégale déperdition de la chaleur s'oppose à ce que la température soit parfaitement égale dans toutes les parties. Le corps animal, considéré en masse, se trouve, relativement au milieu ambiant, comme un corps inerte qui tend à se refroidir. Il éprouve, en effet, un refroidissement qui diminue à mesure qu'on se rapproche des régions les plus volumineuses et les plus centrales. Les extrémités, les appendices et les surfaces perdent plus que les organes profonds, et cela par deux causes qui agissent ensemble : le rayonnement et l'évaporation. A cet égard, il ne saurait s'élever de doute ni sur le fait, ni sur ses causes. Déjà plusieurs expérimentateurs ont noté que la température des extrémités, celle des veines sous-cutanées, de l'entrée du rectum, de l'urèthre est moins élevée que la tempé- rature du tronc, de la veine porte, des veines caves, de l'esto- mac, du bulbe de l'urèthre. Ainsi, dans les expériences de Hunter, pendant que le thermomètre donnait 38", 06 dans le rectum, il indiquait 08°, 20 dans le foie et 38°, 33 dans le cœur. Sur l'homme, alors qu'à l'entrée de l'urèthre, en arrière du gland, la température était de 33", 33, elle parvenait à 36°, 11 au niveau du bulbe. Dans celles de Carlisle, de Davy, faites sur des Chevaux ou des Agneaux que l'on venait de tuer, il en a été de même. J'ai également toujours trouvé la température des veines jugulaires, des sous-cutanées thoraciques, des saphènes, moins élevée que celle des artères carotides, fémorales, des veines caves et de la veine porte; celle de l'entrée du rectum, de l'urèthre, inférieure à celle des régions profondes de ces mêmes conduits. Les différences ont été plus ou moins mar- 88 Ci. COLIN. quées, surtout suivant les différences de profondeur et l'état de la chaleur ambiante. Cette dernière circonstance doit être prise en très-sérieuse considération, car elle peut entacher d'erreur une foule de don- nées expérimentales. En comparant, par exemple, le sang de la jugulaire à celui de la carotide, on ajoute à la comparaison du sang artériel et du sang veineux cette autre comparaison d'une zone superficielle, moins chaude avec une zone profonde plus chaude ; de plus, on met en parallèle un sang provenant des parties centrales où la température est plus élevée avec un sang dérivant des parties périphériques, où naturellement elle est plus basse. Pour établir un parallèle rigoureux, il faudrait éliminer ces deux éléments de perturbation, car il paraît impossible de démêler leur part respective et de la défalquer du résultat com- mun. Il faudrait comparer le sang de l'artère carotide interne qui se rend au cerveau avec le sang de la jugulaire interne qui en sort, ou le sang des veines pulmonaires à celui des artères de même nom, le sang de l'artère rénale à celui de la veine homologue, le sang de l'artère hépatique à celui des veines sus-hépatiques. Cela posé, arrivons au premier point de nos études, la température des deux sangs dans les cavités du cœur. Ne perdons pas de vue, en commençant, que notre parallèle va porter sur deux sangs fort différents : l'artériel, qui est homo- gène et qui sort d'un seul organe, le poumon, où la température est sensiblement uniforme, et le veineux, qui est très-hétérogène, qui revient en partie des extrémités, des couches superficielles, en partie des régions centrales, dont la chaleur est très-élevée. Ce derniersang est amené au cœur en proportions inégales par trois grands courants : 1° la veine cave supérieure, '2" la veine cave inférieure, 3" la veine porte. Chaque courant a sa température propre : le premier représente le minima, le second le terme moyen, et le dernier le maxima. Mais dans l'oreillette, les sangs des deux derniers arrivent mêlés ; le thermomètre n'indique plus qu'un minima à l'orifice de la veine cave supérieure, et un maxima à l'embouchure de l'inférieure. En opérant avant la EXPÉRIENCES SUR La CHALEUR ANIMALE. 89 jonction des systèmes de la veine porte et de la veine cave infé- rieure, on constate nettement que les deux courants périphé- riques sont moins chauds que le courant central. On conçoit, d'après cela, qu'il importe, dans les expériences faites sur le cœur, de soustraire l'instrument à l'action propre de ces courants, d'éviter, par conséquent, que le thermomètre demeure à l'orifice de la veine cave supérieure ou s'avance à l'embouchure de la veine cave inférieure ; il faut le placer et le maintenir dans une situation intermédiaire, c'est-à-dire à l'ori- fice auriculo-ventriculaire ou dans la cavité même du ven- tricule. On arrive à ce résultat en enfonçant le thermomètre à une profondeur préalablement déterminée d'après la taille du sujet, et en lui donnant une obliquité qui croise l'axe de la poi- trine et fasse incliner en bas la boule de l'instrument, quelque- fois au risque de le briser. Si l'on poussait le thermomètre hori- zontalement, il s'engagerait tout naturellement dans la veine cave inférieure, ou au moins demeurerait à son orifice ; ainsi on obtiendrait, pour le cœur droit, une température trop élevée, qui, en réalité, ne serait pas la sienne. Voici, dans cet extrait de mon travail, les tableaux où figurent les résultats de mes expériences. Ces expériences sont réparties en trois séries : la première comprend celles où la tempéi'ature a été prise successivement dans les deux cœurs en commençant par le droit ; la deuxième, celles dans lesquelles on a commencé par le cœur gauche; enfin la troisième comprend les expé- riences dans lesquelles on a pris alternativement la teiupérature des deux cœurs un assez grand nombre de fois et à des inter- valles rapprochés. Première série. — La température est prise successivement dans les deux cœurs, en commençant par le droit, sur 29 Che- vaux de divers âges, dans des conditions variées, les uns cou- chés, les autres debout. 90 G. COLIIV. Hémpitulution des expériences de la première série. il • COEURS. w =; :j H" < cl S il Cl 3 ■il •y. _= ■& î ■si COEURS. p. c: ^ " c 2^ S = u es E- te •^ 1 X - cent. 1. G. droit.. . Sl^Qb oent. 8 (.MMll. 16. G. droit.. . 35^54 C-t'Ilt. gautlie. 37,87 gauche . 35,83 .... 29 2. G. droit.. . 37,9.") 17. G. droit. . . 38,18 gauche. 38,10 . . .. 15 gauclie. 38,26 8 3. G. droit. . gauche . 38,57 38,57 18. G. droit. . . gauche . 37,56 37,56 II. G. droit. . . g-auche . 37,52 37,63 11 18. G. 4roit. . . gauche. 37,83 37,71 12 5. G. droit. . . 37,64 19. G. droit. . 39,58 gauche. 37,74 10 gauche. 39,71 13 6. G. droit. . . gauche . 36,40 36,03 23 20. G. droit. . . gauche. 37,40 37,25 15 7. G. droit.. . gauche. 37,40 37,40 21. G. droit. . . gaudio . 38,18 38,18 8. G. droit. , . gaucho . 37,56 37,71 15 22. G. droit, . g.iuche. 36,94 37,33 39 9. G. droit. . . gauche . 37,64 37,56 8 23. C. droit. . . gauche . 37,06 37,19 13 10. G, droit.. . gauche . 35,47 35,47 24. G. droit. . . gauciie . 37,31 37,24 7 11. G. droit.. . gauche . 37,25 37,40 15 25. G. droit.. . gauche . 38,38 38,38 12. G. droit. . . gauche . 36,26 35,85 41 26. G. droit. . gauche . 37,40 37,33 7 13 G. droit. . . gauche . 37,40 37,37 3 27. G. droit.. . gauciie. 37,25 37,17 8 U. G. droit. . . gauche . 38,52 38,65 13 28. C. droit. . . gauche . 36,32 36,44 12 15. G. droit. . . gauche . 38,18 38,02 16 29. G. droit. . . gauciie . 36,16 36,32 16 On voit, d'après ce premier tableau, que, des 29 animaux sur lesquels la température des deux cœurs a été prise successive- ment, 5 ont offert le même degré des deux côtés, 10 un excès dans les cavités droites et 14 un excès dans les cavités gauches. L'excès le plus considérable a élé, pour le ventricule droit de 41 centièmes de degré, et pour le gauche de 39 centièmes. EXPÉRIENCES SUR LA CHALEUR ANIMALE. 91 L'excès moyen a été de 12 centièmes pour le sang veineux et de 16 pour le sang artériel. En présence de ces premiers résultats, on pourrait déjà con- clure qu'il n'y arien de constant et d'invariable dans la tempéra- ture des deux cœurs. Mais comme l'ordre de l'expérimentation peut exercer quelque influence sur le rliythme des contractions cardiaques, et réagir par là tant sur la calorification générale que sur celle du poumon, il importe d'intervertir l'ordre des expériences, c'est-à-dire de commencer par le cœur gauche, après avoir débuté par le cœur droit. En alternant ainsi, on éta- blit des compensations qui rendent les conclusions plus rigou- reuses. DEUXIÈME SÉRIE. — Celle-ci comprend les expériences où la température est prise d'abord dans le cœur gauche, puis dans le cœur droit. Elle porte sur des Chevaux placés dans des condi- tions variées analogues à celles où se trouvaient les sujets de la précédente catégorie. Récapitulation des expériences de In deuxième série. in G i ■3 s ^ « £ ^ a. i 1^ c: Oj* COEUBS. tl -S w 2 3 ^ II COEURS. H 1^ 3 ■M "^ ■a & ■■À ■% CJ O tj tj U a) H X X -i H X X u cent. cent. crut. „ cent. 30. C. gauche, droit. . . 37,76 37,79 5 38. G. gauche, droit. . 39,27 39,19 8 31. C. gauche, droit. . . 36,47 36,55 8 39. G. gauche, droit. . . 37,06 36,55 51 32. C. gauche, droit. . 37,44 37,06 38 40. c. gauche . droit. . . 34,69 34,69 33. C gauche, droit. . . 34,43 34,38 5 41. G. gauche . droit.. . 38,25 38,18 .... 7 34. C. gauche, droit. . . 35,39 35,39 42. G. gauche . droit.. . 38,34 38,34 35. G. gauche, droit. . . 37,32 37,17 15 43. G. gauche, droit. . . 37,56 37,64 8 36. C. gauche, droit. . . 39,04 38,65 39 44. C. gauche . droit. . . 36,78 37,09 31 37. G. gauche. 38,18 45. G. gauche . 38,18 droit. . . 38,18 droit. . . 38,02 16 92 G. COLIIV. 6 âj " 't. "zi -u COEURS. s: H CE ■g H 3 -= SE y. 1"^ COEUHS. H a H C -a y. _ c H - IJ cent. cent. O cent. cent. 46. C. gauche, droit. . . 35,85 35,85 50. C. gauche . droit. . . 39,00 39,17 17 47. C. gauche, droit. . . 37,75 37,75 51. C. gauche . droit.. . 38,62 38,66 4 48. G. gauche . droit. . . 37,60 37,59 1 51. c. gauche . droit. . . 38,38 38,45 7 49. C. gauche. 37,34 52. c. gauche . 37,25 droit. . . 37,38 4 droit. . . 37,40 15 Sur les 2fi Solipèdes de cette deuxième série, chez lesquels la température des deux cœurs a été prise dans un ordre inverse à celui de la première, on voit qu'il y a eu : 1° sept fois égalité entre les deux côtés, 2° neuf fois excès de température dans le cœur droit, 3° et huit fois excès dans le cœur gauche. L'écart maximum pour le cœur droit a été de 31 centièmes, et pour le gauche de 51 centièmes de degré. L'excès moyen de tempéra- ture a été de 11 centièmes pour le sang veineux, et de 22 cen- tièmes pour le sang artériel. En rapprochant les chiffres donnés par les 53 Chevaux de ces deux premières séries, on voit t[ue, dans un cinquième des cas .seulement, les deux cœurs ont la même température, et ([ue, dans les quatre cinquièmes des autres cas, il y a inégalité, mais plus souvent à l'avantage du gauche qu'à celui du droit. La prééminence qui appartient au cœur aortique est en outre plus prononcée que celle de l'autre cœur ; en effet, pour le premier, l'excès moyen de température a été de 18 centièmes de degré, et pour le second de 12. L'excès maximum pour le gauche a été de 51 centièmes et de ûl seulement sur le droit. Troisième série. — Qui comprend des expériences faites sur les animaux des espèces bovine et ovine. Ici le thermomètre n'a été descendu dans le cœur, à l'aide de son tube conducteur, que sur le Taureau et la Vache. Il a été porté directement dans cet organe, sans enveloppe, par la jugulaire et la carotide, sur les EXPÉRIENCES SUR LA CHALEUR ANIMALE. • 93 Béliers et les Brebis. Dans plusieurs expériences, on a pris deux ou trois fois la température de chaque cœur, de manière à con- stater les variations qu'elle peut éprouver à des intervalles très- rapprochés. Récapitulation de la troisième série {Ruminants). il COEURS. c: < •a H 1 ï f> -i 11 11 COEURS. H < 'À H ■lîi 1) ■Si ^ u — U u 53. G. giiuche . droit. . . 38°65 38,81 cent. 16 cent. 61. G. gauche, droit. . . 40,55 40,59 rnit. 4 l-t^llt. 54. C. droit. . . gauche . 37,71 37,64 7 G gauche . droit. . . 40,59 40,59 55. G. droit. . . carotide. 38,65 38,43 62. C. droit. . . gauche . 40,68 40,68 56. C. droit. . . gauche . 39,71 40,02 31 G. droit. . . gauche . 40,73 40,77 /I 57. C. gauche . droit. . 39,95 39,95 63. C. gauclie. droit. . . 39,55 39,55 58. C. droit. . . gauche . 40,17 39,87 30 C. gauche, droit. . . 39,56 39,57 1 59. G droit. . . gauche . 40,40 40,32 8 64. G. droit. . . gauche. 39,08 39,08 60. C. C droit. . . gauche . droit. . . gauche . 40,32 40,32 40,47 40,44 3 C. droit. . . gauche . 39,10 39,08 2 On remarque entre ces derniers résultats et ceux qu'avaient donnés les expériences sur les Solipèdes un contraste frappant. Dans nos 16 observations qui, sauf 3, portent sur des Béliers ou des Brebis, nous constatons 6 fois l'égalité et 10 fois l'inégalité entre les deux cœurs. Dans les 10 cas d'inégalité, l'avantage appartient 8 fois au cœur droit ou au sang veineux. Cette impor- tante particularité s'expliquera par l'influence de la toison et du grand développement du système veineux abdominal. Quatrième série. — Toutes ces dernières sont faites sur les Chiens de grande taille à long pelage ou à poils ras. Le thermo- 9ft . «• COLIN. mètre est descendu dans le cœur, comme chez le Bélier, saiis l'intermédiaire du tube fenêtre. Les indications, étant obtenues plus rapidement, portent sur des périodes très-rapprochées les unes des autres ; elles peuvent ainsi faire apprécier, mieux que chez les grands animaux , les changements de température brusques et de courte durée. Tableau de la quatrième série (Carnassiers). 1> — o li COEUR.S. D < 1 f- II 1- t. a o - o -M " il II feu t. COEURS. 1 fi ^• s ? p — a = cent. relit. cent. 65. C. gauche. 39,87 16 C. droit. . . 38,34 droit. . . 39,71 gauche . 38,61 27 66. C. droit. . . 39,5:J 73. G droit. . . 38,34 gauche . 39,63 11 gauche . 39,04 . . . . 70 67. G. droit. . . 39,12 G. droit. . . 38,80 gauche . 39,12 gauche . 39,04 24 68. C. gfauche. droit. . . 39,11 39,11 G. droit, . . gauche . 39,64 39,00 4 69 C. droit. . . 39,43 7â. G. droit. . . 38.57 gauche. 39,62 19 gauche . 38,96 39 C. droit. . . 39,Û3 C. droit. . . 38,73 gauche. 39,59 16 gauche . 38,80 7 70. C. droit. . . 39,71 1 (II y a eu hé- C. droit. . . 38,80 gauche . 38,65 morrhagie.) gauche . 38,88 8 C. droit.. . 38,65 75. G. droit. . . 39,11 71. • gauche . C. droit.. . 38,65 gauche . G. droit.. . 39,42 38,80 31 38,93 1 gauche . 38,92 gauche . 39,27 47 C. droit 38,90 G. droit.. . 38.80 47 gauche . 39,10 20 gauche. 39,27 72. C. droit.. . 38,52 G. droit. . . 38,96 gauclie . 38,57 .... 5 gauche . 39,19 23 C. droit.. . 38,02 G. droit... 38,77 gauche . 38,52 50 gauche . 39,04 27 Les vingt-quatre observations thermométriques doubles de cette dernière catégorie nous donnent des résultats d'une phy- sionomie nouvelle. Sur ce nombre, nous voyons vingt et une fois l'inégalité et trois fois seulement l'égalité de température entre les deux cœurs. Dans les vingt et un cas d'inégalité, l'avantage EXPÉRIENCES SUR LA CHALEUR ANIMALE. 95 appartient dix-huit fois au cœur gauche ou au sang artériel, et trois fois seulement au cœur droit ou au sang veineux. Pour le cœur gauche, l'excès s'élève de 5 à 50 centièmes de degré ; pour le droit, il n'oscille que de 1 à û centièmes. La prééminence thermique du sang artériel sur le sang vei- neux est donc ici tout à la fois beaucoup plus fréquente et plus étendue que chez les Solipèdes. Nous en trouverons les raisons dans l'état de la peau, du système pileux, ainsi que dans le faible volume et le motle d'action de l'appareil digestifdes Carnassiers. Maintenant comparons et discutons les documents que nous a fournis l'expérimentation. Nous avons dit, en commençant ce mémoire, que le corps animal, inégalement échauffé par des foyers multiples, se refroi- dit aussi inégalement par la conductibilité, le rayonnement et l'évaporation opérée sur diverses surfaces. En d'autres termes, nous avons formulé deux propositions bien distinctes, celle de l'inégale calorification et celle de l'inégale déperdition de chaleur, propositions qui sont assez étayées sur les lois de la physique pour qu'il ne soit pas nécessaire d'en donner une démonstration en règle. Aussi, sans cherchera les prouver expérimentalement, nous pouvons, pour resserrer le cercle de nos études, nous de- mander de quoi dépend l'inégalité de température des deux sangs : si elle tient seulement aux différences de température des parties que les liquides traversent, ou bien encore, et en même temps, aux différences de température des parties en contact avec le cœur. Ne pourrait-il pas se faire que le diaphragme, les parois costales, le sternum, la trachée, les poumons, eussent, à titre de corps inégalement chauds, une influence sensible sur les diffé- rentes régions du cœur, avec lesquelles ils ont des rapports de voisinage ou de contiguïté? Comme l'expérimentation fait dé- couvrir des différences non- seulement entre l'un et l'autre ven- tricule, entre l'une et l'autre oreillette, mais encore entre une extrémité d'une oreillette et l'extrémité opposée, entre l'orifice d'un ventricule et son fond, il n'est pas impossible que les parties voisines prennent quelque part à ces différences. 96 G. COLIN. J'ai tenté pour l' éclaircissement de ces points un certain nombre d'expériences dont les résultats sont de nature à encou- rager les physiologistes à faire de nouvelles tentatives. Les miennes portent particulièrement, jusqu'à ce jour, sur l'esto- mac, la trachée et les poumons. D'abord on devine, sans le secours de l'expérimentation, que l'estomac, suivant les circonstances, doit emprunter, ou doit céder au foie, au diaphragme, et par snite aune partie du cœur (la pointe ou la face postérieure, suivant les espèces), une notable quantité de calorique. Cet organe reçoit en effet, chez l'Homme, des liquides dont la température tantôt plus, tantôt moins élevée que celle du corps, modifie momentanément celle des parties voisines. Il admet chez les Herbivores, en un instant, d'énormes quantités d'eau parfois glacée, qui soutirent au diaphragme et à la base des poumons assez de chaleur pour déterminer des bron- chites et des affections analogues. Et ce n'est souvent qu'au bout d'un temps très-long, une demi-heure, trois quarts d'heure, que le contenu du viscère s'est mis en équilibre avec les organes abdominaux (1). D'un autre côté et à d'autres moments, l'esto- mac, au lieu d'emprunter à son atmosphère une certaine somme de calorique, lui en communique en vertu des actions chi- miques qui s'accomplissent dans son intérieur. Les expériences prouvent qu'il ne peut en être autrement. Toutes celles que j'ai faites m'ont démontré que, en dehors des repas et des heures qui suivent l'ingestion des boissons froides, l'estomac a une tempé- rature plus élevée que le cœur. J'en cite quelques-unes : Sur un Bélier dont la température du cœur oscillait entre /i0%55 et 40°, 59, celle de l'estomac était à /iO%G2. Sur un autre animal de la môme espèce, dont le cœur donnait 39",55 à 39'',59, l'estomac était à o9'',76. Sur un troisième Bélier, le cœur marquant de 39% 08 à 39%10, l'estomac indiquait 39°, 17. L'intestin lui-môme peut communiquer de la chaleur au dia- phragme et aux organes voisins, car sa température intérieure, (1) J'ai déjà signalé ce fait dans le premier volume de mon Traité fJe physiologie. EXPÉRIENCES SUR LA CHALEUR ANIMALE. 97 comme celle de l'estomac, est plus élevée que la température du cœur; d'ailleurs toute la masse renfermée dans l'abdomen est, au moins dans ses parties centrales, comme l'a très-bien démontré M. Bernard (1), plus chaude que le cœur. Ainsi le thermomètre qui, sur un premier Cheval, marquait au cœur de 37%06 à 37°,/! 4, marquait vers le centre de la cavité abdomi- nale 37»,64. Sur un second, il donnait au cœur de 3û°,ûo à 34°, 61, et à l'abdomen 3/i°,7o (l'animal était à jeun depuis vingt-quatre heures). Sur un troisième : au cœur 35°,:^9 et à l'abdomen 35%66. Sur un quatrième : au cœur de 36°, 55 à 37°, 06, et à l'abdo- men, en arrière du foie, 37°, 52. Sur un cinquième : au cœur 3/i°,69, à l'abdomen 35°, 08. L'excès au profit de l'abdomen a donc été de 20 à 58 cen- tièmes de degré sur le premier, de 12 à 30 sur le second, de 27 sur le troisième, de 46 à 97 sur le quatrième et de 39 sur le cinquième. Mais si le cœur tend à s'échauffer du côté de l'abdomen, dont la température est plus élevée que la sienne, ne tend-il pas à se refroidir dans ses points de contact avec le poumon et les parois costales? Autre question délicate qu'il importe d'examiner avec le plus grand soin. D'abord il est certain que les parois costales ou thoraciques, en raison de leur minceur et de leur situation superficielle, ont une température inférieure non-seulement à celle des organes abdominaux, mais même àcelleducœur. J'ai pris souvent d'une manière comparative la température de la cavité abdominale et celle des veines superficielles, notamment de la sous-cutanée thoracique, et le sang de cette dernière a toujours marqué au moins un demi-degré au-dessous du sang artériel, souvent 70 à 80 centièmes de degré, quelquefois surtout en hiver 1 degré, 1 degré et demi et 2 degrés. Cette veine, énorme chez le Cheval, (1) Leçons de physiologie expérimentale {professées au Collège de France), 1854- 1855. 5e série. Zool. T. VIL (Cahier n» 2.) ^ 7 ^9 G. COLIN. donne la température des parois costales à leur surface exté- rieure. A l'intérieur, c'est-à-dire entre les côtes et le poumon, elles se sont encore montrées de 30, /|0, 50, 60, 70 centièmes de degré, moins chaudes que le sang artériel ; d'où l'on voit que les parois thoraciques doivent tendre à refroidir le cœur et le sang dans les points (assez étendus chez les animaux) où le cœur est en contact avec elles. Quant au poumon, il faut regarder de près avant de se prononcer, car sa température dépend, dans de certaines limites, de celle de l'atmosphère. J'ai plusieurs fois expérimenté dans le but de constater la température des voies respiratoires à différentes profon- deurs, et j'ai vu que, hors les cas où l'air ambiant est très- chaud, il n'atteint un degré voisin de celui du sang que dans les bronches. Ainsi sur un Cheval vigoureux et en digestion, la température ambiante étant de +/i degrés et demi, le thermomètre a donné 23°, âO dans les cavités nasales à 10 centimètres de profondeur ; 26%8 dans ces mômes cavités, à l'entrée du pharynx ; de ^'•2\li0 k2>h\liO dans la trachée, vers le milieu du cou, à égale distance du larynx et de l'origine des bronches. Au niveau de tous ces points, le thermomètre oscillait dans les limites de "2 degrés; les minimum s'observaient lors des inspirations, les maximum pen- dant les expirations. Comme le thermomètre marquait 38°, 60 dans le rectum (où la température est à peu près celle du cœur), nous devons conclure de ces résultats qu'au milieu de la trachée l'air est de û à 6 degrés moins chaud que le sang. Sur un autre Cheval, d'ailleurs assez faible, et à une tempé- rature ambiante de 9 degrés au- dessous de zéro, le thermomètre donnait 16 à 20 degrés dans la partie antérieure des cavités nasales, 20 à 2/i degrés vers le milieu de ces cavités, de 20 à 26 degrés et demi à l'entrée du pharynx, de 32 à 33 degrés vers le milieu de la longueur de la ti-achée. A ce point, la tempéra- .ture se montrait de 4 à 5 degrés au-dessous de celle du rectum prise comme terme de comparaison. A l'entrée des bronches, par conséquent vers le tiers supé- rieur de la cavité thoracique, sur un troisième Cheval, le ther- EXPÉRIENCES SUR LA CHALEUR ANIMALE. 99 momètre ne donnait que 34°, Û6, alors qu'il marquait 37", 78 dans l'abdomen. Enfin dans le tissu pulmonaire, au milieu de la masse d'un poumon, le thermomètre, introduit à frottement, ne mar- quait que 36%63, après en avoir marqué 37°, 17 au caecum et 37°,0/i au cœur; différence : 42 centièmes de degré au profit du cœur. On voit donc, d'après cela, que l'air en circulation dans les voies aériennes, bien qu'il acquière une température de plus en plus élevée en s' approchant du poumon, n'arrive pas ou arrive à peine à atteindre le degré du sang artériel pulmonaire ; cet air tend, par conséquent, à refroidir le sang envoyé au poumon. Et pourtant comment se fait-il que, comme nous l'avons vu dans un si grand nombre d'expériences, ce sang soit notable- ment plus chaud à sa sortie du poumon qu'il ne l'est à son entrée dans cet organe? Je ne sais, mais ce doit être, suivant toutes les apparences, en vertu des actions chimiques qui s'y passent au moment de l'absorption de l'oxygène, ou immédiate- ment après. Il me semble qu'on est obhgé d'admettre une pro- duction de chaleur dans le poumon, quelle que soit l'idée qu'on se fasse de la nature des phénomènes locaux et immédiats de la respiration. En effet, s'il ne se développait pas de chaleur dans le poumon, le sang en sortirait plus froid et toujours plus froid, pour deux raisons : 1° parce qu'il a cédé de la chaleur pour amener l'air à une température très-voisine de la sienne propre ; T parce qu'il a donné aussi au produit de l'exhalation pulmonaire une certaine somme de calorique employée à le transfor- mer en vapeur. Or si, malgré cette double soustraction, non- seulement le sang ne s'est pas refroidi dans un grand nombre de cas, mais s'est au contraire fort souvent échauffé de 1,2, 3, li dixièmes de degré et même davantage, c'est que tout le calorique produit dans l'organe pulmonaire n'a pas été dépensé pour échauffer l'air ou vaporiser l'eau de la transpiration, et qu'une partie en a été absorbée par le sang artériel, d'où ré- sulte l'excès de température que l'expérimentation nous a si 100 G. COLIW. souvent fait reconnaître au sang ronge clans les cavités gauches du cœur. Mais si nous songeons aux variations de température qu'é- prouve l'air inspiré, à la proportion plus ou moins forte du pro- duit de la transpiration pulmonaire, à l'inégal degré de re- froidissement du sang veineux des extrémités ou des parties superficielles, à l'inégal échauffement du sang dans les muscles, dans les organes digestifs ou autres, suivant leur état d'activité ou d'inaction, nous comprendrons que les rapports entre la température du sang artériel et celle du sang veineux, dans les cavités du cœur, puissent être extrêmement variables, et tels que les expériences nous les ont montrés. En résumé, on voit que, dans les recherches dont je donne ici le sommaire, je me suis attaché avant tout à perfectionner les procédés qui permettent de descendre les thermomètres dans les cavités du cœur, sans troubler les fonctions de cet organe, et à vérifier scrupuleusement les données de l'expérimentation sur un grand nombre d'animaux dans les conditions les plus variées. Les principaux résultats auxquels je suis arrivé montrent que le corps animal n'a pas à beaucoup près, comme Davy l'a déjà noté, une température uniforme, car il n'y a en lui ni une égale production, ni une égale déperdition de calorique. Considéré en masse, sa température décroît du centre à la périphérie, surtout vers les extrémités où les surfaces rayonnantes deviennent très- étendues relativement au volume des parties. Les parties centrales voisines du foie et de l'estomac arrivent au degré maximum^ ainsi que M. Bernard l'a démontré. Cepen- dant la base des poumons, la partie antérieure du diaphragme, aussi rapprochées du centre que les premières, ont une tempé- rature très-sensiblement inférieure à celles des parties sous- diaphragmatiques. De ces parties, les unes sont à température constante ou subordonnée à celle du sang; les autres, telles que e poumon, la peau, le système musculaire, l'estomac, l'intestin, en ont une essentiellement variable, modifiée sans cesse par celle EXPlÎRIKiNCESi SUR LA CHALlîUU AiMM\LH:. 101 clc l'aluiosphère ou par les actions chimiques intermitleiiles qui se passent en elles. Les deux sangs n'ont pas le même degré de chaleur, ni dans les régions où les artères et les veines se juxtaposent, ni dans les deux cœurs ; mais il est très-difficile de les comparer entre eux d'une manière rigoureuse. Presque partout, si ce n'est dans les organes profonds, le sang de l'artère est plus chaud que celui de sa veine sateUite. Le sang de la carotide, par exemple, l'est de 1/2,1, !2 degrés plus que celui de la j ugulaire, et ainsi à peu près de l'artère fémorale comparée à la saphène, de l'artère radiale comparée à la sous-cutanée de l'avant-bras. D'ailleurs l'unifor- mité n'existe pas môme dans l'ensemble de chaque système vas- culaire pris à part. Dans l'artériel, la température va en décrois- sant très-faiblement du tronc aortique vers les divisions termi- nales ; dans le veineux, au contraire, elle s'élève très-rapidement des radicules vers les parties centrales. Toutefois, chaque grande veine a la sienne propre : la veine cave supérieure offre le minima, la veine porte le maxima, et la veine cave inférieure conserve le degré intermédiaire. Lorsque les deux sangs arrivent au cœur, leurs températures ne gardent point entre elles des rapports constants et invariables, tels que beaucoup de physiologistes les avaient supposés. Dans un ))etit nombre de cas, la température est sensiblement la môme de deux côtés ; d'autres fois, celle du sang veineux l'emporte ; mais le plus souvent le sang artériel est le plus chaud, comme on le croit assez généralement depuis Lavoisier, plutôt d'après les théories chimiques de la respiration que d'après les résultats d'une expérimentation exacte. Je me suis particulièrement atta- ché dans mes recherches à vérifier ce point capital en faisant descendre dans le cœur les thermomètres métastatiques à maxima construits par M. Walferdin, thermomètres qui étaient portés dans les cavités cardiaques par la carotide ou par la jugu- laire, à l'aide du petit appareil que j'ai mis sous les yeux de l'Académie. Ainsi sur plus de quatre-vingts animaux, Chevaux, Taureaux, Béliers et Chiens, qui ont servi à cent deux observations ther- iO'2 G, COLIK. mométriques doubles, il y a eu vingt et une fois égalité de tem- pérature entre les deux cœurs ou entre les deux sangs pris à l'entrée des ventricules, trente et une fois excès de température dans les cavités droites et cinquante fois excès dans les cavités gauches ou aortiques. Les différences entre le sang artériel et le sang veineux dans le cœur ont oscillé, terme moyen, de 1 à 2 dixièmes de degré ; néanmoins elles se sont élevées, dans quelques cas, jusqu'à 6 et 7 dixièmes, suivant les espèces et l'état des animaux. Ces différences de température entre les deux sangs, et les rapports qu'elles ont entre elles, paraissent dépendre de plu- sieurs causes, dont les plus remarquables dérivent de l'état de la oeau, de l'activité ou de l'inaction du système musculaire, du travail digestif, de l'abstinence, etc. Ainsi chez les animaux qui ont à la fois la peau couverte d'une épaisse toison et les viscères abdominaux très-développés, le sang veineux superficiel se con- servant chaud et le sang de la veine porte étant abondant, la température de la masse du sang veineux dans les cavités droites tend à dépasser celle du sang artériel. Au contraire, chez les animaux à peau peu couverte et à système abdominal peu déve- loppé, le sang veineux des parties superficielles plus refroidi et le sang de la veine porte moins abondant impriment à la masse du sang un abaissement marqué. C'est aussi chez le Chien que l'excès de température du sang artériel est le plus commun et le plus prononcé, car il s'y montre huit ou neuf fois sur dix, et y atteint parfois jusqu'à 7 dixièmes de degré. D'autre part, dansles circonstances si communes où la totalité du système musculaire entre en action, la masse du sang noir ramenée au cœur tend à prendre une température prédominante ; ce qui est en rapport avec les résultats des belles expériences de M. Becquerel sur le développement de la chaleur dans les muscles en contrac- tion. C'est très-probablement à cause de ces variations dans le degré de chaleur du fluide charrié par les veines, que la relation entre la température du sang veineux et celle du sang artériel devient si changeante ; et elle devient telle, afin que s'étabhssent EXPÉRIENCES SUR LA CHALEUR ANIMALE. 103 les compensations nécessaires au maintien de la chaleur ani- male à un degré à peu près constant. De ce fait, remarquable entre tous, que, dans le cœur, la température du sang artériel l'emporte le plus souvent sur celle du sang veineux, il faut inévitablement tirer la conclusion que le sang s'échauffe en traversant le tissu pulmonaire. En effet, si, après avoir cédé du calorique tant pour échauffer l'air des bron- ches que pour vaporiser le produit de la transpiration, ce fluide est encore, malgré ces deux causes de refroidissement, plus chaud àsa sortie du poumon qu'il ne l'était à son entrée dans cet organe, c'est que son conflit avec l'air a produit de la chaleur, conséqucmment l'hématose, telle qu'elle s'effectue dans le pou- mon, doit être, ce semble, considérée comme une source locale et immédiate de la chaleur animale. t'O? MÉMOIRE SUR LES YEUX SIMPLES ou STEMMÂTES DES ANIMAUX ARTICULÉS, Par feu m. Félix DUJARDI^' (1). Contrairement à l'opinion généralement admise aujourd'liui, la vision chez tous les animaux articulés, Arachnides, Crustacés ou Insectes, s'effectue comme chez les animaux vertébrés : c'est- k-dire que chaque œil simple ou chaque œil partiel dans un œil à réseau se compose d'un appareil optique agissant comme la lentille d'une chambre obscure, pour former sur l'extrémité d'un nierf une image renversée des objets extérieurs. Cet œil présente donc toujours un milieu plus réfringent, limité soit d'un seul côté, soit des deux côtés en même temps, par une sur- face convexe et agissant comme une lentille, pour concentrer en un foyer, situé derrière lui sur l'appareil sensitif, les rayons qui, de chaque point d'un objet extérieur, arrivent sur toute sa sur- face, et pour déterminer le croisement de tous les faisceaux concourant à former l'image. Mais des différences nombreuses s'obsei'vent dans la forme et dans la composition de l'appareil réfringent, aussi bien que dans le mode d'adaptation de cet appareil aux diverses distan(;es des objets pour que la vision soit distincte. Ainsi nous trouvons chez plusieurs de ces animaux des lentilles solides piano-convexes, et d'autres biconvexes for- mées par la cornée seule, ou bien renforcé par une lentille plus (1) Peu de temps avant sa mort, M. F. Dujardin nous remit ce travail, avec prière de rinsérer dans les Annales, mais par suite d'un accident, sou manuscrit fut égaré; on vient de le retrouver, et par respect pour la mémoire de ce savant aussi bien que dans rintcrèt de la science, nous nous empressons de réparer autant que possible cette faute en publiant sans plus de retard ces observations. STEMMAThS DliS AMMAUX ARTICULIÎS. 1('5 petite représentant le cristallin des Vertébrés ; quelques-uns au contraire ont simplement une cornée mince et d'égale épaisseur, mais bombée comme un verre de montre, de sorte que c'est le liquide contenu dans la chambre optique qui seul, par sa face contiguë à la cornée, réfracte suffisamment la lumière, pour produire au moyen de cette réfraction unique une image sur l'extrémité du nerf. Quant aux divers modes d'adaptation de l'œil pour la vision distincte des objets plus ou moins éloignés, ils se trouvent dans la courbure seule du milieu réfringent, si la longueur de la chambre optique est invariable; ou bien si cette longueur est variable, ils se trouvent deuxièmement dans la con- tractilité d'un corps vitré, que, dans ces derniers temps, on, a, mal à propos, nommé un cristallin; ou, troisièmement enlin, dans la contractilité ou l'élasticité des parois de la chambre optique, si celte cavité contient seulement un liquide comme chez les Diptères, et dans ce cas aussi le nerf optique est formé par une réunion de cordons contractiles par eux-mêmes, ou entremêlés pour ramener l'extrémité de l'appareil sensitif à une distance convenable. La plupart de ces faits seront démontrés dans une deuxième partie de mon travail, plus spécialement consacrée aux yeux à réseau ; mais, pour le moment, je ne veux parler que des yeux simples nommés aussi ocelles ou stemmalcs, dont la structure m'a paru devoir expliquer celle des yeux à réseau. Toutefois, c'est en m'occupant exclusivement de ces derniers depuis plusieurs années que j'ai été amené à revoir la structure des stemmates pour contrôler d'abord, et par suite pour contredire des asser- tions admises dans la science sous l'autorité d'un nom célèbre parmi les physiologistes. J'ai dû, dans le cours de mes recherches, me créer de nou- veaux moyens d'observation, particulièrement quand il s'est agi de considérer les propriétés optiques de ces yeux microscopiques, et je suis parvenu à déterminer avec une approximation suffi- sante la distance focale de ces petites lentilles, dont le diamètre pour les yeux à réseau varie entre 8 et 80 millièmes de milli- mètre suivant les espèces, et s'augmente jusqu'à 3 et 5 dixièmes 106 F. OUJARDIN. de millimètre pour les stemmates des plus grosses Arachnides. A cet effet, je rapproche ou j'éloigne l'objectif du microscope par le moyen dune vis micrométrique à tète divisée. Je peux ainsi apprécier une différence de 5 à 8 miUièmes de millimètre, et j'évalue la distance entre la surface de la petite lentille et le lieu où l'image est la plus nette, en prenant une moyenne entre cinq ou six observations. On conçoit d'ailleurs que, pour ce genre de recherches, il faut tenir compte des milieux dans lesquels le corps réfringent est plongé soit totalement, soit par une seule de ses surfaces. Ainsi la lentille étant dans l'air aurait son foyer beaucoup trop rapproché, et si elle était totalement plongée dans un liquide réfringent, elle aurait au contraire son foyer trop éloigné. Pour réaliser les conditions où se trouve cette lentille dans l'œil de l'Insecte, il faut donc que sa face interne seule soit baignée par un liquide analogue à celui qui remplit les cavités interviscérales de cet animal, et que la face externe soit librement exposée à l'air ; il faut, en outre, que l'image soit formée non en avant, mais en arrière de cette lentille. J'applique doncla len- tille, ou le corps réfringent à observer, sur une lame mince de verre par sa face interne avec une gouttelette de sérum de sang ou de solution albumineuse, et je tiens cette lame ren- versée sous l'objectif du microscope. Le miroir plan, ou le prisme réflecteur, reçoit les rayons qui lui arrivent presque pa- rallèlement de quelque objet éloigné, dont l'image vient alors se former entre la lentille et l'objectif du microscope. Pour contrôler les résultats ainsi obtenus, j'ai mesuré la dis- tance focale de gouttelettes d'huile dans l'eau, ou de petits glo- bules de flint-glass larges d'un tiers de millimètre, et fondus dans la partie non lumineuse de la flamme d'une bougie. J'ai également expérimenté sur des bulles d'air contenues dans un liquide, et agissant comme des lentilles concaves formées par ce même liquide. Dans tous les cas, l'image était parfaitement nette, et la distance focale était en rapport avec le diamètre de la sphère et avec l'indice de réfraction. Quelques lentilles d'In- sectes m'ont donné des images assez nettes et à une distance aussi facile à déterminer : ce sont celles que forme, avec le STEMMÂTES DES ANIMAUX ARTICULÉS. 107 liquide contenu, la cornée mince des Diptères et de certains Lépidoptères, ou les lentilles piano-convexes qui, chez les Coléo- ptères, sont accompagnées par un corps vitré contractile ou pré- tendu cristallin. Mais beaucoup d'autres, et notamment celles des Hyménoptères et des Orthoptères, comme aussi celles des stemmates chez les Arachnides et les Insectes, m'ont présenté une anomalie qui m'a longtemps arrêté , et dont je n'ai eu l'explication qu'après avoir constaté, par des coupes faites en diverses directions, la véritable structure de cette lentille chez ces animaux. C'est que, au lieu d'avoir, comme une lentille sphérique, un seul foyer principal pour les rayons parallèles, ces lentilles en ont autant qu'on peut supposer de zones dans leur surface ; de telle sorte que, quelle que soit la distance d'un objet extérieur, les rayons qui en émanent rencontrent dans l'œil de l'Araignée ou dans le stemmate de l'Insecte une zone susceptible de les réfracter, de manière à donner encore une image distincte sur la rétine. On conçoit, en effet, qu'une len- tille formée de zones concentriques, dont le rayon de courbure serait de plus en plus court, en allant du centre à la circonfé- férence, aurait autant de foyers principaux qu'elle aurait de zones; ou bien, la rétine étant supposée fixe est le lien des foyers conjugués pour autant d'objets extérieurs situés à des distances différentes correspondant à chaque zone. Comme on aurait pu craindre que les images confuses pro- duites par toutes les autres zones ne vinssent nuire à l'image nette donnée par une seule zone en particulier pour un objet situé au foyer conjugué correspondant, j'ai voulu démontrer expérimentalement qu'il n'en est pas ainsi , et que l'image donnée par chaque zone conserve une netteté suffisante, et se montre seule sans être influencée notablement par les rayons traversant les autres zones. Dans ce but, j'ai fait tailler succes- sivement dans des bassins de 96 millimètres, puis de 82, puis de 68 et 54 millimètres de rayon, une lentille piano-convexe employée comme objectif à une petite lunette. Cette lentille de 21 millimètres d'ouverture a conservé au milieu une portion circulaire de sa première courbure, large de 7 millimètres 1/2, 108 F. Dl'J.tltDlN. dont le foyer principal esta "iCô millimètres environ, et autour de cette partie centrale se trouvent trois zones, dont les foyers respectifs sont à 162, l^jO et 98 millimètres. Au moyen de cette lunette, on peut, en rapprochant convenablement l'oculaire, voir successivement un même objet éloigné avec quatre grossis- sements différents ; et chaque fois l'image est assez nette pour que, par exemple, on voie l'heure sur le cadran d'une horloge à la distance de 300 à 500 mètres; d'autre part aussi, on peut, en laissant l'oculaire à la môme distance de l'objectif, c'est-îVdire en amenant toujours l'image au même point dans la lunette, à 198 millimètres par exemple, on peut voir distinctement un môme objet, lire une môme page d'un livre placé successivement à 21 centimètres, puis à o6, à 07 et à 280 centimètres, sans qu'une image produite par la zone correspondante soit notable- ment influencée pur la lumière traversant les autres zones, tandis que l'image reste confuse ou trouble aux distances inter- médiaires. Il est donc naturel de penser que, si les zones étaient de plus en plus nombreuses, la succession des images distinctes ne serait pas interrompue par les images confuses, la vision serait donc continue. Or c'est là précisément ce qui a lieu dans les stemmates des Arachnides et des Insectes: l'image formée par la lentille reste distincte à des distances variables, sans tou- tefois avoir le brillant de celle que donne une lentille à foyer unique. J'ai d'ailleurs soumis les lentilles oculaires des animaux arti- culés à diverses épreuves, compai'ativement avec les cristallins et les cornées des animaux vertébrés, sans obtenir aucune preuve d'une analogie qu'on aurait supposée ; ainsi, tandis que le cris- tallin des animaux vertébrés, placé sur le trajet du faisceau de lumière polarisée, donne, avec l'analyseur, une croix noire ou les apparences complémentaires, la lentille oculaire des Arti- culés, soit directement, soit en tranches longitudinales ou trans- verses, reste tout à fait sans action sur celte lumière polarisée; elle se distingue donc également ainsi des productions épider- miques, tels que les poils, les ongles et les plumes, qui dépola- risent la lumière. D'un autre côté, du nitrite acide de mercure STEMMATES DES ANIMAUX ARTICULÉS. 109 préparé par M. Millon, qui m'avait indiqué son action colorante sur les substances albuminoïdes, donne promptementune nuance pourpre très-belle au corps réfringent des stemmates, sans agir également sur le tégument de la plupart des Arachnides et des Insectes. Cette coloration qui n'a lieu que faiblement sur la cor- née des animaux vertébrés, et qui est au contraire très-pro- noncée pour leur cristallin, aurait pu indiquer ici un certain rapport, si la structure n'était au contraire totalement diffé- rente. Ainsi le cristallin des Vertébrés est, conmie on le sait, formé de fdjres aplaties ou lamelles, qui s'étendent d'un pôle à l'autre en s'engrenant latéralement entre elles; le corps réfrin- gent des stemmates se compose au contraire de lames superpo- sées très-nombreuses, qui, parallèles à la surface vers l'extérieur, sont de plus en plus épaissies au milieu vers l'intérieur, de ma- nière à produire une convexité ou une saillie souvent très-con- sidérable, droite ou oblique, c'est-à-dire comparable à une para- boloïde dont l'axe serait plus ou moins incliné. Ces lamelles parfaitement homogènes, comme le démontre et leur action sur la lumière, et leur coloration uniforme par le nitrite acide de mercure, paraissent être la continuation des lames parallèles du tégument, quoique la composition chimique doive être notable- ment différente, en raison même de la différence de coloration produite par le sel de mercure ; dans ces lamelles d'ailleurs on n'aperçoit aucune trace de la structure celluleuse si manifeste dans la cornée des Vertébrés. Derrière le corps réfringent des stemmates , la chambre optique est occupée par un liquide ou par un corps vitré qui devient plus ou moins consistant après avoir séjourné dans l'al- cool, et à la surface postérieure duquel s'épanouit la rétine, comme l'a vu M. Mûller. Cette rétine offre une particularité assez remarquable, c'est que chacune des fd^res, ou petites colonnes dressées et contiguës comme les fibres du velours à sa surface, est entourée de pigment. M. le docteur Briants signala le premier cette structure, mais il en voulut conclure une ana- logie qui n'existe nullement avec l'appareil sensitif des yeux à réseau. Il supposait que, dans ceux-ci et dans les stemmates, 110 F. OUJARDIN. chaque fibre nerveuse, revêtue de son pigment, doit jouer le même rôle quant à la perception de l'image; mais toutefois cet auteur évitait de se prononcer explicitement sur la valeur de la théorie de M. Miiller, théorie que nous discuterons en parlant des yeux à réseau. M. Briants voyait donc dans les stemmates un cristallin unique et globuleux, transmettant une image ou portion d'image à chacune des fibres divergentes ou dirigées suivant le prolongement de ses rayons ; dans les yeux à réseau, au contraire, la direction des fibres nerveuses est convergente, et suivant des rayons qui partent du ganglion pour aboutir à la cornée. Cette théorie de la vision dans les stemmates n'était nulle- ment admissible, et M. Miïller montra que l'interposition du pigment entre les fibres perpendiculaires de la rétine a lieu éga-^ lement chez les Céphalopodes, et par conséquent ce ne peut- être un motif pour supposer que l'image formée sur cette rétine soit perçue autrement que chez les Vertébrés. Mais la théorie adoptée par M. Millier, et la structure que, depuis 18'29, ce célèbre anatomiste attribue aux stemmates, sont également erronées. Ainsi, comme le montre M. Briants, on ne peut sup- poser que le corps vitré soit convexe en avant pour produire une troisième ou quatrième réfraction des rayons lumineux ; mais il est parfaitement contigu au corps réfringent faisant les fonctions de cornée et de cristallin en même temps. D'autre part encore on ne peut admettre, comme M. Miiller et M. Briants, l'existence d'un cristaUin globuleux isolé derrière une cornée distincte et d'égale épaisseur dans toute son étendue ; mais c'est tout simple- ment l'épaississement central de toutes les couches superposées de cette cornée que en fait un corps lenticulaire comparable à un segment de sphère pour la partie externe, et à une parabo- loïde droit ou oblique, ou môme à un solide engendré par une conchoïde pour la partie interne, ces deux parties étant réunies base à base et parfaitement continues. Nous ne nous arrêterons pas à réfuter l'opinion de M. Muller qui veut que les stemmates soient propres seulement à la vision des objets les plus rapprochés ; mais il reste maintenant à expli- STEMM ATES DES ANIMAUX ARTICULÉS. IH qiier comment un anatomiste aussi éminent que M. MiïUer a pu se tromper ainsi sur un fait de structure qu'il semble facile de vérifier ; et d'abord notons qu'à l'époque où son travail fut publié en 1829, le microscope était bien loin encore du degré de per- fection qu'il a atteint depuis; mais la cause de cette erreur est si simple pour certains stemmates, qu'elle sera comprise de tout le monde ; la portion interne de la cornée formant une saillie oblique, si une coupe d'un stemmate, au lieu d'être faite sui- vant l'axe, est faite obliquement, et de manière à rencontrer la partie la plus saillante seulement, on aura précisément sous le microscope l'apparence d'un cristallin globuleux que recouvre, comme une cornée, le bord même de l'appareil réfringent, ou une portion du tégument contiguë au bord de l'œil. Pour d'autres stemmates dont la saillie interne n'est point in- clinée, il peut arriver aussi que la dessiccation des couches in- teines produise une apparence de cristallin ; c'est ce qu'on voit, par exemple, chez des Scorpions desséchés : toute la partie in- terne du corps réfringent tend alors à se détacher circulaire- ment du bord, et, en raison de sa structure lamelleuse, elle s'isole souvent de la couche externe plus résistante, et comme une de ses faces au moins a conservé sa convexité et son poli, on pourrait la prendre pour un cristallin globuleux ; mais, d'une part, en comparant plusieurs stemmates ainsi desséchés, on en voit où la séparation des couches internes s'est faite en même temps à diverses hauteurs, de telle sorte qu'il y aurait ainsi un nombre variable de cristallins superposés; et d'autre part, en divisant avec un rasoir de tels stemmates en tranches verticales, on reconnaît immédiatement sous le microscope qu'il n'y a véri- tablement ici, comme chez les Hyménoptères, qu'une superpo- sition de lames toutes identiques, plus minces au contour, et renflées au milieu pour produire la convexité nécessaire à la réfraction. Certaines Cigales présentent après la dessiccation une particu- larité de structure qui pourrait bien faire croire aussi à la pré- sence d'un cristallin ; leur cornée est également formée de lames superposées ; mais ces lames en séchant se divisent en petits H 2 F. OUJABDIIV. prismes contigus, comme un basalte microscopique, et ces petits ])rismes, qui se correspondent dans toute l'épaisseur du corps réfringent, semblent alors autant de fibres perpendiculaires à la surface, et forment une aiasse centrale qui se détache quelque- fois et reste isolée ; mais ici encore ce corps réfringent est abso- lument sans action sur la lumière polarisée. Cette structure d'ailleurs se trouve expliquée par celle du tégument général des Cigales, qui, tout en étant stratifié comme celui des Coléoptères et des Hyménoptères, est en outre formé de fibres très-fines perpendiculaires à la surface; en même temps aussi ce tégu- ment, comme s'il contenait moins de chitine, se colore en rouge par le nitrite de mercure. Chez beaucoup d'Insectes enfin, la partie interne du corps réfringent étant plus facilement détruite par la macération ou dissoute par les liquides, on pourrait croire que ce qui reste est la cornée saine, tandis que le cristal- lin aurait été détruit, si l'on ne retrouvait toujours près du bord la partie externe et plus mince des lames dont la partie centrale et plus épaisse a disparu. Tels sont les faits de structure démontrant à la fois l'absence d'un cristallin distinct dans les stemmates ou yeux simples des animaux articulés, et la possibilité pour ces animaux de voir également bien les objets extérieurs diversement éloignés par le seul effet de la courbure du milieu réfringent, sans que l'appareil optique ait besoin de subir aucun changement interne pour s'adapter à ces diverses distances. MEMOIRE SUR LE TYPE D UNE rsOUVELLE FAMILLE DE L'ORDRE DES RONGEURS, l*nr m. tliPHO^SE »IIL.:«E G»V% ARUS. Extrait (1). La classe des Mammifères a été étudiée avec tant de soins et elle est aujourd'hui si bien connue, que les zoologistes n'y ren- contrent que rarement des espèces nouvelles pour la science, et en général celles-ci trouvent facilement leur place dans les divi- sions génériques déjà établies. L'animal qui fait le sujet de ce mémoire me semble donc devoir intéresser les naturalistes d'une façon toute particulière, car il avait écliappé jusqu'ici à leurs recherches, et il diffère tellementdes types de tous les grands genres linnéens, que, pour le faire rentrer dans les classifications méthodiques actuelles, il est nécessaire d'établir pour lui non-seulement un genre nou- veau, mais même une famille spéciale. Par son aspect général, il ressemble un peu à certaines Sarigues, et, de même que celles-ci, il est pédimane ; mais ce sont là les seules ressemblances qu'il offre avec les Marsupiaux, et par son système dentaire ainsi que par le reste de son organi- sation, on reconnaît facilement qu'il appartient à l'ordre des Rongeurs. Il diffère d'ailleurs de tous les membres de ce dernier groupe par des caractères d'une importance considérable ; je dirai même que, par quelques particularités de structure, il s'éloigne de tous les autres Mammifères, et qu'on y rencontre des dispositions (1) Ce mémoire a été lu à la Soaété philomathique le 2 février 1867 et un extrait en a été publié dans le journal l'Institut, n" du 6 février 1867, t. XXXV p. i6. 5e série. ZooL. T. VII. (Cahier xt> 2.) 8 11/i ALPHONSE MILKe EHIVARDS. anatomiques dont on n'avait encore d'exemples que dans la classe des Reptiles. L'histoire de cet animal montre aussi combien l'examen des formes extérieures est parfois insuffisant pour l'appréciation des affinités naturelles; c'est surtout dans l'ordre des Rongeurs que l'étude anatomique de l'organisme est indispensable quand il s'agit d'établir des divisions naturelles. Le petit Mammifère , que je propose de désigner sous le nom de Lophiomys Imliausii, a vécu pendant près de deux ans au Jardin d'acclimatation du bois de Boulogne ; il a été examiné à plusieurs reprises par tous les naturalistes qui visitent cet établis- sement, sans qu'ils aient pu se former une opinion précise sur la place qu'il devait occuper parmi les Rongeurs, et rien dans son aspect ne pouvait faire supposer les singularités de structure que l'anatomie y a dévoilées. Je dois à l'amitié de M. Albert Geoffroy Saint-Hilaire d'avoir pu entreprendre cette étude, et je saisis avec empressement cette occasion pour le remercier publiquement des nombreux services de ce genre qu'il ne cesse de me rendre. Le Lophiomys Imhausii est de la taille d'un petit Lapin; mais son aspect est très-différent, car il est pourvu d'une grande queue touffue dont la longueur égale celle du tronc. Il est bas sur pattes, et les membres postérieurs ne sont relativement que peu développés, ce qui indique qu'il n'est pas organisé pour sau- ter. Le pelage est doux au toucher , la couleur en est mélangée de noir et de blanc ; sur le dos, les poils sont très-longs, et se dressent de façon à constituer une crinière longitudinale qui donne au Lophiomys un aspect très-remarquable. Les poils des flancs sont également très-longs, mais retombants; il en résulte qu'ils sont séparés de la crinière par une espèce de sillon, dont le fond est occupé par des poils d'un aspect fort singulier. Ils sont d'un fauve grisâtre, couchés sur la peau, gros, aplatis, et l'examen microscopique montre qu'ils sont d'une nature très- différente de celle des poils du reste du corps; en effet, leur structure est spongieuse, et la gaîne épidermiquequiles entoure constitue un véritable réseau à mailles irrégulières, au milieu TYPE d'une nouvelle FAMILLE DE l'oRDRE DES RONGEURS. 115 duquel sont disposées des fibres longitudinales. Je ne connais encore aucune espèce de Mammifères dont les poils offrent une disposition semblable. Il existe cinq doigts à toutes les pattes; mais, tandis que le pouce des antérieures est court et presque immobile, celui des pattes postérieures est très-bien développé, nettement détaché du reste du pied, et peut, en s'opposant aux autres doigts, con- stituer avec ceux-ci une véritable main préhensile dont l'animal se sert pour saisir avec force les corps sur lesquels il grimpe. Les caractères les plus importants du Lophiomys Imhausii nous sont fournis par sa charpente osseuse, et plus particulière- ment par sa tète. On remarque tout d'abord que la face supé- rieure de celle-ci est entièi-ement couverte de granulations miliaires, disposées avec une régularité et une symétrie parfaites. Aucun Mammifère n'offre une disposition analogue, et elle donne au crâne du luophiomys un aspect très- remarquable, et qui rappelle ce qui existe chez certains Poissons. En arrière des orbites, la tète est extrêmement large, et, au premier abord, on pourrait croire que cette disposition tient au développement delà boîte crânienne ; mais il n'en est rien; cette dernière est en réalité plus étroite que chez la plupart des Rongeurs -, mais le sinciput se prolonge latéralement en forme de voûte au-dessus des fosses temporales, et ces expansions des- cendent de façon à s'unir aux os des pommettes. Je ne connais parmi les Mammifères aucun exemple d'un pareil mode d'organisation, et l'on ne trouve quelque chose d'analogue {[ue chez certains Reptiles, et particulièrement chez la Tortue caret. Il est des Rongeurs qui présentent sur la ligne médiane de la tète une crête sagittale plus ou moins élevée, et destinée à augmenter l'étendue de la surface d'insertion des muscles masticateurs. Très-peu développée chez le Castor, elle acquiert des proportions plus considérables chez la Marmotte et surtout chez l'Oryctère des dunes. Dans d'autres espèces, cette crête n'existe pas, mais elle est remplacée par deux lignes sail- lantes qui limitent en dessus les fosses temporales, et laissent entre elles sur la partie supérieure du crâne un espace libie 116 ALPUOKSi: MiLive edwaruis. assez étroit chez le Hamster, mais très-large chez les Rats et surtout chez les Phlœomys. Mais, dans tous ces cas, les lignes pariétales sont peu proéminentes, et les fosses temporales restent toujours à découvert. Pour se rendre compte de la disposition propre au Lophiomys, il suffit d'imaginer un développement énorme de ces crêtes qui s'étendraient en forme de grandes lames horizontales, puis se courberaient légèrement en bas pour se joindre àl'os jugal. Ces voûtes complètent en arrière le cadre orbitaire, et dans cette partie elles sont constituées de chaque côté par deux pièces parfaitement distinctes, dont l'une, qui occupe l'angle sourciller externe, ressemble singulièrement par sa position et ses connexions à l'os frontal postérieur des Reptiles; mais l'analogie n'est qu'apparente, car cette pièce est fournie par une expansion de la portion sous-jacente du temporal. Ce sont là surtout les particularités les plus remarquables que présente la tête osseuse , mais elle offre encore un grand nombre de caractères qui, bien que moins importants, ont cepen- dant une grande valeur zoologique, et suffiraient à eux seuls pour distinguer le Lophiomys des autres représentants de la même classe. Ces caractères nous sont fournis par la disposition de la région occipitale, du canal préorbitaire, destiné à loger le faisceau interne du muscle masséter ; par la forme des os pala- tins, des caisses auditives et des maxillaires inférieurs ; mais en ce moment je me bornerai à les signaler, et je m'attacherai seulement à faire ressortir ce que le Lophiomys offre de plus typique. L'examen des caractères extérieurs et de la conformation de la tête osseuse de notre Rongeur n'a pu jeter que bien peu de lumière sur ses affinités zoologiques et sur les rapports que ce curieux animal présente avec les groupes déjà connus. Le sys- tème dentaire s'éloigne beaucoup moins de ce qui se voit chez certains Rongeurs, et il permet de reconnaître que c'est avec les Murides que le Lophiomys présente le plus d'analogie. On compte à chaque mâchoire une paire d'incisives et trois paires de molaires radiculées, dont la première est composée de TYPE d'une nouvelle FAMILLE DE l'oRDRE DES RONGEURS. 117 trois collines séparées les unes des autres par des sillons pro- fonds. Ce sont seulement les Rats, les Souris, les Gerbilles, les Cté- nodactyles, les Otomys, les Phlœomys, les Campagnols et les Ondatras, qui offrent un système dentaire construit sur ce type. Mais, chez les Rats, les molaires sont beaucoup plus tubercu- leuses; chez les Gerbilles et les Phlœomys, les replis d'émail for- ment des ovales plus ou moins réguliers au lieu de losanges ; chez les Campagnols, les dents ne sont pas radiculées, et les re- plis de l'émail sont bien différents ; il en est de même pour les Ondatras dont les molaires sont pourvues de racines distinctes. Je ne connais que le genre Hamster, dans lequel les molaires offrent une disposition semblable à celle du Lophiomys; mais bien que le plan fondamental soit le même chez ces animaux, les détails sont loin d'être semblables. L'étude du squelette du Lophiomys oïïre un grand nombre de faits intéressants; mais je ne puis m'y arrêter en ce moment, et je me bornerai à signaler l'état d'imperfection extrême de ses clavicules, qui sont suspendues dans les chairs à l'élat de stylets osseux, comme chez les Lièvres, tandis que chez la plupart des Rongeurs elles sont bien développées, et s'étendent en manière d'arc-boutant du sternum à l'épaule. J'ajouterai aussi que le nombre des vertèbres dorsales, et par conséquent de côtes, est plus considérable que d'ordinaire ; en effet, on compte seize de ces osselets, tandis que, dans la majorité des cas, il n'en entre que treize. On aurait pu croire que le nombre des vertèbres dor- sales s'était accru aux dépens de celles des lombes, mais il n'en est rien ; car on trouve sept de ces pièces, tandis que chez beau- coup de Rongeurs on n'en remarque que six : les Hamsters, les Surmulots, sont dans ce cas. L'appareil digestif du Lophiomys présente plusieurs particu- larités importantes ; la plus remarquable nous est fournie par l'estomac. Cet organe est très-développé surtout en longueur , et dans l'abdomen il se replie en forme d'une S double, ce qui lui donne un aspect intestiniforme. On remarque sur son bord inférieur, 118 ALPHONSE MILNE EDWARDS. vers le point de jonction de ses portions nioyenne et pylorique, un grand appendice en forme de doigt de gant, qui y adhère dans toute sa longueur au moyen de brides formées par du tissu conjonctif et qui débouche dans sa cavité. Lorsqu'on ouvre l'es- tomac, on voit que la tunique muqueuse est très -fortement plissée dans la portion moyenne de ce viscère, ainsi (juc dans le grand cul-de-sac, et surtout dans le voisinage du cardia ; mais la disposition la plus singulière de cette membrane est due k l'existence de deux replis cristiformes festonnés sur leur bord libre, qui s'étendent parallèlement de l'orifice œsophagien jus- qu'à l'origine de la portion pylorique. Ces replis circonscrivent un sillon profond qui, par le rapprochement de leurs bords, peut se transformer en une gouttière, à l'aide de laquelle les aliments liquides peuvent couler de l'œsophage jusque dans le voisinage du pylore, sans tomber dans la cavité générale de l'estomac. Celte disposition est remarquable, et ne semble pou- voir être comparée qu'à la gouttière sous-œsophagienne des Ruminants. La surl^ce interne de la portion pylorique de l'estomac est d'un tissu beaucoup plus serré, blanchâtre et presque lisse ; on y remarque deux orifices arrondis : le premier, situé du côté de la grande courbure, débouche dans l'appendice en forme de doigt de gant dont j'ai déjà parlé ; l'autre, placé du côté opposé, très-près du pylore, donne dans une fossette creusée dans l'épais- seur des parois de l'estomac. De nombreux cryptes glanduleux s'ouvrent dans cette excavation. L'embouchure de l'appendice caecal pylorique est entourée d'un sphincter qui en rend les bords saillantsà l'intérieur, et qui empêche les aliments de pénétrer dans cet organe accessoire. L'axe de celui-ci est occupé par une cavité cylindrique qui s'étend dans toute sa longueur et se termine en cul-de-sac ; ses parois sont épaisses, d'un brun foncé et comme veloutées. Cet aspect est dû à une multitude incalculable de pores, qui sont les orifices d'autant de tubes sécréteurs. Ceux-ci, vus au microscope, paraissent cylindriques, très-longs et fort étroits ; leur diamètre n'est que d'environ 1/30' de millimètre ; ils sont parallèles, très- TYPE DUNE NOUVELLE FAMILLE DE l'oRDRE DES RONGEURS. 119 serrés les uns contre les autres, et ne présentent ni ramifications, ni renflement initial. Leurs parois offrent un aspect granuleux, qui est dû à la disposition de leur revêtement épithélique. Je ne connais aucun exemple d'un semblable mode d'organi- sation de l'estomac chez les Mammifères. Par sa forme, cet appendice rappelle un peu les caecums pyloriques des Poissons ; mais il me paraît dépendre plutôt de la localisation des glandes pepsiques, qui, au lieu d'être, comme d'ordinaire, disséminées dans l'épaisseur des parois de l'estomac, seraient localisées dans un organe appendiculaire particulier. L'intestin grêle n'offre rien de remarquable, mais la disposi- tion du pancréas mérite d'être signalée. Cette glande est très- développée, et se divise en plusieurs portions plus ou moins branchues, dont la principale est accolée à l'estomac, et une autre accompagne le canal cholédoque depuis le hile du foie jusqu'au duodénum. Les canaux excréteurs des diverses portions du pancréas ne se réunissent pas pour former comme d'ordinaire un ou deux troncs principaux, versant directement les produits de sécrétion dans le tube digestif; ils vont déboucher à diverses hauteurs dans le canal cholédoque, et c'est par l'intermédiaire de celui-ci que le suc pancréatique arrive dans le duodénum. Ce dernier conduit se bifurque près de son extrémité, et s'ouvre dans l'intestin par deux orifices parfaitement distincts, quoique peu éloignés l'un de l'autre. On sait qu'en général, chez les Rongeurs, non-seule- ment le canal pancréatique est nettement séparé du canal cho- lédoque, mais débouche dans l'intestin à une distance considé- rable de l'orifice de ce dernier : ainsi, chez le Lapin, ils sont éloignés de près de 50 centimètres, et chez le Coendou de 25 environ. La structure de l'appareil génital mâle varie beaucoup dans l'ordre des Rongeurs, et présente souvent des particularités fort remarquables; mais les caractères que l'on en peut tirer n'ont qu'une valeur zoologique faible, car ils varient sou- vent plus d'une espèce à l'autre que de famille à famille. Ici j'ajouterai donc seulement que les organes mâles du Lophiomys 120 AI.Pll<»KSl: MILKli: KDIVARIIS. ressemblent plus à ceux du Hamster qu'à ceux d'aucun autre Rongeur. On voit, par les détails zoologiqueset anatomi(iues précédents, que le Lophwmys Imhausii s'éloigne considéral)lement de tous les types de Rongeurs déjà connus. Si son aspect le rapproche un peu des Hystricides, il s'en distingue par tous les caractères essentiels de son organisation, tels que la nature de son pelage, la constitution de son système dentaire et la conformation de ses viscères. Les formes extérieures ne rappellent en rien celles des Murides ; cependant nous avons vu que c'est avec les Hamsters qu'il offre le plus d'analogies, et si l'on n'avait pour se guider dans la recherche des affinités zoologiques que les caractères fournis par les dents, on n'hésiterait pas à ranger le Lophiomys parmi les Rats, à côté du ^emeCricetus. Par la structure des par- ties fondamentales de la tète osseuse, c'est aussi à la famille des Murides que notre Rongeur ressemble le plus : car si l'on fait abstraction des voûtes temporales, on trouve dans le crâne la plupart des dispositions communes aux représentants du groupe des Rats; mais, à raison de l'existence de ses expansions crâ- niennes, de l'état rudimentaire des clavicules et de la conforma- lion de sa queue touffue, ainsi que par la structure de l'estomac et de ses annexes, le Lophiomys ne peut prendre place dans ce groupe. La conformation des pattes postérieures ne permet de compa- rercet animal à aucun Rongeur, si ce n'est peut-être au Mammi- fère que Fr. Cuvier a désigné sous le nom de Pithecheir. Ce der- nier est en effet un Pédimane comme le Lophiomys, mais il ressemble au Rat par la nudité de sa queue. Le zoologiste émi- nent que je viens de citer n'a connu le Pithecheir que par un dessin envoyé de l'Inde par Duvaucel, sans aucun renseignement descriptif; depuis lors, personne n'a eu l'occasion de l'observer, et aujourd'hui il serait même impossible d'affirmer qu'il appar- tienne à l'ordre des Rongeurs, car nous ne connaissons ni son système dentaire, ni son bassin, et il ne serait pas impossible qu'il dût rentrer dans l'ordre des Marsupiaux. Par conséquent, le Lophiomys devra être considéré comme TYPE d'une nouvelle FAMILLE DE l' ORDRE DES RONGEURS. 121 constiluaiit un type particulier clans l'ordre des Rongeurs, et bien que ce type ne soit encore représenté que par une seule espèce, il me paraît indispensable d'en former une famille nou- velle. En effet, les particularités de structure que l'on y rencontre ont une valeur zoologique supérieure à celles qui ont servi de base à l'établissement des autres groupes secondaires de l'ordre des Rongeurs, soit qu'on ait appelé ceux-ci tribus, familles ou genres. Je ne puis donner aucun renseignement précis sur la patrie du Lophiomys. En effet, M. Imhaïis, receveur général des finances, en revenant de l'île de la Réunion en ISOr», s'arrêta quelques heures à Aden, et là remarqua ce Rongeur entre les mains d'un nègre; il le lui acheta pour une faible sonmie, ce qui semble indiquer que le propriétaire de l'animal ne l'avait ni acheté lui-même, ni apporté de très-loin. Malheureuse- ment, M. Imhaïisne put tirer de cet homme aucune indication. Ce sont ces considérations qui me font penser que le Lophio- mys provient, soit de l'Arabie méridionale, soit de la côte d'Afrique située en face d'Aden, c'est-à-dire de la Nubie ou de l'Abyssinie. Sur la découverte d'un crâne humain enfoui dans un dépôt volcanique en Californie, par M. Whitney. Ce crâne, assiire-t-on, a été trouvé à une profondeur de 153 pieds, en creusant un puits pratiqué dans la cendre volcanique durcie, appelée lave dans cette localité, près du camp des Anges, dans le comté de Cala- nines. Cinq couches de cette cendre solide y sont superposées et alternent avec des couches de gravier. Ce crâne a passé des mains des mineurs qui l'avaient trouvé, dans celles du professeur Whitney, géologue de l'État de Californie, qui a visité la localité et étudié le gisement autant que le permettait l'eau qui s'y trouvait. 11 a exposé cette découverte d'une manière préliminaire devant l'Académie des sciences naturelles de Californie, et promet des détails ultérieurs dès que l'eau aura disparu du puits et permettra une étude plus approfondie de la formation. L'âge exact des couches en question n'a pas jusqu'ici été fixé avec quelque autorité ; mais le professeur Whitney est disposé à croire que l'irruption de la grande masse des matériaux volcaniques sur le versant occidental de la Sierra-Nevada a commencé à l'époque pliocène, s'est continué pendant le post-pliocène et peut-être jusqu'à des temps relativement modernes. La couche qui renfermait ce crâne paraît être plus ancienne que toutes celles où l'on a juscju'ici trouvé des débris de Mastodonte ; (;'est pourquoi il y aura grand intérêt à mettre hors de doute l'authenticité de cette découverte {Biblioth. univ. de Genève, se. pliys., février 1867.) Sur la signification morphologique de l'os occipital et des deux vertèbres cei'vicales supérieures, par M. W. Kostek (extrait). Les observations de Fauteur, publiées dans la k^ livraison des Archives néerlandaises (1866), l'ont conduit aux conclusions suivantes : « 1° Les processus obliques font défaut à la partie supérieure de l'arc de l'épistro- phée et manquent complètement à l'arc postérieur de l'atlas. — 2° Les parties articulaires au haut de l'épistrophée et au bas de l'atlas doivent être regardées comme les parties latérales du corps de la vertèbre. — 3» La cavité articulaire supérieure de l'atlas et le condyle de l'occipital sont formés en partie par la portion latérale d'un corps de vertèbres, en partie par la portion voisine de l'arc. — k" L'arc antérieur de l'atlas doit être considéré comme analogue des arcs appelés hémaux chez les Verté- brés inférieurs. — 5° L'union de la dent de l'épistrophée avec la pièce basilaire de l'occipital est, chez les Mammifères comme chez les Oiseaux et les Reptiles, due à un prolongement supérieur du corps de vertèbre. — 6° Les vertèbres s'unissent toujours par des parties de même nature. Les modifications que présente l'union entre l'atlas, la dent de l'épistro- phée et l'occipital, dans la série animale et dans l'homme, sont en rap- port avec celte loi.» OBSERVATIONS SUR DES CRUSTACÉS RARES OU NOUVEAUX DES COTES DE FRANGE, Par m. HKSiSG. (Onzième article.) Mémoire concernant deux Crustacés nouveaux trouvés parmi des Balanes sillonnées {Balanus sulcatus) et des Anotifes lisses {Anatifa lœvis). Dans notre dernier mémoire (i), nous avons émis l'opinion (juc la séparation des sexes, dans la famille des Crustacés, était d'une si grande importance, que ce caractère distinctif persis- tait même dans les individus les plus dégradés; de sorte que si quelque exception à cette loi générale existait encore pour un très-petit nombre d'espèces, on pouvait penser que ces anoma- lies devaient plutôt être attribuées à la connaissance incomplète de ces espèces qu'à une dérogation à ce principe fondamental. A l'appui de cette manière de voir, nous avons démontré, par la découverte récente que nous avons faite du mâle des Peltogastres , que cette règle de l'unisexualité se confirmait dans un des types les plus modifiés de la série carcinologique, et que, par suite de cette constatation, l'exception, qui ne com- prenait autrefois que trois sous-familles : les Peltogastres, les Sacculinidiens et les Cirripèdes, se réduisait actuellement aux deux dernières seulement, et encore peut-on espérer, à raison des nombreux rapports de conformation qui existent entre les Sacculinidiens et les Peltogastres, que l'on découvrira tôt ou tard le mâle de cette première espèce, d'ailleurs si voisine de l'autre ; de sorte que si cette prévision venait à se réaliser, il y (1) Voyez les Annales des sciences naturelles de décembre 1866^ p. 321-360. 12/i. UESSE. aurait, sauf ce qui concerne les Cirrîpèdes, une uniformité complète dans la classe entière des Crustacés. Convaincu de l'importance qu'il y a pour la science de fixer d'une manière certaine la limite qui sépare les Crustacés des êtres dont ils se rapprochent le plus par leur conformation, nous nous sommes appliqué à étudier avec soin les animaux qui se trouvent sur les confins de cette ligne de démarcation, et, à cet effet, nous avons, autant que possible, commencé nrs investigations par leurs débuts embryonnaires, pensant que c'était le meilleur moyen d'éviter des erreurs que les change- ments multiples de formes rendent extrêmement faciles, et qui, par ce motif, se sont produites très-fréquemment. Nous avons donc porté notre attention sur les premières évolutions des Balanes sillonnées et des Anatifes lisses, comme nous l'avons fait pour les Pellogaslres et les Sacculinidiens. Le résultat de nos recherches, qui fait suite à celui de notre précédent mémoire, vient confirmer les rapports de conformation que nous avons constatés entre les Bopyriens et les Pellogaslres^ et les Sacculi- nidiens et les Cirripèdes, et démontrer que, dans certaines phases de leurs transformations, il existe des points de ressem- blance qui indiquent un degré plus ou moins rapproché de parenté. Nos investigations ont eu, pour le moment, le résultat de dé- couvrir deux nouveaux Crustacés, dont nous donnons ci-après la description détaillée. Nous examinerons ensuite à quel titre ils peuvent faire partie des Cirripèdes, parmi lesquels nous les avons trouvés. §1. Premières phases embryonnaires des Balanes sillonnées. A sa sortie de l'œuf, l'embryon de la Balane sillonnée est presque invisible à l'œil nu ; il faut, pour l'apercevoir, avoir recours à la loupe (1). (1) Planche 2, fig. 1 et 2. CRUSTACÉS NOUVEAUX DES CÔTES DE FRANCE. 125 Sa carapace, qui est piriforme, est divisée en deux parties très-distinctes : le thorax et \ abdomen. La première est presque ronde, légèrement échancrée au milieu du bord inférieur; l'abdomen, qui est coniforme, est très-pointu à son extrémité. Un œil unique occupe le milieu du bord frontal. En dessous, on aperçoit encore cet œil par transparence. De chaque côté du thorax sont trois paires de pattes rémi- formes, très-longues, armées, à leur extrémité, de soies flexibles et divergentes. La première paire de pattes est simple, les deux autres sont biramées et sont munies d'appendices plats et rémi- formes. Au milieu du thorax se présente \ appareil buccal^ qui appa- raît sous la forme d'un tube gros et proboscide, légèrement courbé vers son extrémité inférieure, qui est terminée par un petit orifice arrondi, et précédé, un peu plus haut, à la nais- sance de ce tube, par un autre petit trou qui s'aperçoit par transparence, et qui n'esl que l'entrée du conduit œsophagien; tout le système buccal est susceptible d'un mouvement d'érec- tibilité qui lui permet de se redresser perpendiculairement ou de se coucher horizontalement sur la face épithoracique. Le canal intestinal descend verticalement de la partie anté- rieure à l'extrémité inférieure du corps. La phase que nous venons de décrire est très-probablement suivie de celle dont nous allons parler, car nous l'avons rencon- trée en même temps chez des individus chez lesquels l'effet de l'incubation était plus avancé. Coloration. — Le corps est transparent, d'un blanc clair. On aperçoit, à travers sa carapace, les viscères, qui sont d'une cou- leur jaune plus foncée dans le milieu ; l'œil est rouge. Habitat. — Trouvé, en grande quantité, en décembre 1866, janvier et février 1867, parmi des Balanes sillonnées. § 2. Dans celte période, qui doit être la deuxième, la taille des 1^6 HESSK. embryons est un peu plus grande, cependant il est encore diffi- cile de les apercevoir sans le secours d'une loupe. Le corps [i] forme un ovale presque parfait, suivi d'un pro- longement caudal large et plat, se terminant à son extrémité par une échancrure médiane, des deux côtés de laquelle sont des appendices arrondis et garnis de huit ou dix très-longs poils disposés en faisceau divergent, légèrement infléchi en dedans. Le bord frontal est large, plat et arrondi à son sommet; il se prolonge tout autour du corps qu'il encadre. 11 est fractionné en autant de divisions que celui-ci a d'anneaux. Le thorax est hémisphérique; il est partagé en dix ou douze anneaux qui sont parallèles et à peu près de la même largeur. On aperço'it, en outre, aux deux tiers de sa longueur, une autre élévation ovale qui occupe le centre de la carapace, et dont le bord inférieur se termine à la déclivité de celle-ci. La carapace est bordée, des deux côtés où se trouve cette petite élévation centrale, d'un liséré en relief qui est dentelé. En outre, elle est parsemée sur toute son étendue de petites tubérosités verruqueuses. Enfin, l'appendice plat et évasé à son extrémité, qui termine le corps, est divisé transversalement en trois parties dont la première forme un demi-cercle, la deuxième deux, puis vient l'échancrure du bord terminal. Nous ne sommes pas certains d'avoir aperçu un œil médian près du bord frontal, à sa jonction avec la carapace. Le corps, vu en dessous, présente les dispositions suivantes : Les antennes supérieures sont courtes et coniques (2) ; elles sont fixées au haut, de chaque côté du bord frontal, par une base très-large laissant entre elles une très-petite séparation. Celte première articulation, qui forme le tiers de la longueur de l'antenne, est suivie de trois autres qui vont en diminuant de longueur et de largeur pour se terminer en pointe, laquelle est garnie de quelques poils. (1) PI. 2, fig. 3pt â. (2) PI. 2,fip. 4 et 5, CRUSTACÉS NOUVEAUX DES CÔTES DE FRANCE. 127 L'antenne inférieure est extrêmement longue. Ses premières articulations sont assez grosses et au nombre de cinq ou de six, allant en diminuant de calibre. Elles sont suivies d'un prolonge- ment beaucoup plus mince, et dont la longueur égale à peu près celle de la partie antérieure de l'antenne; puis vient une tige très-grèle et très-pointue, qui est au moins aussi longue que le prolongement qui la supporte, et dont l'extrémité atteint, lorsque les antennes sont abaissées le long du corps, la partie inférieure de celui-ci. Un peu au-dessous des antennes, sur la ligne médiane du corps, se présente V appareil buccal (1). Il est précédé d'un appendice triangulaire en dessous duquel s'en trouve un autre ayant la forme d'un croissant dont les pointes sont dirigées en bas, et au-dessus de celles-ci sont deux petits prolongements coniques terminés par quelques poils. La bouche se compose d'un appendice large et plat, un peu rétréci à sa base, élargi latéralement et arrondi à son extrémité inférieure. L'oriflce est placé au milieu, et il est accompagné latéralement par deux petites mâchoires, et en dessous d'une paire de mandibules qui complètent le système. On aperçoit encore, de chaque côté et à une certaine dis- tance de la bouche, deux petits appendices cylindriques termi- nés par des poils divergents. Les pattes tlwraciques sont au nombre de cinq paires; elles sont composées de quatre articles dont les deux extrêmes sont les plus grands. Le dernier article est très-renflé et arrondi à son extrémité, et muni d'une forte griffe qui, en se rabattant, ■ devient préhensile. Les fausses pattes branchiales sont au nombre de six; elles se composent d'un article basilaire qui est assez long et cylindrique, suivi d'un appendice plat terminé par deux fortes soies flabelli- formes (2). Le canal intestinal occupe le milieu du corps. Il descend ver- Ci) PI. 2, %. 5. (2) PI. 2, fig. 8. 128 IIESSK. ticalement, en ligne droite, de la bouche à l'orifice inférieur. Le cœur, ou vaisseau dorsal, est placé sur la ligne médiane, suivant la surface de la ligne tergale ; il offre son maximum de largeur dans le voisinage du pédoncule abdominal, à l'endroit où cette petite élévation, qui se trouve au centre et aux deux tiers de la carapace, existe; à partir de ce point, il diminue de calibre; puis il présente une dilatation ayant la forme d'un cône dont la base touche jusqu'à l'extrémité inférieure de la carapace. Nous n'avons aperçu aucun indice de circulation. Coloration. — La carapace est d'un blanc mat uniforme ; les lisérés denticulés qui bordent l'extrémité inférieure de sa partie hémisphérique, ainsi que les divisions que présente le prolonge- ment aplati de l'abdomen, sont de couleur brique; le bord frontal et le vaisseau dorsal sont d'une belle couleur jaune. Les mandibules, ainsi que l'orifice buccal, sont également de cette dernière couleur. Habitat. — Trouvé, comme les embryons précédents, le 25 décembre 1866, au milieu des Balanes sillonnées. § 3. Description d'un Crustacé que nous avons trouvé parmi les Balanes sillonnées. Maintenant que nous avons donné la description des deux phases embryonnaires des Balanes sillonnées., nous allons décrire un des Crustacés qui font l'objet spécial de nos recherches. Nous commençons par celui qui, relativement à l'autre, nous a paru être plus jeune, ou du moins à un état de transformation moins avancé. Description du jeune (1)? Il a tout au plus un millimètre de long. Son corps, qui est fusi- forme, a beaucoup de ressemblance dans son ensemble avec les larves des Bopy riens, Athelytie cladophore el pliyllode (2). Il est légèrement bombé en dessus et plus en dessous. (1) PI. 2, fig. 10. (2) Arm. des sciences nat., t. XV, p. 91, planches 8 et 9, %. 3, et jiiçnie avec le Liriope pygmœa de M, Lilljeborg. CRUSTACÉS NOUVEAUX DES CÔTES D£ FRANCE. 129 Sa tête, qui est un peu plus étroite au bord frontal seulement, a la forme d'un croissant, dont les deux pointas latérales, tour- nées en bas, dépassent le premier anneau thoracique, sur lequel il est placé sans y être enchâssé. On y remarque en dessus, des deux côtés, séparés par une légère distance, deux cercles assez grands bordant une cavité destinée probablement à recevoir ultérieurement les organes de la vision. Nous avons cru les aper- cevoir placés à l'extrémité d'un tube au bout duquel ils se trou- vaient; mais nous n'en sommes pas très-certains, à raison de leur coloration "qui, étant la même que celle de la partie de la tête qu'ils occupent, ne tranchait pas assez pour que nous ayons pu constater d'une manière positive leur présence. Les anneaux thoraciques, au nombre de sept, tous à peu près de la même largeur, présentent latéralement des pièces épimé- riennes très-aiguës. L'extrémité de ces anneaux est en outre arrondie au bout, afin de faciliter les mouvements de contraction du corps. Les anneaux abdominaux ont la même conformation que ceux du thorax; mais ils vont toujours en diminuant de longueur et de largeur jusqu'au dernier, qui se termine carrément, suivi d'une petite pièce triangulaire, et donne attache à quatre appendices styliformes, ayant au moins deux fois la longueur de ce dernier anneau et terminés par des poils divergents (1), En dessous on remarque les dispositions suivantes (2) : Des deux côtés du bord frontal, séparées par une légère dis- tance, on aperçoit les antennes supérieures composées de deux appendices gros et cylindriques, divisés par plusieurs anneaux circulaires, et couverts de poils rigides et divergents. Ces deux appendices sont contenus à leur base dans un article large et évasé. Les antennes inférieures [?>) ^ qui sont infiniment plus longues que celles-ci, se composent de trois articles basilaires et d'une tige beaucoup plus mince, composés de cinq articulations qui (1) PI. 2, fig. 19. (2) PI. 2, fig. 11. (3) PI. 2,fig. 12. 5« série. Zool. T. VH. (Cahier n"^ 3.) 1 9 1 ^^0 11 ESSE. vont en diminuant de calibre de la base au sommet; on re- marque en outre, en dessous des articles basilaires, une nervure qui semble appelée à les consolider. Immédiatement au-dessous des onte;me5 5Mpeneure5 sont quatie lames plates, minces et dentelées, qui sont rabattues sur le côté de l'orifice buccal, dont elles couvrent la partie supérieure ainsi que la base des antennes inférieures (I). Ces plaques, qui sont mobiles, en ce sens qu'elles peuvent se redresser et s'écarter plus ou moins latéralement, sont d'inégale largeur; celles des côtés sont plus étroites et pourvues de quatre dents; celles du milieu en ont sept, dont les premières sont plus courtes que les autres. La bouche (2) est située un peu au-dessous de ces lames; elle est cordiforme et érectile ; elle peut se relever du côté du bord frontal ou s'abattre sur le thorax. Elle se compose d'un labre supérieur oncineux (3), se recour- bant en forme de griffe, comme la mandibule supérieure d'un bec d'oiseau, et elle est accompagnée latéralement par deux petites pattes-mâchoires, dont les premières sont pointues et articulées, et les deux extérieures sont également étroites et acuminées (li) et d'une substance cornée, conséquemment beau- coup plus résistante que celle des autres mâchoires. En dessous (5), le labre inférieur est plat, large et pointu, à son extrémité, qui est en outre terminée par une petite ouver- ture ovale entourée d'un rebord saillant. Ce labre est de plus accompagné des deux côtés de deux petites lames plates, et enfin de deux appendices styliformes. On aperçoit encore, en dessous et à leur partie inférieure de cet appareil, deux petites pattes- mâchoires articulées et pointues. Un peu plus bas que labouche et de chaque côté du corps, sont sept paires de pâlies thoraciques composées de cinq articles, dont (1) PI. 2, Rg. 11. (2) PI. 2, lig. 11, 16 et 17, (3) PI. 2, fig. 18. (Il) PI. 2, fig. 17. (5) PI. 2, fig. 18. CRUSTACÉS NOUVEAUX DES CÔTES DE FRANCE. 131 les deux premières sont préhensiles, et terminées par un renfle- ment assez fort, armé d'un ongle crochu et dentelé (1) qui vient se rabattre sur le bord inférieur armé de pointes aiguës; les autres sont moins grosses à leur extrémité (2), et la griffe qui les termine est plus longue, plus aiguë et plus propre à la marche. Les fausses pattes branchiales sont au nombre de six (3); elles se composent d'une articulation assez forte, suivie de deux lames plates, dont la dernière est garnie à son extrémité par des poils longs et rigides en forme de faisceaux, qui, en se réunissant à l'extrémité de l'abdomen, forment la pointe (/i). Le peu de transparence de la carapace, qui est très-épaisse et très-résistante, ne nous a permis, malgré la faible dimension de ceCrustacé, d'apercevoir que très- imparfaitement la disposition de ses viscères. Nous avons cependant cru reconnaître le trajet de l'intestin, qui se rend directement d'une extrémité à l'autre du corps (5) ; nous avons aussi constaté que l'estomac est relative- ment assez petit, tandis que \Q?,cœcums hépatiques sont très-longs et très-volumineux. Nous n'avons vu aucune trace de la circu- lation . Coloration. — Le corps est blanc, luisant, comme vernissé, tacheté de points rouges inégalement répartis sur le corps, où ils sont très-rapprochés en certains endroits. On aperçoit néan- moins, à travers la carapace, la couleur des viscères, qui est jau- nâtre. Habitat. — Trouvé, à peu près durant toute l'année, mêlé à des Balanes sillonnées recueillies sur des roches du rivage de la rade de Brest. § û. Description du même Grustacé parvenu à une métamorphose plus avancée. Le Crustacé que nous allons décrire a toujours été rencontré (1) PI. 2, fig. 14. (2) PI. 2, fig. 13. (3) PI. 2, fig. 20, 21 et 22. (4) PI. 2, fig. 19. (5) PI. 2, fig. 10. lâ'2 UBSSE. dans les mêmes lieux et dans les mêmes conditions que celui dont nous venons de parler ; nous ne doutons donc pas que ce soit le même, parvenu à un état de transformation plus avancée. Il a environ un millimètre et demi de longueur (1) sur un milli- mètre de large. Son corps, qui est fusiforme, est légèrement bombé en dessus et plat en dessous ; il est plus étroit auprès de la tête qu'au milieu, et se termine en pointe tronquée à son extrémité, qui donne, attache à quatre appendices styliformes, dont les deux du milieu sont les plus gros et les plus longs. La tête est de moyenne grosseur, et, comme nous l'avons dit, plus large que le premier anneau thoracique. Le bord frontal est arrondi, et l'on aperçoit latéralement deux yeux très-gros et très-saillants qui sont formés d'un iris circulaire, au milieu du- quel sort une cornée hémisphérique très-bombée. Le thorax est composé de sept anneaux à peu près de la même hauteur, mais qui changent de largeur à mesure qu'ils s'éloi- gnent ou se rapprochent des extrémités. Ils présentent tous à leur bord externe une échancrure formée par les pièces épimé- riennes, qui sont extrêmement aiguës. L'abdomen est divisé en six anneaux qui ressemblent entière- ment aux précédents, si ce n'est que diagonalement ils sont plus étroits, et que le dernier, qui l'est encore plus que les autres, se termine, comme nous l'avons dit, par une pointe tronquée. Vu en dessous, il présente les dispositions suivantes : La tête (2) est garnie près du bord frontal de deux larges plaques minces, séparées l'une de l'autre par une très-faible distance; elles recouvrent la base des antennes supérieures et inférieures. Ces deux plaques sont arrondies au bord supérieur et infé- rieur et échancrées latéralement ; elles ont en outre les bords entiers et entourés d'un liséré en relief. Les antennes supérieures sont formées de deux appendices coniques, gros et courts, divisés par un grand nombre d'an- (1) PI. 2,fig. 23. (2) PI. 2, fig. 24. CRUSTACÉS NOUVEAUX DES CÔTES DE FRANCE. 133 neaux, et couverts de poils divergents qui peuvent s'étaler en aigrette. Les anlemies inférieures (1) sont infiniment plus longues; elles sont composées de quatre articles basilaires assez gros, allant en diminuant de calibre, lesquels sont suivis d'une tige cylin- drique beaucoup plus mince, divisée en cinq ou six articles, dont le dernier est terminé par des poils très- rigides. h' appareil buccal (2) est très-saillant; il a beaucoup de rap- port avec celui du Crustacé dont nous venons de donner la des- cription, et que nous considérons comme étant le jeune de celui-ci. Il a aussi la propriété de se redresser ou de s'abaisser dans le sens vertical. Vu en dessus, il présente un labre supérieur incurvé et pointu à son extrémité, lequel est accompagné latéralement de deux mâchoires aiguës et cornées qui se combinent avec les autres parties de la bouche : le labre inférieur, qui est large, plat, est perforé, au sommet, d'un petit trou ovale entouré d'un rebord en relief; et des mandibules latérales, plates, également bordées d'un liséré (3), forment dans leur ensemble une sorte de siphon propre à la perforation et à la succion. Enfin, on remarque en outre, au-dessous de cet appareil, deux petites pattes articulées, styliformes, qui complètent ce système. Les pattes thoraciques sont au nombre de sept paires; elles sont formées de cinq articles, et semblables à celles que nous avons décrites en parlant de l'autre espèce. Les deux premières, qui sont préhensiles, sont plus courtes et plus grosses que les autres ; elles sont toutes munies d'une forte griffe crochue, qui peut se rabattre sur le dessous du dernier article. Les quatre autres paires sont plus longues et plus grêles ; elles sont également armées de griffes qui sont très-aiguës et presque droites, et plus propres à la locomotion qu'à la préhension. Les fausses pattes branchiales sont au nombre de six ; elles sont (1) PI. 2, tig. 15. (2) PI. 2, fig. 25. (3) PI. 2, fig. 26. lâ/i UESSE. composées de deux articles, dont le dernier est aplati etspatuli- forme, et garni à son extrémité de soies longues et rigides. Coloration. — Le corps est très-luisant et comme vernissé ; il est d'un beau blanc mat; deux bandes marron descendent en dessous des yeux jusqu'à l'extrémité inférieure du troisième anneau thoracique; une large tache fusiforme, de la même cou- leur, part également du bord inférieur du cinquième anneau, et se prolonge en pointe jusqu'à l'extrémité inférieure du corps. Lé dessous de celui-ci, ainsi que les pattes, est blanc. Les yeux ont l'iris noir et la cornée blanche. Habitat. — Trouvé avec le précédent, presque toute Tannée, parmi les Balanes sillonnées recueillies sur le rivage de la rade de Brest. Trouvé la première fois le 25 mai 1863. § 5. Premières phases embryonnaires des Aiialiles lisses. A. vaut de donner la description du Crustacé dont nous allons nous occuper, nous croyons utile, comme nous l'avons fait pour celui des Balanes, de faire remonter nos observations aux pre- mières phases embryonnaires des Analifes lisses. Les œufs de ces Cirripèdes, lorsqu'ils sont encore à l'étal d'incubation, sont renfermés dans la cavité du manteau, et placés de chaque côté de leur corps sous forme de lames minces, appuyées contre les parois de la coquille qui protège ces Crusta- cés. Ils ont alors une couleur bleue très-foncée (1), et la masse entière paraît granuleuse, homogène, composée de molécules arrondies, qui ont à peu près une grosseur uniforme, et sont à l'état de sarcode; on n'aperçoit encore aucun organe distinct. Un peu plus tard, à mesure que leur développement se poursuit, cette couleur bleue se change en violet foncé, et l'on aperçoit des traces évidentes d'organisation, qui bientôt se manifestent par la présence d'appendices dont les formes se dessinent de plus en plus (2). Enfin, lorsque l'embryon est arrivé au degré de trans- (1) PI. 3,fig. 1. (2) PI. 3, fig. 2 et 3. CRUSTACÉS NOUVEAUX DES CÔTES DE FRANCE. 135 formation voulu, il rompt son enveloppe et sort de la cavité qui le protégeait (1), et alors, comme ou le voit dans les larves des Crustacés suceurs, il est pourvu de moyens de locomotion, qui luidonnenlla possibilité de chercher le point d'attache sur lequel il doit se fixer. Le corps à cet état est piriforme. La télé est de grosseur moyenne, et parfaitement distincte du corps par un étrangle- ment en forme de cou. Le front est proéminent et arrondi, et l'on aperçoit de chaque côté deux petites grosseurs qui ont aussi la même forme. Un œil unique est placé au milieu et un peu au-dessous du front. La région ihoracique est pourvue de chaque côté de trois vigoureuses pattes très-longues, et terminées par des soies rigides. Les deux premières pattes sont simples, mais les deux autres sont doubles, et présentent à leur base un appendice plat et ramiforme, bordé également de soies longues et élastiques. Vu en dessous, on aperçoit un prolongement proboscidiforme, qui prend naissance au milieu de la tête et descend jusqu'au bas du thorax (2). Cette trompe présente à son extrémité une ouverture circulaire qui est celle de la bouche ; elle est suscep- tible de subir diverses formes, à raison de contractions mus- culaires, et, vue de profil (3), elle ne présente qu'une fente latérale, qui constituerait les rudiments du labre supérieur et inférieur. L'abdomen est large et cylindrique {h\ terminé par deux appendices divergents garnis à leurs extrémités par des soies rigides et assez longues. Ces appendices, en s'appuyant l'un contre l'autre, ne semblent n'en faire qu'un, et alors le corps paraît terminé en pointe (f>). (1) PI. 2, fig. 4. (2) PI. 1, fig. 3, 6, 7 et 7'. (3) PI. 2, fig. 7'. (4) PI. 3, fig. 5. (5) PI. 3, fig. 4. 136 UESSE. §6. Description d'un Crustacé que nous avons trouvé parmi des Anatifes lisses. Description du jeune (1)? Il est à peine visible k l'œil nu. Son corps est fusiforme ; il est un peu plus étroit du côté de la tête qu'au milieu, et se termine en pointe. La tête (2), vue en dessus, a la forme d'un croissant, dont les pointes, tournées en bas, viennent s'appuyer sur le premier anneau thoracique, qui lui-même repose sur le suivant, et ceux-ci, qui sont au nombre de sept et ont à peu près la même largeur, pré- sentent latéralement des pièces épimériennes légèrement échan- crées et très-aiguës. On aperçoit au milieu du front et de chaque côté deux cercles formés par des rugosités, dans lesquelles la matière organique et chromulaire, destinée plus tard à former et à colorer les yeux, apparaît congestée. Les cinq premiers anneaux abdominaux sont conformés comme les précédents ; le dernier seulement, qui est plus grand que les autres, présente, au milieu et en dessus, deux petites protubé- rances arrondies et saillantes, séparées par un intervalle creux (3). Le bord inférieur donne attache à quatre appendices fusiformes, longs et pointus, qui sont sur la même ligne et de même lon- gueur, et terminés par des poils courts et divergents. Vu en dessous, ce Crustacé offre les dispositions suivantes : Un peu plus bas que le bord frontal (4), on voit de chaque côté deux larges appendices plats et lamelleux, recourbés en bas vers l'orifice buccal, ayant le bord inférieur garni d'une rangée de pointes aiguës etpectinées relativement très-fortes. Les lames intérieures sont plus larges que les extérieures. Ces premières sont garnies de six pointes et l'extérieure de quatre. Ces lames recouvrent la base des antennes^ dont les supérieures, composées (1) PI. 3, fig. 8. (2) PI. 3, fig. 9. (3) PI. 3, fig. 16. (4) PI. 3, fig. 10 et 11. CRUSTACÉS NOUVEAUX DES CÔTES DE FRANCE. 137 d'un article basilaire très-large et cupuliforme, donnent attache à une tige cylindrique terminée par un appendice court et conique, divisé en plusieurs articles rapprochés, couverts de soies longues, rigides et divergentes. L' antenne inférieure est insérée à la base de la première. Les articles basilaires, qui sont au nombre de quatre, sont d'un calibre beaucoup plus gros que celui de la tige qui les termine, et qui est divisée en six ou sept articles terminés par quelques poils roides. L'appareil buccal forme un large écusson très-saillant, ter- miné inférieurenient par une sorte de tube ou de siphon, au bout duquel se trouve l'orifice de la bouche. Des deux côtés de cette ouverture sont de petites mandibules, dont nous n'avons pas pu bien déterminer la forme. Les pattes thoraciques sont au nombre de sept paires, dont la base est fixée sur une nervure formant relief qui parcourt le corps, de chaque côté, de haut en bas. Les trois premières paires sont plus courtes et plus renflées à leur extrémité que les autres (1) ; elles sont pourvues de griffes très-robustes et très- crochues propres à saisir les objets, et pour la forme elles res- semblent beaucoup aux pattes des Bopyriens. Les quatre autres paires sont infiniment plus longues, plus grêles et plus propres à la locomotion; elles sont, comme les autres, terminées par une griffe moins forte, mais plus longue, presque droite et très-acérée (2). Les fausses pattes branchiales (3) sont au nombre de cinq ou de six; elles sont composées d'un article basilaire assez fort, et d'un autre lamelleux, qui est terminé par des poils rigides qui en garnissent l'extrémité. Coloration. — Le corps est entièrement d'un blanc luisant; les deuxième, troisième et quatrième anneaux thoraciques et les quatre premiers anneaux abdominaux sont tachetés d'une (1) PI. 3, %. 13. (2) PI, 3, fig. la et 15. (3) PI. 3, ûg. 12. 138 BESSE. couleur vermillon très-vive; deux cercles de cette couleur ornent la tête. . Habitat. — Trouvé le 14 octobre 1862 parmi âes Anatifes lisses qui couvraient la carène d'un navire venu de la mer d'Azof k Brest. §7. Description du inêiue Crustacé parvenu à un état de transformation plus avancé. Ce Crustacé (1) a environ 2 millimètres de longueur sur un demi-millimètre de largeur. Son corps, qui est fusiforme, présente, à partir de la tête, qui est un peu plus large, un léger rétrécissement formant une sorte de cou, et après s'être élargi au milieu, va toujours en diminuant jusqu'à l'extrémité inférieure, qui se termine en pointe arrondie. La tête est simplement posée sur le premier anneau thora- cique, sans y être enchâssée; elle repose, à cet effet, dans une échancrure pratiquée à son bord supérieur. La région occipitale (2) est très-distinciement délimitée par une protubérance ovale et transversale, aux extrémités de laquelle on aperçoit les globes oculaires, qui sont très-saillants et relativement très-gros; ils se composent d'un iris large annu- laire, au centre duquel se trouve une cornée très-bombée et en relief. Le thorax est formé de sept anneaux qui, sauf les premiers, sont à peu près de la même largeur; ils présentent latéralement de petites échancrures qui détachent de ceux-ci des pointes épimériennes très-aiguës (3). L abdomen se compose de six anneaux qui ressemblent entiè- rement aux précédents, quant à la forme, mais qui vont tou- jours en diminuant de dimension ; le dernier seul est plus long et est dépourvu de pièces épimériennes. Son extrémité infé- (1) PI. 3, fig. 17. (2) PI. 3, fig. 21. (3) PI. 3, fig. 23. CRUSTACÉS NOUVEAUX DES CÔTëS DE FRANCE. Î3Ô rieure est arrondie et pourvue de six appendices longs et styli- formes, dont les deux du milieu sont les plus gros et les plus longs, et les quatre latéraux sont plus courts et plus grêles (1). En dessous il présente les dispositions suivantes : De chaque côté de la tête, près du bord frontal, au niveau de la naissance des antennes qu'elles recouvrent en partie, sont deux larges expansions plates, lamelleuses, rabattues et dirigées vers la bouche ('i); elles sont garnies, à leur bord inférieur, de fortes dents aiguës et pectinées. Les lames du miUeu sont plus larges que celles des côtés; les premières ont six ou sept dents; les autres n'en ont que quatre. Ces lames sont mobiles jusqu'à un certain point; elles peuvent se soulever et s'écarter de manière à ne gêner en rien le mouvement de Vorgane buccal qu'elles sont évideunnent destinées à protéger. Les antennes supérieures sont beaucoup plus grosses et plus courtes que les suivantes. Elles se composent d'un aiticle basi- laire très-large et cupuliforme, duquel émergent deux petits appendices courts, coniques et divergents, composés d'articles nombreux et rapprochés, garnis de cils roides et assez longs qui s'écartent en éventail et forment une aigrette de chaque côté de la tête (3). Les antennes inférieures sont placées à la base et au-dessous de celles que nous venons de décrire (û) ; elles sont cylindriques. Les articles basilaires, qui sont au nombre de cinq, sont beau- coup plus gros que ceux qui composent la tige, laquelle est for- mée de six ou sept articles allant toujours en diminuant de di- mension, et terminée à son extrémité, qui est pointue, par quelques poils longs et rigides. Ces antennes sont assez longues pour atteindre la limite inférieure du cinquième anneau tho- racique. L'appareil buccal (5) est placé au milieu de la tête et au- (1) PI. 3, fig. 17 et 26. (2) PI. 3, fig. 18 et 19. (3) PI. 3, fîg. 17. {Il) PI. 3, fig. 22. (5) PI. 3, fig. 18. «' ■■•1 V' l&O MESSE. dessous des organes dont nous venons de parler. 11 est très- saillant, a la forme d'un écusson dont le sommet est tourné en haut vers le bord frontal. L'orifice de la bouche est placé à l'extrémité d'un tube conique qui lui-même occupe le centre de cet écusson, et se compose d'un labre supérieur, crochu et terminé en pointe, présentant latéralement deux petites mâ- choires qui sont complétées inférieurement par quatre petites mandibules accolées au labre inférieur. Tout ce système est mobile dans le sens vertical, et peut se redresser et s'abattre indifféremment du côté du front ou vers l'extrémité inférieure du corps. Les deux premières pattes thoraciques sont plus grosses et plus courtes que les cinq suivantes : elles ressemblent beaucoup à celles des Bopyriens (I); elles sont formées de cinq articles, dont les basilaires sont gros et courts; le fémoral est le plus long et le plus grêle, tandis que le dernier, qui est très-fort et globuleux, est armé d'une griffe robuste et crochue destinée à la préhension, et peut à cet effet se rabattre sur le bord infé- rieur de ce dernier article. Les autres pattes thoraciques (2) sont plus grêles et plus longues, et par là plus appropriées à la locomotion ; elles sont armées aussi d'une griffe, mais celle-ci est longue, acérée et presque droite. Les fausses pattes branchiales sont au nombre de cinq ou de six. Elles sont composées de trois articles dont le premier, qui est basilaire, est large et court; les deux autres sont plus longs, et le dernier se termine par une lame plate, garnie à son extré- mité de poils longs et rigides. Coloration (â). — La carapace est composée d'un test très- solide, luisant et comme vernissé. Le corps est blanc; une large tache ovale et transversale, d'un brun marron foncé, occupe le milieu de la tête et se prolonge en deux bandes verticales et parallèles de la même couleur jusqu'au bas du deuxième anneau (1) PI. 3,flg. 24. (2) PI. 3, fig. 25. (3) PI. 3, fig. 17. CRUSTACÉS NOUVEAUX DES COTES DE FRANCE. l/ll thoracique, où elles rejoignent une autre très-grande tache fusi- fornie de la même couleur, qui couvre en entier le milieu du thorax et de l'abdomen. Une tache, d'un beau jaune vif, sépare les deux bandes marron qui descendent de la tête ; tout le reste du corps, ainsi que les pattes, est blanc; la prunelle est noire et la cornée est blanche. Habitat. — Trouvé avec l'autre Crustacé que nous avons dé- crit comme étant le jeune, le ili octobre 1862, sur un navire venant de la mer d'Azof à Brest, et dont la carène était couverte A' A natif es lisses. § 8. Mœurs. 11 est, croyons-nous, toujours très-intéressant de connaître les mœurs et les habitudes des individus que l'on décrit, et mal- heureusement ces études sont généralement très-incomplètes, à raison de la difficulté de se les procurer vivants et de les con- server dans cet état assez longtemps pour les observer. Nous eussions bien évidemment désiré, pour les Crustacés qui font l'objet de ce mémoire, apporter un plus grand nombre de faits que ceux que nous nous sommes procurés ; malheureu- sement l'occasion de les recueillir ne nous est pas fournie aussi fréquemment que nous le voudrions. Les Ànatifes lisses et les autres Cirripèdes, à l'exception des Bnlanes, des Pousse-pieds et des Scalpels obliques, sont étrangers à notre pays, dans lequel ils ne sont apportés que fortuitement par les bâtiments qui ont séjourné dans les mers plus méridionales que les nôtres, ou par des débris de ces navires brisés par la tempête, et dont les épaves sont ensuite jetées sur nos côtes. Ce n'est donc que de loin en loin que nous pouvons en trouver, et, bien que ces occa- sions ne soient pas absolument rares, il n'est pas moins vrai qu'elles ne sont pas non plus très-communes. Cependant nous devons dire que depuis l'époque où nous avons recueilli pour la première fois les Crustacés que nous venons de décrire, nous avons eu en plusieurs circonstances la possibilité d'en avoir; mais à ce moment notre attention n'était pas dirigée sur ce 1/l2 hksse. point, et nous ne nous en serions probablement pas encore occupé, si nous n'y avions été naturellement conduit par les recherches que nous venons de publier sur les genres Pelto- gastres et Sacculinidiens qui se trouvent étroitement liés à celles qu'elles semblent destinées à compléter. La difficulté que présentent les Anatifes pour les étudier et pour en suivre les diverses métamorphoses ne réside pas seule- ment dans la possibilité plus ou moins grande de se les procurer, mais peut-être plus encore de les conserver vivants. Il faut, en effet, prendre les plus grandes précautions pour les détacher des corps flottants sur lesquels ils sont fixés : car si l'on vient à briser leur base calcaire, qui est extrêmement adhérente et très-fragile ; si l'on occasionne un froissement ou une lésion à leur pédoncule, qui est extrêmement vulnérable, il est immédia- tement suivi d'un épanchement abondant de sérosités qui ne tardent pas à corrompre l'eau dans laquelle on les conserve, et, en altérant sa pureté, à occasionner leur mort; et ces blessures, qui peut-être dans une position normale n'auraient pas autant de gravité, ne tardent pas à les faire périr (1). (1) Nous ne croyons pas trop nous écarter de uotre sujet en mentionnant ici quelques observations biologiques que nous avons eu occasion de faire sur les Cirripèdis pédoti- culi^s en général, et sur les Anntifes lisses en particulier. C'est à l'aide d'un épatcment calcaire, évidemment sécrété par l'animal, que ces Crustacés se fixent sur les objets auxquels ils s'attachent. Le talle, qui forme quelque- fois quatre branches disposées en croix de Malte, établit autour de la base du pédon- cule une sorte de bourrelet qui la protège ; mais bien qu'il ait, quant à sa disposition, beaucoup de rapports avec les moyens employés par les Balunes pour s'attacher égale- ment aux roches, il ne forme cependant qu'une couche plus ou moins épaisse, mais ne s'élevaut jamais verticalement pour créer une cupule ou un alvéole, comme cela a lieu pour ces derniers. Cet enduit calcaire peut être enlevé très-facilement, sans être brisé, lorsqu'il est appliqué surtout sur la carène d'un navire qui n'a reçu qu'une couche de goudron, et qu'on se sert d'une lame de couteau très-mince, que l'on glisse entre le bois et la sécrétion. Mais cette opération est bien plus difficile pour les Balanes fixées sur les rochers , attendu que la matière calcaire eu a pris l'empreinte et en a suivi toutes les inégalités et les rugosités. Il n'y a que ce seul moyen de pouvoir se procurer ces Cirripèdes intacts, et de les étudier et de les observer vivants : car, comme nous l'avons dit, les plaies faites au pédoncule, si elles sont un peu graves, deviennent mortelles, non-seulement à raison de la déperdition des sérosités, mais encore parce qu'elle corrompt l'eau. C'est donc à CRUSTACÉS NOUVEAUX DES COTES DE FRANCE. 1/|â Les Analifes ont, k raison de leur manière de vivre, infini- ment plus de besoins que beaucoup d'autres Crustacés qui ne sont pas soumis aux mêmes conditions d'une eau extrêmement pure, puisque le courant la renouvelle sans cesse, et que celui-ci est en outre d'autant plus fort, que le sillage du navire sur lequel ils sont fixés est plus grand. Plus cette condition existe, plus elle est avantageuse pour eux, attendu que ne pouvant aller à la recherche de leur nourriture, c'est à l'aide de ce courant qu'ils la saisissent au passage. On conçoit donc que si à l'immobilité de l'eau qui les prive d'aliments vient se joindre encore son altération, ils doivent périr promptement. Les Crustacés que nous avons trouvés mêlés aux Anatifes lisses sont d'une agilité extrême : ils nagent et marchent avec une tort que l'on a pensé que ron pouvait couper le pédoncule impunément; la blessure serait trop grave, et d'ailleurs comment l'animal, ainsi mutilé, pourrait-il, séparé di son point d'appui, réparer un tel désordre, et se créer immédiatement une nouvelle base qui lui est indispensable ? Le pédicule varie considérablement de longueur et de grosseur, non àVaisondu \olume de l'animal, mais eu égard à son état de santé. Plus celui-ci est fort et vigoureux, plus le pédicule est long et turgescent. Si VAna- tife vient à languir, si les conditions dans lesquelles il se trouve lui sont nuisibles ou défavorables, il ne tarde pas à dépérir visiblement : son pédicule se flétrit, la peau n'est plus tendue, il se contracte ; des rides nombreuses et circulaires se produisent ; il se raccourcit de plus en plus, jusqu'à ce que l'extrémité supérieure vienne loucher la base calcaire qui lui sert de point d'attache. Le contraire se produit si l'état prospère oij il se trouvait, vient à se présenter de nouveau ; il ne tarde pas alors à réparer les pertes qu'il avait éprouvées, et les choses reprennent leur ancien état. Nous avons été fréquemment témoin des faits dont nous venons de parler. Lorsque les navires arrivant d'un voyage lointain ont leur carène couverte de Cir- ripèdes pédoncules, et qu'ils séjournent quelque temps dans notre port, formé par une rivière marine, l'influence de l'eau douce mêlée en une assez grande proportion à l'eau salée, et celles-ci souillées par le produit des égouts de la ville, ne tarde pas à opérer son action délétère sur ces Crustacés. On les voit alors se rapetisser pou à peu, jusqu'à ce que le pédoncule disparaisse, pour ainsi dire; il perd toute sa rigidité; l'ani- ma! ne tarde pas à mourir, et alors cet appendice n'offre plus qu'une peau flasque qui pend verticalement au flanc du bâtiment. Dans les jeunes sujets, le pédoncule est aussi très-mince et très-court; il n'est pas en proportion avec la partie antérieure du Cirripède, et ce n'est que lorsque celle-ci a déjà atteint une certaine dimension, que le pédicule commence également à se déve- lopper. Le mouvement de va-et-vient des cirres est aussi un indice très-certain de la situa- llld UËSSE. grande facilité ; ils se tiennent souvent immobiles dans l'eau à sa surface, tantôt dans une position horizontale, tantôt verticale. Ils marchent aussi très-rapidement, et on les voit progresser avec une grande activité sur les parois des vases où on les con- serve. Ils ont le corps extrêmement flexible, ce qui facilite, du reste, la disposition des anneaux du corps, qui non-seulement peuvent s'emboîter partiellement les uns dans les autres, mais sont en outre échancrés latéralement, de manière à favoriser tous leurs mouvements. Aussi se ploient-ils fréquemment par la moitié, en appliquant l'une contre l'autre les deux extrémités du corps ; ils peuvent même se contracter à la manière des Sphé- romes. Leur corps, plat et aminci à ses deux extrémités en forme de navettes (1), doit leur donner une extrême facilité pour pénétrer dans les cavités et dans les interstices où ils veulent entrer ; leur carapace, recouverte d'un test solide, les met à l'abri des incon- vénients d'un contact qui pourrait leur être dangereux; enfin tion de ces Crustacés : plus il est vif et répété, plus ils sont en bon état de santé. Il arrive souvent néanmoins, surtout quand on les conserve quelque temps, qu'ils restent inactifs, parce que l'eau étant tranquille, ils savent bien qu'aucun objet ne leur sera apporté par elle, et conséquemment que leur mouvement serait en pure perte ; mais si l'on vient à l'ag'iter, on voit immédiatement leurs bras s'étendre avec plus ou moins de vivacité, pour saisir ce qui peut passer à leur portée. Ainsi une eau pure ne suffît pas pour les faire vivre, il faut encore qu'elle soit agitée par un courant vecteur qui leur apporte leur nourriture. Lorsqu'ils sont près de mourir, ils s'enferment dans leurs coquilles, dont ils- con- tractent les valves de manière que les bords s'appliquent l'un contre l'autre ; cette ouverture se trouve alors bermétiquement fermée. Ils le font aussi à l'époque de la mue, et ne les ouvrent que pour expulser l'enveloppe dont ils viennent de se dépouiller. Lorsqu'ils sont morts, l'effet de la contration des valves cesse ; elles s'ouvrent de nou- veau, et laissent sortir les cirres.dont on aperçoit alors les trois quarts de leur longueur en dehors. Lorsque les Cirripèdes pédoncules sont réunis en assez grand nombre et qu'ils sont hors de l'eau, ils produisent, par le frottement qu'ils exercent en entrant et en sortant, sur les valves de leur manteau, avec leurs cirres, un bruit que nous comparons à celui que ron entend dans les magnaneries, lorqu'elles contiennent beaucoup de Vers à soie et que l'on fait silence, bruit occasionné par l'action des mâchoires de ces che- nilles. (1) PI. 3, fig. 20. CRUSTACÉS NOUVEAUX DES COTES DE FRANCE. 1Û5 leurs pattes armées de griffes, qui sont également favorables à la préhension et à la locomotion, leur fournissent des moyens d'action très-puissants. L'organisation de leur bouche, celle de leurs pattes préhen- siles, démontrent facilement qu'ils pourraient au besoin vivre en parasites ; ce qui semblerait l'indiquer, c'est l'habitude qu'ils ont de saisir au passage les objets en mouvement, et de s'y fixer fortement. Ainsi les avons-nous vus, lorsque nous voulions les prendre pour les placer sur le porte-objet du microscope, saisir l'extrémité de la plume dont nous nous servions à cet effet, et s'y attacher si soUdement, qu'il nous était impossible ensuite, quel- que agitation et quelques secousses que nous lui donnions, de leur faire lâcher prise, de sorte que, de guerre lasse, nous étions obligés, dans la crainte de les blesser ou de les perdre, de cou- per la partie de la plume sur laquelle ils s'étaient cramponnés. Enfin, pour donner une idée de l'extrême vitalité de ces Crus- tacés, nous dirons que nous les avons conservés plus de deux mois, sans qu'ils pussent prendre aucune nourriture, et que nous les aurions probablement gardés plus longtemps encore, si nous eussions voulu prolonger nos expériences; bien plus, il nous est arrivé, après en avoir plongé un plus d'une demi-heure dans l'eau de mer fortement additionnée d'alcool, d'où nous l'avions retiré complètement immobile, et le croyant mort, de le voir, à notre grande surprise, peu de temps après, reprendre toute son activité, lorsque nous l'avons remis dans de l'eau de mer pure. Ce que nous venons de dire des Crustacés que nous avons trouvés parmi les Anatifes lisses est entièrement applicable à ceux qui vivent avec les Balanes. Ils sont également très-vivaces, supportant la privation du manger très -longtemps ; ils nagent et marchent avec la plus grande aisance. Leur progression a lieu par petites saccades et à l'aide de petites glissades, sur les objets sur lesquels ils marchent. Les embryons, à la sortie de l'œuf, déploient une grande agilité ; ils ne nagent pas comme les autres jeunes Crustacés su- ceurs qui agitent fréquemment leurs pattes natatoires : ceux-ci, au contraire, nagent à grands coups, en élevant le plus pos- 5« série. Zool. T. VU. (Cahier n» 3.) 2 10 là 6 HESSE. sible leurs pattes du côté delà tête, et les ramenant ensuite, par un mouvement très-brusque, du côté de l'abdomen, qui, étant précisément terminé en pointe à son extrémité, se prête à cette manœuvre en leur laissant plus d'espace à parcourir. Les embryons parvenus à la seconde mue n'ont plus la même manière de nager ; ils le font à petits coups et à intervalles très- rapprochés. Ils sont très-actifs, et progressent très-rapidement ; aussi sont-ils très-difficiles à saisir, ce à quoi, du reste, contribue beaucoup également leur petite taille. Nous terminerons par une observation qui pourra être utile à ceux qui voudront vérifier nos recherches. Il est essentiel, lors- qu'on désire se procurer des embryons vivants, de profiter du premier instant où l'on a recueilli les Cirripèdes sur lesquels on les cherche. Il est en effet presque impossible que ceux-ci soient complètement intacts, et conséquemment c[ue les sécrétions qui s'échappent de leurs blessures ne viennent pas bientôt corrompre l'eau dans laquelle ils sont placés. Dans ces conditions, ils ne tardent pas à périr, et, du reste, peu après leur capture, on ne les voit plus circuler. Ce que nous disons des embryons est également applicable aux Crustacés qui font l'objet de ce mémoire. On les aperçoit assez facilement dans les premiers moments, ou probablement ils sont encore déroutés par leur nouvelle situation ; mais dès qu'ils ont eu le temps de se reconnaître, ils se cachent probable- ment dans l'intérieur de la coquille ou parmi leurs débris. Ce qu'il y a de certain, c'est qu'on ne les aperçoit plus. § 9. Systématisatiou. Il ne nous reste plus, après la description détaillée que nous avons donnée des Crustacés qui font l'objet de ce mémoire, qu'à chercher leur affinité carcinologique et la place qu'il convient de leur assigner parmi les êtres nombreux qui font partie de cette importante famille. Mais avant de nous occuper de cette importante question, il CRUSTACÉS NOUVEAUX DES CÔTES DE FRANCE. \ kl nous paraît nécessaire d'examiner si la présence de ces Crusta- cés parmi les Anatifes et les Balanes est due à une circonstance fortuite, ou si elle est déterminée par un motif suffisant pour la justifier. Il nous semble impossible d'attribuer au hasard la présence continuelle de ces Crustacés, que nous avons rencontrés toutes les fois que nous les avons cherchés parmi les Balanes, qui sont le&Cirripècles les plus à notre portée, et que nous pouvons nous procurer plus facilement. IVous allons même plus loin : nous essayerons de prouver qu'il existe entre eux une parenté qui s'affirme par la similitude de leurs organes, malgré les modifi- cations qu'ils subissent dans le cours de leur transformation. Dans le but d'élucider cette question, nous avons, à dessein, remonté, autant que nous l'avons pu, aux premières évolutions de leur état embryonnaire ; il nous était facile de comprendre que, si nous pouvions les suivre dans toutes les phases de leurs métamorphoses, il n'y aurait plus d'hésitation possible. Nous n'avons pas complètement obtenu ce résultat, mais nous avons cependant recueilli un assez grand nombre de preuves pour nous faire penser que ces Crustacés appartiennent à l'espèce avec laquelle nous les avons rencontrés. Une des plus grandes difficultés que présentent ces sortes de recherches, est de comparer ensemble les mêmes phases de trans- formations, car les changements que subissent ces Crustacés sont si complets et si inattendus, qu'on peut facilement prendre le même individu dans des phases différentes de métamorphoses pour deux individus appartenant à des espèces étrangères l'une à l'autre. A la sortie de l'œuf, l'embryon de la Balane lisse n'est pas encore assez développé pour qu'il soit facile de saisir les carac- tères de ressemblance ; mais lorsqu'il aatteint ce que nous croyons être la deuxième métamorphose, notre tâche devient plus facile. Nous constatons d'abord que les antennes sont en même nombre dans celui-ci et le Crustacé en question; qu'elles ont aussi quelques rapports dans leur disposition : la brièveté des supérieures et la longueur des inférieures ; nous trouvons éga- 1/|8 UES$»E. leiïieiit des identités, non inoins frappantes, avec la conformation de la bouche, el surtout avec celle des pattes thoraciques qui, bien qu'en plus petit nombre, n'en sont pas moins conformées comme celles de nos Crustacés, c'est-à-dire renflées à leur der- nier article, ancreuses et subchéliformes, pourvues d'une forte griffe crochue qui se rabat sur la face inférieure de cette patte. Nous constatons également que les fausses pattes branchiales ont beaucoup d'analogie avec celles de notre Crustacé, et qu'enfin les bords marginaux du thorax et de l'abdomen indiquent, par leur fractionnement, qui correspond avec les divisions delà cara- pace, qu'ils sont destinés à devenir ultérieurement des pièces épimériennes. Mais ce que nous venons de dire ne forme qu'une partie de nos preuves ; nous puisons le reste dans la comparaison que nous allons faire de nos Crustacés avec ceux des autres familles avec lesquels on pourrait leur trouver de l'analogie. Nous allons d'abord procéder par exclusion, et nous conclurons ensuite en cherchant à établir les rapprochements qui nous sembleront résulter de conformités dans l'organisation. Au premier aperçu, on pourrait, à raison de la structure par- ticulière de leur appareil buccal, de la forme de leurs pattes ancreuses, croire que ces Crustacés sont destinés à vivre fixés sur des proies vivantes, conséquemment que c'est parmi les espèces qui ont le même genre d'existence qu'il serait convenable de les classer. Si donc, adoptant ce motif, nous les rapprochons des individus composés dans cette catégorie, tels que les Cymo- thoadiens ravisseurs, par exemple, nous voyons qu'ils leur res- semblent effectivement un peu par l'ensemble et l'aspect géné- ral du corps, par la présence de pièces épimériennes, ainsi que par la structure de leurs pattes thoraciques; mais nous consta- tons immédiatement aussi que les différences qui les séparent sont encore bien plus nombreuses que les points de conformité qu'ils peuvent avoir avec eux. Ainsi ils s'en éloignent complète- ment par la conformation des antennes, celle de la bouche, de l'abdomen, des fausses pattes branchiales, et enfin par l'absence des appendices qui leur servent de nageoires caudales. Il ne CRUSTACÉS XOUVEAUX DliS COTES DE FRANCE. 1/|9 nous paraît donc pas possible de les ranger dans cette famille. D'un autre côté, si nous les comparons aux Isopodes sédentaires^ près desquels, à raison de leur début embryonnaire, ils semblent devoir être placés, nous reconnaissons des rapprochements beaucoup plus sensibles. En effet, si nous jetons les yeux sur les individus que M. Krôyer a représentés à la planche 29, figures 1 f et 1 w, de \ Atlas du Voyage en Hollande et au Groenland, sous le nom de Bopyrus abdominalis (1), nous sommes frappés de la ressemblance, pour ainsi dire complète, qui existe entre ces Crustacés et ceux qui font l'objet de nos recherches. Dans ceux qu'il a représentés, les pièces épimériennes manquent, il est vrai ; les appendices cau- daux, au lieu d'être acuminés, sont arrondis au sommet; mais la forme du corps, son ensemble, le nombre d'anneaux thora- ciques et abdominaux, celui des pattes thoraciques et des fausses pattes branchiales, ainsi que leur conformation, celle des an- tennes, sans même omettre les soies divergentes qui apparaissent des deux côtés du bord frontal, tout démontre de la manière la plus évidente que nous avons affaire à une espèce extrêmement voisine de celle que nous décrivons (2); et comme d'ailleurs les observations qui ont été faites sur ces Crustacés n'ont été prati- quées que sur des individus qui avaient macéré plus ou moins longtemps dans l'alcool, on conçoit facilement que des carac- tères aussi délicats et d'une importance assez secondaire aient pu échapper à cet habile et consciencieux observateur. (1) Malheureusement, ce magnifique atlas a été publié sans texte, de sorte que nous sommes privé des renseignements précieux qui devaient l'accompagner, et dont nous n'avons qu'une connaissance très-incomplète par les citations qu'en a faites M. Lillje- borg. (2) Voyez dans les Annales des sciences naturelles, 1864, t. II, p. 298 et suivantes, ce que M. Lilljeborg dit de ce Grustacé, dont il parle à propos de l'article qu'il a publié sur les genres Liriope et Peltogaster . Ce naturaliste pense que ce Grustacé, dont M. Krôyer donne la figure, n'est qu'un ini'de plus jeune de son Bopi/i-ui nhclominalis (voyez l'ouvrage de M. Krôyer, Nrifurlu's. forick Tidskrif, 3>= B. D, 1840-41, p. 291, tab. 1, fig. 21-24, tab. 11, fig. ï-3 ; Voyage en Scandinavie, Grustacea, pi. 29, fig. 1' et 1»), qui est le même que le Phryxus- Hippolytes de Rathkc, dit M. Lilljeborg, chose que nous somme'; dans l'im- possibilité de vérifier. ^50 H ESSE. Enfin, nous trouvons des rapports d'identité de conformation, qu'il est impossible de méconnaître, avec le Crustacé décrit par M. Lilljeborg (planche 20, fig. 5, dans les Annales des sciences précitées) (1), et ceux que nous avons nous-raême publiés dans le même ouvrage comme appartenant à l'ordre des Isopodes sédentaires {2); de sorte qu'il résulterait de l'ensemble de ces observations la confirmation de l'opinion que nous avons déjà émise, qu'il y a lieu, à raison des nombreux points de con- formité qui existent dans leurs débuts embryonnaires , tout en établissant entre eux les séparations que nécessitent les diffé- rences notables d'organisation et de mœurs lorsqu'ils ont atteint le terme de leur transformation, et qu'ils sont parvenus à l'état adulte; il y aurait lieu, disons-nous, de rapprocher les Isopodes sédentaires des Cirripèdes. On ne saurait, en effet, quelque ressemblance qu'il y ait entre les larves à certaines phases de leurs métamorphoses, ne pas séparer les Bopyriens, dont les mâles et les femelles ne sont jamais fixés sur leur proie d'une manière immuable, et qui en tirent leur nourriture par la succion, des Cirripèdes, qui ne cherchent sur les objets sur lesquels ils se fixent qu'un point d'appui, un support, d'où ils saisissent au passage tous les objets qui peuvent servir à leur ahmentation. En terminant, nous devons faire remarquer que ces Crustacés ont un air d'étrangeté tout particulier qui jes fera distinguer facilement de ceux dont ils semblent le plus se rapprocher. Les cils, étalés en éventail, qui garnissent de chaque côté le bord frontal ces larges appendices plats et dentelés qui couvrent (1) Voyez dans les Annales des sciences naturelles, 1864, t. U, p. 300, ce que dit M. Lilljeborg d'uu jeune embryon : «pullus nuper exclusus in matrice», la larve de la Liriope pygmœa qu'il a figurée à la planche 20, u° 5. On verra que cette espèce se rapproche beaucoup des Crustacés que nous avons décrits nous-mème comme étant les larves des Atkelgues, Cladophores elPhyllodes, dont ils ont la forme g:énérale du corps et sont comme eux munis d'appendices épimériens : « Submarginibus segmentorum » thoracicorum lateralibus appendices parvas acuminatas et retroflexas, sine dubio » epimera, vidimus. » (2) Voyez dans les Annales des sciences naturelles, 1864, t. U, p. 91-116, notre Mémoire sur deux nouveaux genres de Crustacés de l'ordre des Isopodes sédentaires, e l les planches 8, fig. 3, et 9, fig. 3. CRUSTACÉS NOUVEAUX DES CÔTES DE FRANCE. 151 la base des antennes et de l'appareil buccal, et ressemblent aux mâchoires des Cirripèdes, sont des caractères apparents et exclusifs qui empêcheront de les confondre avec d'autres. EXPLICATION DES PLANCHES. PLANCHE 2. Crustacés trouvés parmi les Balanes sillonnées. Fifr. 1 et 2. Embryon de la Balane sillonnée, très-grossi, à sa sortie de Tœuf. Fig. 3 et 4. Le même embryon dans une pbase plus avancée, amplifié environ 30 fois, vu en dessus et eu dessous. Dans cette dernière figure on aperçoit l'appareil pro- boscide terminé par l'ouverture buccale. Fig. 5. Tête de cet embryon, très-grossie, vue en dessous. Fig. 6. Antenne supérieure du même très-grossie. Fig. 7. Extrémité inférieure d'une patte thoracique du même, très-grossie. Fig. 8. Extrémité inférieure d'une patte brancbiale du même. Fig. 9. Extrémité inférieure de l''abdomen du même, vue en dessous. Fig. 10. Jeune Crustacé trouvé parmi les Balanes sillonnées, amplifié d'environ 60 fois, vu en dessus. Fig. 11. Sa tête extrêmement grossie, vue en dessous. Fig. 12. Antenne supérieure du même très-grossie. Fig. 13 et 14. Pattes abdominales du même, très-grossies. Fig. 15. Antenne supérieure du Crustacé à une phase de transformation plus avancée, vue à sa base. Fig. 16. Appareil buccal complet, très-amplifié, du jeune, vu en dessus. Fig. 17. Le même vu en dessous, c'est-à-dire relevé du côté de la tête. On aperçoit au sommet un petit orifice ovale formant l'ouverture buccale. Fig. 18. Mandibule latérale du même très-grossie. Sa coloration en jaune indique qu'elle est d'une substance cornée bien plus solide que les autres parties de la bouche. Fig. 19. Partie inférieure de l'abdomen du même très-grossie, vue en dessus. Fig. 20. La même, vue en dessous. Fig. 21. Extrémité inférieure d'une fausse patte branchiale. Fig. 22. Portion de l'abdomen vue en dessous, montrant la disposition des fausses pattes branchiales. Fig. 23. Crustacé arrivé à une transformation plus avancée, amplifié de 35 fois. Fig. 24. Tète du même très-grossie, vue en dessous. Fig. 25. Appareil buccal du même, vu en dessous. Fig. 26. Mâchoire latérale très-grossie. Fig. 27. Extrémité inférieure d'une patte thoracique très-grossie. 152 H ESSE. PLANCHE 3. Ci'udacis trouvés parmi des Anatifes lisses. Fig. 1. Œuf lie VAnatife lisse, très-grossi, avant son incubation. Fig. 2 et 3. Le même, renfermant un embryon près d'éclore, vu en dessus et en des- sous. Fig. 4. Embryon, extrêmement grossi, à sa sortie de l'œuf. Fig. 5. Extrémité inférieure de l'abdomen de l'embryon, très-grossie, lorsqu'il est encore enfermé dans l'œuf. Fig. 6, 7 et 7*. Extrémité du rostre de l'embryon vue sous divers aspects. Fig. 8. Jeune Crustacé, amplifié 75 fois, vu en dessus, trouvé parmi les Anatifes lisses. Fig. 9, Tête du même très-grossie, vue en dessus. Fig. 10. La même, vue en dessous. Fig. 11. Appendice dentelé placé au-dessus de l'orifice buccal du même. Fig. 12. Partie inférieure d'une fausse patte branchiale. Fig. 13. Première patte thoracique vue de profil. Fig. li et 15. Extrémités des pattes thoraciques du même vues de face et de profil. Fig. 16. Partie inférieure de l'abdomen du même, très-grossie, vue en dessus. Fig. 17. Crustacé plus avancé dans sa métamorphose, amplifié de 50 fois environ, vu • en dessus. Fig. 18. Tête du même très-grossie, vue en dessous. Fig. 19. La même, vue de profil. Fig. 20. Le même Crustacé moins grossi, vu de profil. Fig. 21. Portion occipitale du même très-grossie. Fig. 22. Base des antennes du même. Fig. 23. Pièces épimériennes du même. Fig. 24. Première patte thoracique du même. Fig. 25. Troisième patte thoracique du même vue de profil. Fig. 26. Extrémité inférieure de l'abdomen du même, très-grossie, vue en dessus. ETUDE SUR LE DISQUE CÉPHALIQUE DES RÉMORAS {ECHENEIS), Par M. BAUDEIiOT. Présentée à l'Académie des sciences le 18 mars 1867. Les Poissons du genre Echeneis ont, depuis les temps les plus reculés, frappé l'attention des observateurs par la présence du disque singulier qu'ils portent sur la tête, et à l'aide duquel ils peuvent se fixer aux corps environnants. Ce disque néanmoins n'a jamais été l'objet d'une étude suffi- samment approfondie. Quelques naturalistes, il est vrai, tels que Voigt et Stannius, ont déjà émis l'opinion que cet organe pouvait être considéré comme l'équivalent d'une nageoire dor- sale; maiscette manièrede voir n'a pas été jusqu'ici appuyée sur une démonstration rigoureuse : la correspondance entre les pièces intérieures du disque et les éléments d'une nageoire n'a jamais été parfaitement établie ; jamais non plus le mécanisme au moyen duquel s'opère la fixation n'a été analysé et expliqué d'une manière satisfaisante. Ces questions, pleines d'intérêt, m'ont paru mériter une nouvelle étude. Ledisque desRémoras (1) occupe la face supérieure de la tête, qu'il recouvre en entier depuis l'extrémité du museau jusqu'à une certaine distance en arrière de la région occipitale. Sa forme est celle d'un ovale très-allongé, dont les bords, un peu relevés, sont constitués par un repli de la peau, disposé de manière à for- mer tout autour de l'organe une sorte de cadre mobile. La face supérieure du disque est plane ; elle présente de chaque côté de la ligne médiane une série de petites lames transversales (1) Voy. pi. 5, fî^. 1. I5k BAVDELOT. disposées à peu près parallèlement les unes aux autres, et légère- ment inclinées eti arrière, de manière à se recouvrir en partie comme les lames d'une persienne. Entre ces lames, dont le nombre varie suivant les espèces, et s'élève à dix-huit de chaque côté, existent autant d'espaces vides correspondants. A l'exceptiou de ses bords, l'ensemble du disque est soutenu par une charpente intérieure composée d'un nombre considé- rable de petits os, dont le mode d'agencement, assez difficile à saisir au premier abord, est en réalité moins complexe qu'il ne le paraît. Cette charpente (1), en effet, soit qu'on l'examine du côté su- périeur ou du côté inférieur, se montre composée d'une suite de segments similaires échelonnés régulièrement d'avant en arrière, et rappelant assez bien dans leur ensemble l'aspect d'un animal articulé. Il suffit par conséquent d'étudier l'un de ces seg- ments pour avoir une connaissance exacte du disque tout entier. Les pièces qui entrent dans la composition de chaque seg- ment sont au nombre de quatre, que je désigne ainsi : l'os interépineux, les deux rayons, l'osselet articulaire. a. Os interépineux. — L'os interépineux est une petite pièce impaire et médiane placée à la face inférieure du disque. Sa forme est celle d'une épine grêle, dont la pointe, tournée en bas, se porte obliquement en arrière, et dont la base élargie se ter- mine par une petite lame transversale articulée de chaque côté avec le rayon correspondant. b. Rayons. — Chacun des deux rayons se trouve représenté par une petite tige osseuse couchée en travers dans un plan hori- zontal. Cette tige part de lahgne médiane, et s'étend jusqu'à la base du repli qui forme le pourtour du disque ; elle est aplatie, (1) Pour étudier aisément la charpente du disque, il faut d'abord séparer celui-ci de la voûte du crâne, à laquelle il est uni par une couche épaisse de tissu musculaire. Après avoir débarrassé de ce tissu la face inférieure, il faut ensuite enlever les tégu- ments de la face supérieure. Ces derniers sont très-coriaces et fort adhérents, du moins sur les sujets conservés dans l'alcool ; il est donc nécessaire d'agir avec quelque pré- caution pendant leur ablation, sans quoi on s'exposerait à enlever en même temps quelques-unes des pièces sous-jacentes. DISQUE CÉPHALIQUE DES RÉMORAS. 155 légèrement effilée à son sommet externe, et terminée du côté interne par une base élargie en manière de petit triangle. L'angle interne de ce triangle s'articule avec l'os interépineux ; l'angle antérieur, dirigé en même temps vers le bas, se prolonge sous la forme d'une petite apophyse qui fait saillie à la face inférieure du disque, et que j'appellerai désormais apophyse radiale (de radius, rayon). Sur la face postérieure de cette apophyse se trouve une petite dépression qui donne attache à un muscle, dont nous verrons par la suite toute l'importance au point de vue des fonctions du disque. c. Osselet articulaire. — L'osselet articulaire est un os impair, symétrique, étendu en travers du disque dont il occupe toute la largeur. Il est situé immédiatement au devant des deux rayons, dont chacun pris isolément mesure par conséquent une lon- gueur moitié de la sienne. Son volume est supérieur à celui de toutes les autres pièces appartenant au même segment, et sa forme est aussi plus compliquée. • On peut lui distinguer une portion moyenne très-étroite, mince, légèrement tordue sur elle-même, et deux portions laté- rales élargies en manière de lames ou de palettes quadrilatères se continuant chacune avec la portion moyenne par leur bord antérieur. Le bord antérieur de ces lames, ou plaques latérales, est sinueux ; il en est de même des bords externe et interne ; le bord postérieur est à peu près droit. La face inférieure se subdivise en deux facettes orientées chacune dans un plan un peu différent. De ces deux facettes, l'antérieure, qui est plane, se trouve recouverte par le bord posté- rieur de la lame quadrilatère du segment qui précède ; la posté- rieure se montre à découvert, et offre une légère convexité à courbure antéro-postérieure. La face supérieure se subdivise également en deux portions ou facettes séparées l'une de l'autre par une crête transversale (crête articulaire) très-fortement inclinée en arrière. Du côté interne, cette crête se prolonge en une petite apophyse lamel- leuse (apophyse articulaire), au-dessous de laquelle s'engage le rayon du segment correspondant. La portion ou facette située 1 56 BAUDELOT. en arrière de la crête articulaire est très-légèrement déprimée en forme de gouttière transversale. Telle est la composition de l'un des segments du disque. Sauf quelques différences dans la forme, dans la grandeur ou dans la direction des parties, tous les segments sont constitués absolu- ment de la même façon. Les segments de la région moyenne offrent le plus de largeur ; les autres vont en décroissant régu- lièrement vers chaque extrémité. Vers le milieu du disque, les rayons affectent une direction à peu près transversale ; vers chacune des extrémités, ils prennent au contraire une direction de plus en plus oblique, leur sommet s'inclinant en avant pour ceux de la région antérieure et en arrière pour ceux de la région postérieure. Les deux derniers rayons de la l'égion postérieure sont même tellement inclinés en arrière, qu'ils se touchent sur la ligne médiane, et s'y soudent en formant une petite pièce impaire de forme quadrilatère. L'ensemble d^s rayons offre par conséquent une disposition rayonnante. Je dois noter enfin que le premier osselet articulaire se trouve soudé au premier os interépineux. En comparant les diverses pièces que nous venons d'étudier à celles qui entrent dans la composition d'une nageoire impaire, on arrive aisément à retrouver de part et d'autre les os que nous avons appelés les interépineux et les rayons. Ces pièces, en effet, ont à peu près conservé dans le disque la forme qu'elles pré- sentent normalement dans la nageoire ; la seule différence à signaler consiste en ce que les deux demi-rayons d'un même segment, au lieu de rester accolés dans un plan vertical, se sont écartés l'un de l'autre, et rabattus latéralement dans un plan horizontal, La base de ces rayons a du reste conservé les mêmes rapports avec l'os interépineux correspondant. Quant à la troisième sorte de pièce ou l'osselet articulaire, il semble assez difficile au premier abord de déterminer à quoi elle correspond. Les auteurs qui ont signalé les ressemblances qui existent entre le disque des Rémoras et une nageoire se taisent sur ce point. Moi-même je restai longtemps dans l'incertitude, DISQUE CÉPHALIQUE DES RÉMORAS. 157 et ce n'est ((u'après une comparaison très-attentive que je par- vins à reconnaître dans l'osselet articulaire l'homologue du petit tubercule osseux (1) qui, dans la nageoire, se trouve situé dans l'écartement de la base des rayons. On se trouve conduit à cette détermination non-seulement par simple voie d'exclusion, mais surtout par ce fait que les osselets articulaires du disque sont des pièces impaires comme les noyaux articulaires des nageoires. Il résulte de ces homologies que le disque des Rémoras doit être considéré comme l'équivalent d'une nageoire impaire, dans laquelle les moitiés de chaque rayon se seraient écartées l'une de l'autre pour se déjeter latéralement, et dans laquelle les osselets articulaires, complètement déformés, auraient subi un déve- loppement considérable. Du reste, la forme elle-même du disque vient encore à l'appui de cette interprétation : on sait que, par suite de la décroissance de leurs rayons à chaque extrémité, les nageoires dorsales offrent en général une forme qui se rapproche plus ou moins de celle d'un arc de cercle. Or, il est clair qu'en se dédoublant et en se développant en surface, un pareil arc devrait produire une figure elliptique. Cette interprétation du disque des Rémoras n'est pas non plus sans offrir quelque importance au point de vue de la classi- fication ; on comprend en effet que, dans le groupem_ent des espèces, les Echeneis devront être rapprochés désormais de celles qui possèdent deux nageoires dorsales. Il nous reste maintenant à examiner par quelle sorte de méca- nisme s'opère la fixation ; mais auparavant il nous faut revenir quelques instants sur l'étude de la charpente du disque, et déter- miner avec plus de précision les rapports qu'affectent entre elles ses différentes pièces. Lorsque l'on considère la charpente du disque par sa face supérieure, on aperçoit de chaque côté de la ligne médiane la série des rayons couchés en travers. Le bord (1) Ce tubercule est très-bien développé chez les Cyprins (Carpe, Brème, etc.); il existe aussi dans la vraie nageoire dorsale du Rémora, mais seulement à l'état cartila- gineux, avec lin très-petit point d'ossification au centre. j 58 BAIIDELOT. postérieur de ces derniers est libre dans toute son étendue . il sert de support à une lamelle correspondante du disque. Leur bord antérieur n'est visible qu'en partie, se trouvant masqué vers le milieu par l'apophyse articulaire, au-dessous de laquelle il glisse, et plus en dehors par la crête articulaire. Le rayon peut se mouvoir autour de ce bord antérieur comme sur une char- nière. Du côté inférieur, le disque présente sur la ligne médiane la série des os iuterépineux ; de chaque côté de ceux-ci on aperçoit les portions rétrécies des osselets articulaires, entre lesquelles viennent faire saillie les extrémités des apophyses radiales. Plus en dehors, enfin, ou voit la série des lames qua- drilatères qui se recouvrent d'avant en arrière comme les tuiles d'un toit. D'après l'inspection des parties, les rayons seuls paraissent devoir jouir dun certain degré de mobilité. Leurs mouvements sont dus à de petits muscles dont les fibres s'insèrent, d'une part aux apophyses radiales, et de 1 autre aux os iuterépineux des segments voisins. Ces muscles, en exerçant une traction sur les apophyses radiales, font pivoter chaque rayon sur son bord antérieur ; ils ont pour effet, par conséquent, dandiner ou de redresser les lames du disque. L'un de ces faisceaux musculaires est surtout bien visible : il s'insère dans la dépression que j'ai signalée à la face postérieure de l'apophyse radiale ; de là il se porte en arrière vers les os interépineux des segments qui suivent ; il a pour effet de re- dresser les lames du disque. Veut-on maintenant à laide de ces données savoir par quelle sorte de mécanisme s'opère la fixation ? Une simple construction géométrique permettra de s'en rendre compte aisément. Soit, eu effet, deux lignes ab et cd dégale longueur, parallèles, et plus ou moins inclinées par rapport aune troisième ligne horizontale xy qui leur sert de base (fig. l/i). En faisant pivoter chacune des lignes ab et cd autour des points a et c pris conmie centres, les points b et d se mouvront en décrivant deux arcs de cercle; et si les lignes ab et cd se redressent d'une égale quantité, les deux lignes ab' eicd' resteront parallèles. Joignons à présent [tar um.' DISQUE CÉPHALIQUE DES RÉMORAS. 159 ligne les points b et d, b' et d\ on obtiendra deux parallélo- grammes ac6f/, acb'd'. Or, il est clair que la surface du second qui a pour mesure ac multipliée par la hauteur kh, est supé- rieure à celle du premier, qui a pour mesure la même base ac multipliée par une hauteur moindre (kh-hd). Cette explication s'applique parfaitement au mouvement des lames du disque, et démontre que, lorsque ces lames se redres- sent, l'espace qu'elles interceptent tend nécessairement à s'agran- dir. Or, il est évident que si l'air ne pouvait pénétrer entre ces lames au moment où elles se relèvent, il se produirait entre elles un vide relatif, susceptible de déterminer un effet de suc- cion analogue à celui d'une ventouse. C'est en effet ce qui a lieu lorsque le Rémora cherche à se fixer. Son disque s'applique par sa surface contre l'objet exté- rieur ; le repli cutané qui en forme le pourtour, agissant comme les bords dune ventouse, intercepte toute communication entre l'air extérieur et celui qui se trouve compris entre les lames ; celles-ci se redressent alors, la raréfaction de l'air se produit dans leur intervalle, et l'animal reste fixé par l'efiTet de la pres- sion extérieure. La disposition du bord libre des lamelles semble aussi devoir contribuer à faciliter l'adhérence du disque. La peau qui recouvre ce bord se trouve soutenue par plusieurs rangées de petites épines qui, bien qu'étagées au niveau de leur point d'implantation, arrivent toutes cependant à la même hau- teur. De cette façon, le bord libre des lames se trouve trans- formé en une petite surface plane, ayant pour effet, sans doute, de rendre plus parfaite l'adaptation du disque, et d'isoler les uns des autres les différents espaces interlamellaires. C'est donc, comme on le voit, à l'aide d'une véritable succion que s'opère la fixation chez le Rémora. Seulement cette suc- cion, au heu de s'opérer parle mécanisme déjà connu de la ven- touse, s'effectue ici par le redressement de lames parallèles. Preuve nouvelle de la variété des procédés employés par la nature pour arriver aune même fin. 160 BALDIDLOT. EXPLICATION DES FIGURES. PLANCHE 5. Fig. 1. Rémura vu par la face supérieure, d, disque céphalique; //, uageoire dorsale. Fig. 2. Squelette du disque, vu par la face supérieure. R, rayon ; 0, osselet articulaire. Fig. 3. Squelette du disque vu par la face inférieure, aa, apophyses radiales. Fig. 4. Portion de l'une des lames du disque. R, rayon; E, petites épines cutanées disposées sur trois rangs. Fig. 5. Quelques-uns des segments du disque vus par la face inférieure et très- grossis. n, osselet interépineux ; RR, rayons; o, apophyse radiale ; R, impression musculaire destinée au muscle redresseur du rayon; 00, osselet articulaire; 0', apophyse articulaire. Fig. 6. Quelques-uns des segments du disque rus par la face supérieure. RR, rayon ; a, apophyse radiale dont la pointe regarde un peu en bas ; 0, apophyse articulaire se continuant avec la crête articulaire; 0", on voit le rayon R passer au-dessous de cette apophyse. Fig. 7. Montrant deux rayons accolés de la nageoire dorsale n ; au-dessous de ces rayons se trouve le nodule articulaire t. Fig. 8. Un des rayons du disque vu par sa face supérieure. Fig. 9. Le même, vu par la face inférieure. KK, impressions musculaires. Fig. 10. Un rayon dont le bord postérieur est encore garni de ses petites épines cuta- nées. Une portion très-grossie de ce rayon se trouve représentée dans la figure 4. Fig. 11. Un rayon interépineux isolé. Fig 12. Osselet articulaire vu par sa face supérieure. 0', apophyse articulaire; 0", crête articulaire. Fig. 13. Osselet articulaire vu par sa face inférieure, m, portion moyenne; p, plaque latérale en forme de lame quadrilatère ; 0', apophyse articulaire. Fig. 14. Destinée à faire comprendre l'effet produit par le redressement des lames du disque. NOTE SUR UNE NOUVELLE ESPÈCE DU GENRE NYCTICÈBE PROVENANT DE SIAM ET DE COGHINGHINË, Par II. AliPHOIVSE UIliME EDWj^RDS. Le genre Nycticèbe ne compte aujourd'hui que deux espèces, le Nycticèbe de Java {Nycticebus Javanicus, Geoffroy) et le Nycti- cèbe paresseux (/V, tardigradus, Linné). Ces deux espèces dif- fèrent d'ailleurs très-peu l'une de l'autre, et pendant longtemps elles ont été confondues. En 1846, ïemminck, dans son ouvrage sur les possessions néerlandaises de l'Inde archipélagique, signala les différences qui existent entre le Nycticèbe de Java et celui de Sumatra et de Bornéo : « Le Stenops (1) Kukang ou Javanicus des catalogues métho- » diques» , dit cet auteur, « diffère constamment, par son masque » peint de plusieurs bandes blanches, du S. tardigradus de » Sumatra et de Bornéo. Ces deux races distinctes ont le même » genre de vie nocturne ; ils inspirent aux habitants sœndanais » de ces îles une crainte superstitieuse, qui doit son origine à » l'aspect étrange de ces animaux, et provient de l'idée qu'ils » se font de leur mystérieuse existence pendant les ténèbres. » On peut se convaincre par ce qui précède que Temminck ne voyait dans ces différences que des caractères de races ; cepen- dant la plupart des auteurs leur ont donné une valeur spéci- fique. Je serais disposé à croire que l'on a exagéré l'importance de ces variations, et si l'on se laissait guider par des particularités aussi peu appréciables, on serait conduit malgré soi à multiplier ^^) Le genre Stenops d'illiger comprend les Loris et les Nycticèbes. 5' série. Zool. T. VU. (Cahier n» 3.) 2 li 162 ALPHOIKSE MILNE EDWARDS. outre mesure le nombre des types spécifiques, ainsi qu'on peut s'en assurer en examinant la nombreuse série de Singes noc- turnes que possède le Muséum, dont les uns sont originaires de l'Inde archipélagique, tandis que les autres viennent du Bengale et de Singapour. Ces considérations me portent à penser que le Nyclicebus tar- digradus et le 1\\ Javanicus doivent se fondre en une seule espèce. Il existe à Siam et en Cochinchine un Nycticèbe qui me paraît nettement distinct des précédents. M. Bocourt en a rapporté au Muséum deux individus pris aux environs de Bangkok ; un troisième, provenant de la même ré- gion, a été amené vivant par le père Larnaudie. L'amiral de la Grandière, gouverneur de la Cochinchine, et M. R. Germain, correspondant du Muséum à Saigon, en ont envoyé plusieurs qui ont vécu plus ou moins longtemps à la ménagerie. Tous ces Nycticèbes, pris sur des points très-éloignés les uns des autres et à des époques différentes, présentaient chez les mâles aussi bien que chez les femelles des caractères distinctifs, que je n'ai jamais retrouvés chez les Nycticèbes de l'Inde, de Java et de Sumatra. Le pelage extrêmement doux et soyeux, au lieu d'être presque uniformément marron comme chez le Nycticebus tardigradus, est d'un gris cendi'é très-clair, légèrement mélangé de brun doré sur le dos et le train de derrière. Sur la ligne médiane du dos, on remarque une bande brune semblable à celle qui existe chez ce dernier, mais moins foncée ; elle se prolonge en s'attéuuant jusque sur l'occiput. La face et le front sont entièrement gris et n'offrent aucune trace des quatre bandes brunes qui sont si bien marquées chez l'espèce de Java. Cette particularité est l'une de celles qui caractérisent le mieux notre espèce, que je désignerai, à raison de la teinte géné- rale de son pelage, sous le nom de Nycticebus cinereus. Les yeux sont enlourés d'un cercle de poils généralement blonds ; le nez et les lèvres sont nus et légèrement rosés chez l'animal vivant. NOUVELLE ESPÈCE DU GENRE NYGTICÈBE. H\6 La taille de cette espèce est un peu supérieure à celle du N. tardigradus. Le crâne est plus gros et plus élargi en arrière. Les fosses temporales sont plus larges, et les crêtes pariétales qui les limi- tent en dessus sont fortement marquées ; elles ne se réunissent jamais sur la ligne médiane, et restent au contraire très-écar- tées; cet écartement diminue cependant avec l'âge. La por- tion interorbitaire du frontal, très-étroite chez les jeunes indivi- dus, s'élargit à mesure que l'animal vieillit. A la mâchoire supérieure, les molaires comme d'ordinaire, au nombre de six de chaque côté, sont relativement plus fortes que chez le Lori paresseux ; elles présentent d'ailleurs la même disposition géné- rale, ainsi que les canines et les incisives. La mâchoire inférieure est courte et l'apophyse coronoïde ne présente que peu de hauteur, mais elle est large à sa base ; les dents n'offrent d'ailleurs rien de particulier à noter. Il en est de même pour le reste du squelette, dont la disposition générale est semblable à celle du Lori paresseux. Je donne ici les dimensions de la tête osseuse du Nycticehm cinereus comparées à celles de la même partie chez le N. tardi- gradus : N. cinereus. N. tardigradus. Longueur totale de la tète 0,063 0,059 Largeur au niveau des apophyses zjgomatiques. 0,045 0,040 Longueur du bord orbitairc supérieur au bord occipital 0,037 0,035 Largeur de l'espace interorbitaire 0,006 0,004 Longueur de l'ouverture postérieure des fosses nasales à la partie postérieure du crâne .... 0,037 0,034 Dela'dernière molaire à l'extrémité dumuseau. 0,025 0,022 Longueur de la série des molaires supérieures. 0,185 0,017 Largeur de la voûte palatine 0,012 0,011 Longueur de la mâchoire inférieure 0,041 0,041 Ecartement des condyles 0,031 031 Longueur de la série des molaires inférieures. 0,016 0,015 De la dernière molaire à l'extrémité de l'inci- sive 0,024 0,023 Les individus de cette espèce qui ont été amenés vivants en France avaient les mêmes allures et les mêmes mœurs que le Lori paresseux ; ils dormaient pendant toute la journée, et ce n'était ({u'à la tombée de la nuit qu'ils se mettaient en mouve- 16/j ALPHONSE MILNE EDWAKIIS. meut ; cependant, au bout de quelque temps de captivité, on pouvait les faire sortir de leur sommeil et descendre de leur cage au milieu du jour eu y mettant des Insectes. Ils étaient avertis de leur présence par leur odeur bien avant de les apercevoir; ils les poursuivaient avec une grande lenteur, et ne chercbaient à les saisir avec leurs mains que lorsqu'ils étaient auprès d'eux. Indépendamment de cette nourriture animale, qui générale- ment se composait de Grillons, ils mangeaient aussi du riz et des fruits. Le jardin de la Société zoologique de Londres a possédé il y a peu d'années des Loris qui avaient été rapportés de Canton par le docteur Coghlan ; ils provenaient, d'après les rensei- gnements qui avaient été fournis au donateur, du sud de la Chine (1). Malheureusement aucune description n'accompagne les détails de mœurs que M. Coghlan a donnés sur ces animaux, et il ne m'est pas possible de savoir s'ils se rapportaient à l'espèce que je viens de faire connaître, et peut-être avaient-ils été im- portés des Indes à Canton. (1) Voy. Proceed. of the Zool. Soc. of London, 1863, p. 375. RECHERCHES CHIMIQUES Srn LES OSSEMENTS TROUVÉS DANS LE LEHM D'ÉGUISHEIM Par U. A. S»CUEURER-KESTi^ER. Extiait (1). La substance osseuse est, de toutes les parties constituantes de l'être vivant, celle qui résiste le plus aux agents naturels de décomposition. On trouve des débris d'ossements provenant d'espèces et de races éteintes qui renferment encore de l'osséine : c'est-à-dire, outre la charpente minérale de l'os, une portion de la substance animale, capable d'être transformée en gélatine, parl'ébullition avec l'eau. Cette osséine donne à l'analyse chimique élémentaire les mêmes nombres que l'osséine fraîche : sa composition n'a donc pas varié. Il est difficile, au point de vue chimique, de distinguer par une définition, l'os fossile de l'os qui ne doit pas être considéré comme tel. Cette difficulté devient encore plus grande lors- qu'on reconnaît, par l'expérience, que certains ossements rela- tivement modernes et dont l'origine est connue, renferment moins de matière animale que des ossements dits fossiles. Les premières analyses faites sur les os fossiles sont de M. Che- (1) Ces recherches, consignées dans le Bulletin de la Société d'histoire naturelle de Co/mar, furent entreprises à l'occasion de la découverte de divers fragments d'une tête humaine mêlés à des ossements de plusieurs animaux fossiles dans le Lehm de la vallée du Rhin faite par M. Faudel et déjà annoncée dans les Annales (1866, t. VI, p. 360). Cet auteur fait remarquer avec raison que les résultats obtenus par les analyses chi- miques de M. Scheurer-Kestner tendent à prouver non-seulement que tous ces osse- ments sont contemporains, mais aussi que le terrain qui les renfermait n'avait jamais subi l'action des agents atmosphériques et n'avait pas été remanié. 166 SCHEVRER-KESTNER. vreul(1806), ce chimiste constata dans les ossements soumis à son analyse la présence du fluorure de calcium (fluate de chaux). Depuis cette époque, la présence de ce corps fut reconnue d'une manière à peu près constante dans tous les fossiles analysés et même dans les ossements frais, quoique en quantités moindres. Dans le même travail, M. Chevreul constate la présence d'une petite quantité de matière animale, par la propriété qu'avaient ces ossements de noircir à la calcination. M. Gimbernat a préparé avec des os de YElephas primigenius ou Mammouth (de l'Ohio) une véritable gelée comestible. M. de Bibra, en traitant des ossements de VUrsus spelœus, put trans- former la matière animale en colle forte. Cependant l'osséine peut avoir complètement disparu ; c'est môme ce qu'on observe généralement. Dans tous les cas, les ossements considérés comme fossiles par les géologues ne ren- ferment plus qu'une fraction de la quantité primitive; et cette fraction est variable d'un ossement à un autre, même pour ceux trouvés dans les mêmes terrains. Le grand travail de MM. Girardin et Preisser, publié en 1842, a conduit aux résultats suivants (1 ) : r Dans tous les terrains, les os, au bout d'une période de temps plus ou moins longue, éprouvent des moditlcations pro- fondes dans leur constitution chimique. Leurs principes chan- gent de rapport : les uns augmentent, les autres diminuent en quantité; certains disparaissent, et quelquefois aussi de nouveaux viennent s'ajouter à ceux qui préexistaient. 2° Les os résistent d'autant plus longtemps, toutefois, qu'ils sont placés dans des terrains plus secs, et qu'ils sont soustraits plus complètement à l'a-ction de l'air et de l'eau Les os fos- siles des terrains secondaires sont fort souvent beaucoup moins modifiés dans leur constitution, que les ossements fossiles des terrains plus modernes. 3° L'altération porte principalement sur la matière organique ou le tissu cellulaire convertible eu gélatine. La proportion est (1) Comptes rendus de l'Académie des sciences, t. XV, p. 723, 1842. SUR LES OSSEMENTS DU LEHM d'ÉGUISHEIM. 107 toujours inférieure à celle qui existe clans les os récents ; mais cette proportion est elle-même variable. Parfois la matière orga- nique manque complètement k" La silice et l'alumine qu'on trouve clans beaucoup d'os fos- siles ou anciennement enfouis, et parfois en très-fortes quantités, sont, pour ainsi dire, étrangères à la constitution des os, et vien- nent manifestement du sol. Telles sont les conséquences que MM. Girardin et Preisseront tirées de leur travail. J'omets les conclusions qui n'ont pas directement rapport au travail présent. Cependant il est deux points que ces chimistes ont admis et que les travaux ultérieurs n'ont pas entièrement confirmés. D'après MM. Girardin et Preisser, les os d'animaux fossiles renferment toujours plus de carbonate de chaux que les os humains anciennement enfouis. Cette assertion, vraie pour ce qui se passe dans certains terrains, se trouve contredite par ce qui a été observé dans d'autres. MM. Girardin et Preisser avaient cru pouvoir conclure de leurs expériences que l'existence du fluorure de calcium dans les os récents est plus que douteuse, et que la présence de ce corps dans les ossements est la preuve cer taine de leur ancienneté. Ils disaient même: « Lors donc que » l'analyse démontre dans un ossement inconnu du fluorure de » calcium en proportions notables, il y a mille à parier contre » un que c'est un os fossile d'animal antédiluvien et non un os » humain. » Il n'est plus possible aujourd'hui d'accorder à la présence du fluorure de calcium une telle importance. Les travaux récents des chimistes ont prouvé que le fluorure de calcium se trouve toujours dans les os récents. D'après M. Zaleski (1), l'os humain en renferme 0■"*"'^^23 et l'os de Bœuf 0"""^^30. Il est du reste évident que des os enfouis dans des terrains exempts de fluorure de calcium ne peuvent pas en renfermer plus ciu'ils n'en conte- naient primitivement, quelleque soitla durée de l'enfouissement. Au contraire, il semble, d'après les analyses des ossements du 1) Bulletin dp la Sociéfé chimique, 1866, p 245. 1G8 SCnEVRER-KESTNER. Lehm, que dans les terrains dépourvus de fluor les os perdent peu à peu celui qu'ils en renfermaient primitivement. Enfin M. Fremy (I), dans ses Recherches chimiques sur les os, a consacré un chapitre aux ossements fossiles. Les conclusions auxquelles est arrivé ce savant confirment celles de MM. Girardin et Preisser que j'ai citées, et ajoutent de nouveaux faits à ceux qui étaient connus. D'après M. Fremy, la substance organique qui reste dans un os fossile est très-variable : des os fossiles ne retiennent plus de matières organiques ; d'autres, au contraire, en contiennent encore 8, 10 et jusqu'à 20 pour 100 ; l'analyse d'un os fossile peut faire connaître la nature du terrain dans le- quel il a été déposé ; dans un terrain crétacé, l'os fossile est toujours incrusté de carbonate de chaux ; on trouve au contraire, en abondance, de la silice dans un os fossile qui sort d'un ter- rain riche en matières sihceuses. Enfin, M. Fremy ajoute cette conclusion importante : « Il ne me paraît pas possible, dit-il, de déterminer, même approximativement, l'âge d'un os fossile, en appréciant la quan- tité d'osséine qu'il retient, car la proportion de substance orga- nique qui reste dans l'os dépend uniquement du degré de poro- sité de la substance osseuse. » J'ajouterai à l'observation de M. Fremy que la proportion de substance organique qui reste dans l'os dépend aussi delà nature du terrain dans lequel il se trouve, ainsi que des variations d'humidité et de sécheresse qu'il a subies et peut-être encore de la température. On comprend, en effet, qu'un os enfoui à une faible profondeur et subissant à un certain point les varia- tions de température de la couche superficielle du sol, toutes autres conditions d'humidité étant égales, se décomposera plus promptement que le môme os enfoui à une profondeur suffi- sante pour que les variations de température soient à peu près nulles. Enfin, dans un terrain poreux et par conséquent aéré, l'altération doit avoir lieu d'une manière plus profonde et plus prompte. (1) Annatesde chimie et de physique (3), 1855, t. XLHI, p. 89. SUR LES OSSEMENTS DU LEHM d'ÉGLUSHEIM. 169 Un nouveau travail sur les fossiles a été présenté à l'Académie des sciences, en 1861, par M. Delesse (1). Dans la première partie de ce mémoire, M. Delesse avait fait observer que la pro- portion des matières organiques dans les fossiles ne dépend pas seulement du temps, mais aussi des roches qui servent de gangue à ces substances, et, en un mot, « de circonstances Irès- compleœes » . Les nouvelles expériences de M. Delesse montrent que l'aug- mentation du carbonate de chaux dans les os fossiles n'a pas toujours lieu, et que souvent l'osséine se retrouve dans les os fossiles dont on peut doser l'azote. « Cependant, dit-il, il n'y en » a presque plus dans les os qui datent du terrain tertiaire ou de » terrains plus anciens. Les os qui appartiennent à l'époque » actuelle ou même au terrain diluvien en renferment au con- » traire une quantité notable. » Après avoir montré, par quelques exemples, que les ossements humains enfouis varient beaucoup, quant à leur teneur en azote, le savant géologue ajoute l'observation suivante qui, dans ce travail, formera la base de mon raisonnement sur la contempo- ranéité de l'Homme et du Mammouth, contemporanéité que je chercherai à déduire de l'analyse chimique. Je ne crois pouvoir mieux faire que de reproduire les termes de M. Delesse : « Lorsque les os sont enfouis dans les mêmes conditions, leur » teneur en azote devient bien comparable, et alors elle est sur- » tout en relation avec leur âge. » D'après les observations de M. Lartet, l'os humain d'Auri- » gnac était associé à des espèces éteintes, notamment au Renne » et au Rhinocéros; il était donc intéressant de rechercher » l'azote dans les os de ces derniers animaux. Or j'ai obtenu » 14,8 pour le Renne et 1/|.,5 pour le Rhinocéros d'Aurignac (2) ; » c'est-à-dire à peu près la même proportion que pour le cubi- (1) Comptes rendus de r Académie des sciences, 1861, t. LH, p. 728 et suiv. (2) Ces nombres, transformés par le calcul, correspondent à 7,9 et 8,2 pour 100 de matière animale ayant la composition de la gélatine. 170 SCHEURER-KGSTNBR. » tus humain du même gisement ; par suite, l'analyse paraît » indiquer que ces animaux sont contemporains de l'Homme. » En résumé, le dosage de l'azote dans un os fossile permet » de contrôler les données de l'archéologie et de la géologie ; il » peut même fournir, dans certaines limites, des indications » sur son âge : c'est donc pour notre globe une sorte de chrono- » mètre. » La note de M. Delesse est de la plus haute importance ; en eifet, en tenant compte des causes d'erreurs multiples qui peu- vent se présenter, et choisissant convenablement les échantillons sur lesquels doit porter l'analyse, on doit arriver, par comparai- son, à des résultats positifs et définitifs. Cependant, dans un sujet aussi déhcat, on ne saurait prendre trop de précautions pour se mettre à l'abri de Terreur. Ainsi, un os, avant son enfouissement, peut avoir subi, à la surface du sol, l'action de l'air et des variations atmosphériques pendant un temps plus ou moins long. Il ne faut donc pas se con- tenter d'analyser un os pris au hasard. Le problème étant posé, et pour établir une comparaison valable entre un ossement humain et différents ossements du même terrain, il conviendra de choisir, comme terme de com- paraison, des os de races éteintes, et parmi ceux-ci les échan- tillons trouvés autant que possible à la même profondeur que l'ossement humain examiné. Si l'analyse démontre dans l'osse- ment humain une composition chimique rapprochée de celle des ossements fossiles, on pourra en conclure avec une grande probabilité, presque avec certitude, la contemporanéité de l'Homme et de l'animal dont proviennent les ossements fossiles. Je dis presque avec certitude, et non avec une certitude com- plète, parce qu'il suffirait que, par certaines circonstances par- ticulières, un ossement humain relativement récent eût subi l'action de l'humidité plus vivement que les autres ossements, pour que Tosséine s'y trouvât diminuée dans une plus grande proportion . Mais je pense que la comparaison peut conduire à une certi- tude complète, si l'on tient compte de la nature de la matière SUR LES OSSEMENTS DU LEHM d'éGUISHEIM. 171 azotée dans les ossements. Je veux parler de la modification de l'osséine en une substance isomère ou polymère, sous l'influence du temps, modification que, d'après mes expériences, les osse- ments fossiles des terrains compactes présentent seuls en quantité notable. Du reste, la composition chimique des ossements fossiles a une grande importance, une importance incontestée par les géologues. N'avons-nous pas entendu, dans la discussion qui a eu lieu devant l'Académie des sciences sur la mâchoire d'Abbeville trouvée par M. Boucher (de Perthes), un savant illustre, M. Élie de Beaumont, s'exprimer de la manière sui- vante : « Les Hommes et les Éléphants, dont les ossements seraient » confondus dans un dépôt diluvien, n'auraient pas été néces- » sairement contemporains, et l'état de conservation différent de » leur matière gélatineuse suffirait, suivant moi, pour avertir » qu'ils remontent à des époques très-différentes. » Or, je crois pouvoir établir que, contrairement à ce que pense M. Élie de Beaumont, on rencontre des ossements humains dont la matière gélatineuse se trouve dans un état de conservation identique avec celui qui s'observe dans les ossements des Élé- phants trouvés dans les mêmes dépôts. Quelques mois plus tard, M. Élie de Beaumont, répondant à M. Boucher (de Perthes) à propos de la même mâchoire, disait : « La dispersion de la matière animale d'un os est une sorte de » chronomètre naturel qu'on doit savoir réduire à sa juste valeur, » mais qu'on ne doit pas affecter de négliger. » Mon désir serait que la mâchoire de Moulin-Quignon fût » comparée chimiquement non-seulement aux ossements fossiles » extraits du diluvium proprement dit, mais encore aux osse- » ments humains retirés des sépultures gauloises ou gallo-ro- » maines, et à ceux qui sont conservés, en si grand nombre, » dans les catacombes de Paris. » Ainsi l'étude chimique des ossements appelés fossiles a été re- connue sinon indispensable, du moins très-utile. 172 SCBEURER-KESTNER. Avant de relater mes propres expériences, je crois qu'il con- vient de résumer les faits qui ont été mis hors de doute par les travaux antérieurs. Il résulte des analyses qui ont été faites jusqu'à ce jour que les ossements enfouis se décomposent plus ou moins prompte- ment. La marche de la décomposition varie avec la nature du ter- rains, sa composition chimique et sa constitution physique ; elle dépend du temps et de la profondeur à laquelle a eu lieu l'en- fouissement. La décomposition se manifeste surtout par la disparition pro- gressive de l'osséine ou tissu cellulaire, et souvent par la miné- ralisation de l'os : c'est-à-dire par la fixation de nouvelles matières minéralesqui viennent occuper, soit les cellules delà partie spon- gieuse de l'os, soit le vide fait par le départ de la matière ani- male. Il résulte de ces faits que la comparaison d'ossements pro- venant de terrains difTérents ou même seulement de couches différentes n'a pas grande valeur. Au contraire, cette com- paraison est de la plus haute importance, lorsque les osse- ments proviennent de la môme couche de terrain et qu'ils ont été trouvés dans des conditions d'enfouissement analogues, comme profondeur, comme compacité du terrain, comme hu- midité. Les analyses suivantes dues à différents auteurs font ressortir les inégalités et les variations de composition qu'offrent les osse- ments enfouis. J'ai choisi à dessein, parmi ces analyses, celles qui se rapportent aux ossements dont les époques d'enfouisse- ment paraissent les plus distinctes les unes des autres, et dont la composition est la plus anormale eu égard au temps de leur sé- jour en terre. SUR LES OSSEMENTS DU LEHM d'ÉGUISHEIM. t7o Matière animale sur lOO parties d'us. Os d'un tombeau gallo-romain de Rouen (1] 0,00 Os d'un tombeau romain à Lillebonne (1) 1,90 Os d'un Rhinocéros fossile (1) 2,00 Os d'un tombeau celtique (1) 3,80 Plésiosaure de l'argile de Di\es(i), 4,80 Tête d'Ichthyosaure (calcaire jurassique) (1) 7,07 Ours fossile de Miallet (Gard) (1) 7,17 Bœuf fossile des cavernes d'Orestou (2) 11,00 Ours fossile (3) 14,00 Cadavres inhumés en 1814, après la bataille de Paris (Ana- lyses de 1844; séjour en terre 30 ans) (3) 15,00 Hyène fossile (caverne de Kirkdale) (2) 20,00 Voilà donc des ossements qui, ayant séjourné en terre pen- dant trente années seulement, ont perdu autant et plus de ma- tière animale, que des ossements enfouis dans d'autres terrains, mais appartenant à des animaux de races éteintes ou disparues. Dans les tombeaux, la matière animale disparaît assez rapi- dement ; il en reste fort peu dans les ossements analysés par MM. Girardin et Preisser. Ce fait est conforme aux conclusions que j'ai tirées des travaux antérieurs. En effet, dans un tombeau, le squelette est dans une couche d'air; entouré ordinairement de dalles, il est exposé à l'action de l'air qui pénètre dans cette cavité artificielle; et pour peu que la dalle supérieure soit recou - verte d'une terre poreuse ou de gravier, de sable, d'un terrain perméable à l'eau, ce tombeau devient une espèce de réservoir dans lequel les eaux pluviales peuvent s'accumuler et séjourner. Le squelette se trouve donc dans les conditions les plus favorables à la décomposition de la matière organique : accès d'air, par suite variations de température ; alternatives d'humidité et de sécheresse ; enlèvement continuel des substances sol u blés dans l'eau, par l'action des eaux pluviales. Les tombeaux creusés pro- fondément sont moins exposés aux agens de décomposition ; mais c'est surtout lorsqu'ils sont établis dans des terrains com- pactes et relativement secs, que les squelettes doivent s'y con- server plus longtemps. Telle est la condition des tombeaux qui se trouvent dans le (1) Analyses de MM. Girardin et Preisser. (2) Analyses de M. Fremy. (3) Analyses de M. Lassaignc. illl SCBEURER-HESTNER. lehm. Cependant il est indubitable qu'un squelette déposé directement dans le lehm, et à une certaine profondeur, se con- servera mieux qu'un squelette renfermé dans un tombeau. Examen chimique du lehm. D'après les résultats fournis par l'analyse, l'auteur considère le lehm d'Éguisheim comme ayant la composition suivante : Eau hygroscopique 1,83 Eau perdue au rouge 6,91 Carbonate de chaux 28,19 Carbonate de magnésie 1,86 Oxvdes ferrique et aluminique 7,00 Silice 53,74 Chlorure de calcium 0,31 Acide sulfurique traces 99,84 Perte 16 100,00 Sous le rapport du chlorure de calcium, la composition du lehm est variable, et l'auteur pense que cette substance pour- rait bien provenir de la décomposition des os enfouis dans ce dépôt. Il ajoute que la présence d'une substance aussi soluble que l'est le chlorure de calcium indique l'imperméabilité du terrain, et que cette imperméabilité explique l'état de conser- vation exceptionnelle des os en question. Examen chimique des ossements. Dans les analyses des ossements, je m'en suis tenu au dosage des substances essentielles de l'os, négligeant le fluor qui ne s'y trouve, du reste, qu'en quantités minimes, le chlore dont la plupart des ossements étaient exempts, et la magnésie dont je n'ai fait que constater la présence ; un seul dosage de magnésie m'a permis de voir que cette substance s'y trouve eu proportions normales (entre i/liei 1/2 pour 100). J'ai employé la méthode générale d'analyse qui est indiquée par M. Fremy à la suite de ses Recherches chimiques sur les os, et qui se trouve relatée dans la nouvelle édition du Traité de chimie de MM. Pelouze et Fremy. — Quant à l'acide carbonique, il a été déterminé par la perte de poids qu'éprouve la poudre SUR LES OSSEMENTS DU LEHM d'ÉGUISHEIM. 175 d'os traitée par l'acicle sulfurique en prenant les précautions usitées. Je me suis servi pour cet usage du tube à deux boules de M. Liebig. Pour avoir le poids exact de l'osséine, elle était recueillie sur un filtre pesé d'avance, puis desséchée, selon les prescriptions de M. Fremy, à 130 degrés. — Du poids brut ainsi obtenu, je re- tranchais celui de la silice et des matières insolubles qui accom- pagnaient l'osséine, dont la valeur était déterminée par la cal- cinationet la pesée. Fragment d'un pariétal humain trouvé dans le lehm d'Eguisheim. Cet os a conservé sa forme primitive. — La table externe du crâne est plus décomposée que la table interne. Traitée par l'acide chlorhydrique faible, renfermant environ 8 pour iOO d'acide anhydre, la table externe abandonne un dépôt sihceux et un peu d'osséine à l'état de filaments ; la table interne ne fournit que de l'osséine et point de silice. Quant à la partie spongieuse, elle ne renferme pas d'incrustations, mais la substance animale s'y trouve en faibles proportions. Ainsi, la table externe du crâne est plus décomposée que la table interne. Ce fait trouve une exphcatiou naturelle dans ce que la table interne est peut- être plus compacte et moins spongieuse que la table externe et que la partie interne ne subit l'action des agents de décomposi- tion que lorsque les os du crâne se sont dissociés, et par consé- quent assez longtemps après la surface externe. Le crâne forme une sphère dans laquelle peuvent s'accumuler des matériaux terreux. Il est évident, dès lors, que lorsqu'il y a un change- ment de milieu ou une variation dans l'humidité, c'est la table externe qui supporte l'action destructive, tandis que la partie interne y échappe. Il en est de même, du reste, de la plupart des ossements que j'ai eu l'occasion d'examiner. La surface extérieure est très-attaquée, et plus on pénètre dans la partie intérieure de l'os, plus on rencontre de matière animale. Aussi ne peut-on pas se borner, dans des essais comparatifs, à choisir un morceau quelconque ; il faut, autant que possible, comparer des os semblables ou, au moins, prendre un échantillon repré- 176 SCHEVRER-KtSTNER. sentant la moyenne de la composition actuelle de l'os. — On peut y arriver en opérant sur une portion d'os entière, et en en enle- vant un morceau avec une scie sur toute la tranche, renfermant par conséquent les proportions normales des parties externes et des parties spongieuses. Le pariétal analysé renferme des oxydes ferrique et aluminique que je n'ai pas dosés. Avant de soumettre à l'analyse les différents ossements sur lesquels ont porté mes recherches, je les ai réduits en poudre et mis successivement en contact avec l'eau, l'alcool etl'éther. L'alcool et l'éther ne se sont chargés d'aucun principe, lors- qu'il s'agissait d'ossements fossiles. L'eau, au contraire, en- traînait des traces d'une substance organique, sur laquelle je reviendrai. Mais les matières grasses oni complètement disparu. Voici le résultat de l'analyse : Eau perdue à 110' 6^0 Osséine 3,1 Silice 3,5 Acide phosphorique 30,0 Chaux Û0,a Acide carbonique 4,0 Oxydes ferrique, aluminique et magnésie. 87,0 Ainsi ces nombres ne nous conduisent pas à 100 : il manque 13 pour 100 de substance pour reconstituer toute la matière employée. Cette différence se trouve en partie reconstituée, lorsqu'au lieu de doser l'osséine par la dissolution chlorhydrique on détermine la matière animale ou organique de l'os par la calci- nation. L'os ayant été séché à 110 degrés perd à la calcination, en lui restituant l'acide carbonique chassé par la chaleur, encore 13°, 2 pour 100. Cette perte ne peut provenir que d'une nouvelle quantité d'eau combinée qui ne se dégagerait qu'à une tempéra- ture élevée, ou de la présence d'une matière organique autre que l'osséine et soluble dans l'acide chlorhydrique affaibli, ou de la présence simultanée de cette eau combinée et de cette matière organique. Or, il n'est pas probable que l'os desséché renferme SUR LES OSSEMENTS DU LEHM d'kGUISHEIM. 177 de l'eau combinée, puisque les substances minérales qui le con- stituent n'ont pas subi de grandes variations. La perte doit donc être attribuée à une autre cause ; en effet, j'ai reconnu que cer- tains ossements fossiles renferment une matière animale autre que l'osséine, matière qui ne préexiste pas dans les os récents, et qui provient sans doute d'une décomposition incomplète de l'osséine. La gélatine humide, abandonnée au contact de l'air, se putréfie en dégageant des vapeurs ammoniacales ; cette pu- tréfaction, ou une décomposition analogue, lente, dans laquelle intervient surtout le temps, transforme peu à peu l'osséine, qui devient partiellement soluble. Aussi, lorsqu'on traite les osse- ments par l'acide chlorhydrique, cette substance s'y dissout-elle, et c'est ainsi que, jusqu'à présent, elle a pu échapper à l'obser- vation des chimistes. Pour se convaincre de la présence de cette matière organique dans la dissolution chlorhydrique, il suffit d'évaporer une petite quantité de celle-ci sur une lame de pla- tine et de calciner le résidu ; on ne tarde pas à voir la masse se charbonner en répandant l'odeur de la corne brûlée. Il est assez difficile d'isoler cette substance, car elle se trouve dissé- minée dans une masse considérable de matières animales. Mais l'essentiel était de constater son existence autrement que par la perte de l'os à la calcination, et de montrer ainsi que je suis au- torisé à attribuer, au moins une partie de cette perte, au départ d'une matière organique différente de l'osséine. En tenant compte de cette perte, l'analyse de l'os pariétal devient: Eau 6,0 * GélatiiiL; 3,1 1 pirto ;i la calcination entre 110" Gélatine moililiée 12,3 ( et la tcnipérature rouyc. Silice 3,5 Acide pliosplioriijue . . . . 30,0 Chaux 40,4 Acide carbonique à,0 99,3 et la perte représentant l'oxyde ferrique, l'alumine et la magné- sie, n'est plus que de 0,7 pour 100. On trouve aussi, en nombres ronds : Matière niinéralc 83 39. Matière animale 1641 100,00 5« série. ZuuL. T, \ll (Culiier n" o.) 4 j[2 178 SCnfiURER-KFATIVER. Il s'agit de savoir si, comme l'a conseillé M. Elle deBeaumont, on peut trouver un argument dans la comparaison chimique d'un ossement humain supposé fossile avec des ossements hu- mains retirés de sépultures anciennes. Dans le but d'étudier cette question, j'ai entrepris l'analyse d'un os pariétal moderne et de divers ossements retirés de sépul- tures anciennes de différentes époques quoique d'après les tra- vaux connus jusqu'à ce jour le résultat ne semble pas devoir être favorable. J'ai été confirmé dans cette conviction : qu'il est im- possible, par l'analyse d'un ossement, de déterminer son âge. Le pariétal moderne, soumis à mon analyse, provient de la collection du musée d'histoire naturelle de Colmar. Mais je ne puis attacher une grande importance aux résultats numériques obtenus, cet ossement ayant, sans doute, subi quelque prépara- tion. En effet, il renferme des traces de cuivre ainsi que du chlo- rure de calcium soluble. Il ne contient pas non plus la pro- portion normale d'acide carbonique, qui, d'après les travaux de M. Zaleski, est de 5,734 pour 100, tandis que je n'en ai trouvé que 1,4 pour 100 dans l'ossement moderne. Mais M. Zaleski a démontré que dans tout tissu osseux : 1° Les proportions respectives de chaux, de magnésie, d'acide phosphorique, d'acide carbonique, sont presque les mêmes chez l'homme et chez les animaux. 2° Le rapport entre la partie animale ou organique et la par- tie minérale est constant pour une même espèce animale. Une noi^elle analyse devient donc inutile, et la comparaison peut avoir lieu entre les nombres normaux donnés par M. Zaleski et ceux obtenus par l'analyse des ossements anciens. Les nombres qui ressortent de mon analyse se rapprochent, du reste, beau- coup de ceux de M. Zaleski : l'ariùtal moderne. Zali'ski. Matière niincralo . . . 65,3 6ô.!ili Matière auimale 3i,7 34,f>6 100,0 100,00 Le pariétal supposé fossile contient, comme nous avons vu, un peu de silice ; il n'est pas incrusté de sels calcaires. La partie externe seule, celle qui a été en contact direct avec le lehm, est SUR LES OSSEMENTS DU LEHM d'éGUISHEIM. 179 recouverte d'une légère couche siliceuse. La composition chi- mique primitive de l'os n'aété que fort peu modifiée. Pour pou- voir établir, sous ce rapport, une comparaison avec la composi- tion minérale des cendres d'os récents, il faut, par le calcul, faire abstraction de cette silice ainsi que de l'eau. On obtient alors les nombres suivants : Pariétal fossile. Zaleski, os récent. Acide phosphorique 39,9 39,0 Chaux 53,7 52,9 Acide, carbonique 5,4 5,7 Ainsi, la composition minérale de cet ossement n'a pas éprouvé de modification sensible. Il en est de même des ossements provenant de sépultures faites dans le lehra ou dans des terrains de même nature. Si les pro- portions respectives des matières minérales et animales peuvent présenter de grandes variations, parce que la constitution phy- sique de la couche a une influence décisive, il n'en est pas de même des proportions des matières minérales qui ne peuvent varier qu'en vertu de décompositions chimiques. Purifiai provenant dCune tombe très^antique. Cette tombe se trouvait dans le lehm ; elle a été découverte au champ de Mars à Colmar, et est déposée au musée de cette ville. Elle était formée d'un assemblage de grosses dalles brutes en pierre calcaire du pays. Le squelette était assez bien con- servé, mais il n'était accompagné d'aucun objet qui pût en faire reconnaître l'âge. Les tombes de ce genre sont en tous cas très- anciennes, et appartiennent peut-être à l'époque gallo-romaine. Rapports des substances minérales : Acide phosphorique 38,2 Chaux 50,8 Acide carbonique 4,6 Ces rapports s'éloignent peu de la normale. Les nombres sont un peu faibles, parce que cet ossement renfermait une petite quantité d'oxyde ferrique. Ils sont obtenus, comme les précédents et comme les suivants, après avoir déduit comme silice le résidu insoluble dans l'acide chlorhydrique. Cet ossement renferme en nombres ronds : 180 SCHEURER-KESTKER. Matière minérale 84,86 Matière animale 15,14 100,00 11 a donc perdu autant de matière animale que l'os supposé fossile. Un autre fragment du même crâne n'a pas donné de trace d'incrustation siliceuse. 11 renferme : Matière minérale 85,45 Matière animale , 14,55 100,00 Crâne trouvé à Colniar, au couvent des Unterlinden, remontant à deux ou trois siècles. Ce crâne a séjourné dans un terrain entremêlé de divers dé- combres. Dans ce milieu meuble, la décomposition a dû être naturellement plus prompte. En effet, cet ossement renferme moins de substances animales que le précédent qui est cepen- dant beaucoup plus ancien : Matière minérale 87,79 Matière animale < 12,21 100,00 Crânes de l'époque mérovingienne. Enfin deux crânes de l'époque franque ou mérovingienne, trouvés, l'un à Herrlisheim, et l'autre àHeidwiller (Haut-Rhin), reconnus par les objets antiques qui accompagnaient les sque- lettes et qui se trouvent au musée de Colmar, ont donné à l'analyse : Herrlisheim. HeiJwiller. Matière minérale 79,99 74,15 Matière animale 20,01 25,85 100,00 100,00 Il est impossible de tirer aucune conclusion de ces différentes analyses, relativement à l'ancienneté des ossements analysés. La matière organique y est plus ou moins bien conservée suivant les conditions dans lesquelles ils se sont trouvés après leur enfouis- sement, et la nature du sol qui les a reçus. La comparaison ne devient possible que lorsqu'on analyse des ossements provenant de la même couche de terrain. Dans ce cas, l'identité de composition devient une probabilité de contem- poranéité. SUR LES OSSEMENTS DU LEHM d'ÉGUISHEIM. 181 Ossements fossiles de Cerf et de Cheval. Ces ossements ont été trouvés dans le lehm d'Éguisheim, non loin de l'endroit où a été découvert le crâne humain supposé fossile. L'os de Cerf se compose d'un morceau de crâne; il se dissout dans l'acide chlorhydrique en abandonnant un dépôt siliceux. Sa composition est représentée par : Eau 7^1 Matière animale : 99 Silice 67 Chaux [ii,li Acide phosphorique 32 6 Acide carbonique 13 99,0 OU, en réunissant les matières minérales en un seul nombre : Matière minérale , 89 16 Matière animale 1 8i 100,00 Rapports respectifs des parties minérales : Acide phosphorique ^2 7 Chaux 54^2 Acide carbonique 17 Cet ossement a été exposé aux agents de destruction, plus que le suivant qui renferme plus de matière animale et moins d'in- crustation siliceuse. L'ossement de Cheval consiste en un os long [métatarsien) ; il se dissout dans l'acide chlorhydrique en abandonnant un léger dépôt siliceux ; il a donné à l'analyse : Eau 6,8 '''élatine 3,9j ,,„ Osseine soluble 9^3 j ' •*'- Silice 0,3 Acide phosphorique 30 9 Chaux ^ii^Q Acide carbonique 44 96,6 traces de fer, de magnésie et'de fluor. La composition de cet ossement se rapproche beaucoup de celle du pariétal humain supposé fossile. Le rapport respectif des parties minérales, défalcation faite de l'eau et de la silice, devient : 185 SCHElIRER-KESTlVrR. Acide phosphnrique 38,7 Chaux 55,2 Acide carbonique 5,5 L'analyse donne aussi : Matière minérale 85,81 Matière animale 14,19 100,00 M. Zaleski indique pour les rapports respectifs des parties mi- nérales d'un os de Bœuf frais : Acide phosphorique 40,0 Chaux 53.9 Acide carbonique 6,2 Composition qui répond à peu près à celle ci-dessus. Ossements de Mammouth. Ce sont des fragments d'un os long, probablement un fémur, qui a été trouvé à Herrlisheim près d'Éguisheim, au contact du lehm du gravier diluvien, sur le bord d'une gravière : cette dernière circonstance explique probablement les dilFérences de composition qu'offrent ces divers fragments d'un même os. Certains fragments contiennent autant de matière animale que Jes ossements précédents; d'autres, au contraire, n'en renfer- ment que fort peu. Leur état de désagrégation ne m'a pas per- mis d'opérer sur un échantillon complet, c'est-à-dire renfer- mant à la fois toute la partie externe et toute la partie interne de l'os. L'analyse d'un de ces fragments a donné les nombres sui- vâpts : Eau 6,0 Matière animale 11,4 Silice 12,4 Chaux 37,9 Acide phosphorique 27,6 Acide carbonique 4.5 99,8 Ces nombres correspondent à : Matière minérale 39,4 Matière animale 13,9 100,0 et le rapport entre les parties minérales est de : Acide phosphorique 86,1 Chaux 54,1 Acide carbonique , 6,4 Voici les résultats d'analyses faites sur d'autres fragments : SUR LES OSSEMENTS DU LEHM d'ÉGUISHEIM. 183 Partie compacte. Partie spongieuse. Matière minérale 92,79 83,23 Matièa-e animale 7,21 14,77 La partie spongieuse s est dissoute dans l'acide chlorhydrique sans laisser de dépôt. La partie extérieure de l'os était seule in- crustée d'une couche siliceuse. Ours {Ursus spelœus) d'une caverne à ossements de Sentheim {Haut-Rhin). Quoique cet ossenient (fragment d'os long) provienne d'un terrain différent du lehm (la caverne est creusée dans le calcaire jurassique jaune), j'y ai déterminé les proportions de matières minérales et animales. L'analyse indique : Matière minérale 90.22 Matière animale 9t"8 100,00 Dans les analyses qui précèdent, la substance animale a été déterminée par la calcination. Mais cà côté de ce dosage, j'ai dé- terminé, dans un grand nombre d'échantillons, la gélatine, par l'emploi de l'acide chlorhydrique affaibli. Si les analogies de compositions qui existent entre le pariétal supposé fossile et les ossements fossiles d'animaux irouvés dans la même couche et clans les mêmes condiiions que le premier, si ces analogies permettent d'accorder une très- grande probabilité à la contemporanéilé de ces ossements, l'examen de la substance animale elle-même nous fortifiera dans nos premières conclu- sions, et je pense que la probabilité pourra devenir une certi- tude. Il est possible, avec les nouvelles données, d'étendre le champ de comparaison et d'y comprendre encore les ossements de Mammouth. Les ossements de XUrsus spelœus offrent sous ce rapport la môme analogie de composition. J'ai démontré que les ossements enfouis donnent par la calci- nation, toutes précautions étant prises contre les erreurs, un nombre qui doit représentcir leur teneur en matière animale. Lorsqu'on cherche à isoler l'osséine par l'emploi d'une liqueur chlorhydrique convenablement diluée, on trouve très-souvent que les ossements sont loin de produire une quantité d'osséine égale à la perte due à la calcination. \Sk SCneURRR-KESTNER. Il y a même des ossements qui, tout en éprouvant une perte sensible à la calcination, tout en noircissant et en répandant l'odeur caractéristique de corne brûlée, ne fournissent pas trace d'osséine après le traitement par l'acide cblorhydrique. Et ce- pendant ces ossements ne cèdent rien ni à l'alcool, ni à l'éther : ils sont exempts de matières grasses. Ils renferment une matière organique azotée différente de l'osséine ou de la gélatine, et qui est soluble dans la liqueur cblor- hydrique. Cette matière provient sans doute d'une décomposi- tion lente de l'osséine. Est-elle moins azotée que cette dernière ? C'est ce que jusqu'à présent je n'ai pas encore pu établir. Lors- qu'on abandonne à l'air de la gélatine humide, elle ne tarde pas à se décomposer en dégageant des vapeurs ammoniacales. Cette fermentation n'a pas encore été étudiée. On ignore quels sont les corps qui se forment dans ces circonstances. L'étude de cette question pourrait jeter du jour sur la transformation de l'osséine dans les ossements enfouis. Les ossements fossiles ou supposés fossiles que j'ai analysés renfermeraient tous cette substance en quantités supérieures à l'osséine intacte transformable en gélatine qu'ils contenaient. Cette matière est soluble dans l'acide cblorhydrique, dans lequel elle se dissout en même temps que la chaux et l'acide phospho- rique. Elle se trouve donc mélangée à une grande quantité de matières minérales dont il semble difficile de l'isoler. Elle est insoluble dans l'alcool et dans l'éther, mais des traces se dissol- vent dans l'eau pure. Une trentaine de grammes d'os de Mammouth, réduits en poudre, ont été triturés dans un mortier avec de l'eau distillée ; le magma a été jeté sur un filtre. La liqueur filtrée a laissé après évaporation environ un demi-gramme de résidu renfermant du chlorure de calcium et une substance organique répandant l'odeur de la corne brûlée par la calcination. Lorsque la matière organique a été brûlée, il reste un résidu blanc qui renferme du carbonate de chaux. La dissolution aqueuse n'est précipitée ni par le tannin, ni par les acides, ni par les sels métalliques. En général, lorsqu'on dissout un os fossile dans l'acide chlor- bydrique dilué (6 degrés Beaumé) et que cet ossement renferme Sl/R LES OSSKMENTS DU LEHM d'ÉGUISHEIM. 185 de la matière animale, il suffît de brûler une petite quantité de la dissolution filtrée sur la lame de platine, pour percevoir d'une manière bien nette l'odeur caractéristique d'une substance azotée qui se décompose ; en même temps, il se fait sur la lame un dépôt de charbon. Ce moyen bien simple suffit pour constater la présence d'une substance organique, différente de l'osséine qui est insoluble dans l'acide chlofhydrique très-étendu. Comme cette substance animale est légèrement soluble dans l'eau, elle ne peut se rencontrer que dans des ossements prove- nant de terrains compactes qui les ont isolés de l'action persis- tante des eaux. Un fragment d'os de Mammouth, provenant du lehm, ayant été déposé dans l'eau pure, au bout de quatre jours le liquide se troubla légèrement par l'azotate d'argent. Cette dissolution n'exerçait pas d'action sur le papier de tournesol. Un centimètre cube de la liqueur, évaporé dans un tube fermé par un bout, a laissé un résidu qui noircit par la calcination. Pen- dant la calcination, le produit dégagea de l'eau qui se condensa dans la partie supérieure du tube, et répandit l'odeur de la corne brûlée. Le liquide provenant de la condensation des vapeurs, dans la partie supérieure du tube, bleuit franchement le tourne- sol. Ces réactions sont caractéristiques d'une substance animale azotée. Ces faits suffisent pour démontrer la présence de l'osséine modifiée dans les ossements fossiles que j'ai analysés; et je me crois autorisé à attribuer à la présence de cette substance la perte à la calcination qui restait sans explication . Je considère donc comme représentant l'osséine modifiée la différence qu'on obtient en soustrayant la gélatine de la perte totale éprouvée par la calcination de 110 degrés au rouge. Ces deux éléments, la gé- latine d'une part, extraite par l'acide chlorhydrique dilué, et l'osséine modifiée, déterminée par la calcination, constituent ce que je désigne par matière ou partie animale de l'os. Le tableau suivant donne les résultats des analyses faites dans ce sens. 186 SCHRURER-KESTNER. Crilne Crâne Obst- de du des de Tête de ParÏPtal inent Henhs- (-■lianip (le Mars Unterlin- {jeidwil- 1er. de f>rf Clii-val fiut)inin de heim. den. fossile. fossile. Aïarn- mniitli. 1 3 3 4 5 6 7 8 (Jsse- ment de Marii- luoutli. 9 COMPOSITION DE LA SUBSTANCE AXIMALE DES OSSEMENTS. Gélatine. . . 93,5 73,5 72,9 72,5 39,5 29,6 20,1 20,0 Osséine mo- difiée. . . . 6,5 26,5 27,1 27,5 60,8 70,4 79,9 80,0 COMPOSITION EN PA] iim^ niNERALES ET ANIMALES. Partie mi- nérale. . . 80,0 85,5 87,8 7/1,2 89,2 85,8 83,6 85,2 Partie ani- male. . . . 20,0 U,5 12,2 25,8 10.8 14,2 16,4 14,8 traces. 100,00 92,8 7,2 L'ossement de YUrsus spelœus a donné les résultats suivants : Eau 5,08 Matière minérale 85,88 Matière animale 9,04 100,00 et pour la composition de la matière animale : Gélatine 14,0 Osséine modifiée 86,0 100,0 Dans le tableau précédent, les ossements sont groupés suivant leur teneur en gélatine rapportée à la totalité de la matière ani- male. Il me semble inutile d'insister sur le caractère général qu'y montrent les ossements fossiles par rapport à la nature de la matière animale, lorsqu'on les compare aux ossements non fos- siles ou plutôt non contemporains du Mammouth et du Cerf. De tous les ossements humains, le pariétal supposé fossile se trouve seul dans la catégorie de ceux dont l'osséine modiflée constitue plus de la moitié de la matière animale. Après l'inspection de ce tableau et avec la condition expresse que les n"* 5, G, 7 et 8, ont été trouvés dans un terrain iden- tique, il me semble difficile de ne pas admettre que le n° 7, com- prenant le pariétal fossile, a été enfoui à la même époque que SUR LES OSSEMENTS DU I.EHM d'éGUISHEIM. 187 les n°* 5, 6 et 8, et qu'il est par conséquent contemporain du Cerfet du Mammouth. Parmi les os fossiles, la tête de Cerf renferme la plus grande quantité de gélatine ; mais cet ossement a dû subir l'action des agents de destruction à un degré plus élevé que les autres osse- ments. Son incrustation siliceuse en est la preuve, et il est dès lors tout naturel que la partie la plussoluble de la substance or- ganique ait disparu en plus grande quantité. Nous voyons, en outre, et par la même raison, que c'est un des ossements qui renferme la plus petite quantité de matière animale. Si l'on tient compte de ce fait, on remarque que, dans les analyses précé- dentes, le rapport entre la gélatine et l'osséine modifi 'e est, dans les ossements contemporains du Mammouth, à peu près inverse de ce qu'il est dans les ossements provenant de sépultures an- cienpes. En résumé, nous pouvons tirer de ces recherches les conclu- sions suivantes : 1 Les ossements fossiles trouvés dans le lehm d'És^uisheim renferment généralement une notable quantité de matière or- ganique. — La conservation de la matière organique doit être attribuée principalement à l'impénétrabilité du terrain et à sa compacité. 2° La présence du chlorure de calcium, qui a été constatée dans certaines couches, est une preuve de la résistance qu'offre le terrain aux infiltrations aqueuses. 3° Les fossiles du lehm sont peu incrustés ; leur surface seule est recouverte d'une légère couche siliceuse ; la composition chimique et les proportions relatives des parties minérales ont peu varié. k" Un certain nombre de ces fossiles renferment , outre l'osséine avec ses caractères distinctifs, une autre substance ani- male provenant probablement d'une modification chimique de l'osséine. En effet, la perte qu'éprouvent ces ossements à la cal- cination dépasse souvent de plus du double celle qui devrait ré- sulter delà combustion defosséine. Cette substance particulière est soluble dans les liqueurs acides. 1 88 SCHElJRiIft-KilSTNER . 5° Il est impossible d'établir 1 asje d'un ossement par l'examen de sa composition chimique ; mais la comparaison permet d'affir- mer si deux ossements, trouvés dans le même terrain, sont con- temporains ou non. L'examen de la partie animale, au point de vue de l'osséine ordinaire et de l'osséine modifiée, et la déter- mination des proportions relatives de ces deux éléments donnent à l'étude comparative une base plus large et un élément de cer- titude de plus. 6" Je ne prétends nullement que l'osséine modifiée se trouve dans tous les os fossiles ou que ceux-ci seuls en contiennent ; mais les ossements du lebm en renferment en quantités très- appréciables, et qui ne peuvent pas être négligées dans une analyse. Un os renfermant les deux substances animales dans des proportions telles que l'osséine modifiée dépasse de moitié l'osséine ordinaire, doit toujours avoir séjourné, pendant irès- longtemps, dans un terrain peu accessible aux variations de température et d'humidité, car l'osséine modifiée est légère- ment soluble dans l'eau. C'est donc un caractère positif d'an- cienneté. 7" Enfin, le pariétal trouvé à Éguisheim présentant la même composition que les ossements d'animaux provenant du même terrain et ayant appartenu à des sujets de races éteintes, la coii- temporanéité de l'être humain et de ces races doit être acceptée comme démontrée au point de vue chimique. CONSIDERATIONS GÉNÉRALES SUR LES ÉCHINIDES RÉGULIERS DU TERRAIN CRÉTACÉ DE FRANCE , Par M. COTTEAU. Le terrain crétacé de France nous a fourni deux cent qua- rante-cinq espèces d'Échinides réguliers. L'abondance et la belle conservation des échantillons que nous avons eus à notre dispo- sition nous oiit permis de faire connaître certains types qui jus- qu'ici avaient échappé à l'observation, de préciser d'une manière plus nette les caractères de quelques genres encore mal définis, et de décrire un grand nombre d'espèces qui, ajoutées à celles que l'on connaissait déjà, forment un ensemble des plus remar- quables. Résumons rapidement quelques-uns des résultats auxquels nous sommes arrivés. Nos deux cent quarante-cinq espèces proviennent exclusive- ment du terrain crétacé : aucune n'existait à l'époque juras- sique ; aucune ne se retrouve dans le terrain tertiaire. Non- seulement ces espèces sont toutes, sans exception, propres au terrain crétacé, mais la plupart se rencontrent à des horizons qu'elles ne franchissent jamais, et le nombre des espèces qui passent d'un étage dans un autre est relativement très-restreint. Ces deux cent quarante-cinq espèces sont réparties dans trente genres qui appartiennent eux-mêmes à quatre familles distinctes. Cinq genres font partie de la famille des Salénidées, quatre de la famille des Cidaridées, seize de celle des Diadématidées et cinq de celle des Échinidées. Sur ces trente genres, plusieurs sont exclusivement propres 190 COTTEAU. au terrain crétacé ; d'autres sont communs, soit avec le terrain jurassique, soit avec le terrain tertiaire, soit simultanément avec ces deux terrains. Un très-petit nombre dépassant les couches supérieures du terrain tertiaire existe à l'époque actuelle. Il n'est pas sans intérêt, au point de vue biologique, de suivre ces différents types dans leur développement, de les prendre à leur première apparition, de constater le moment où ils atteignent leur apogée, et de les voir eusuite s'éteindre plus ou moins brusquement, suivant qu'ils rencontrent, pendant un temps plus ou moins long, des conditions favorables à leur existence. Onze genres s'étaient déjà montrés à l'époque jurassique : Acrosalenia, Agassiz. Cidarii, Klein. Rhabdocidaris, Desor. Hemicidaris, Agassiz. Actoddaris, Agassiz. Pseudodiadema , Desor. Hemipediiia, Wright. Leiosoma, Cotteau. Cyphosoma, Agassiz. Magnosia, Michelin. Stomechinus , Desor. Ces genres sont loin d'offrir dans leur développement des phases identiques : les uns, tels que les Acrosalenia, les Hemici- daris^ les Hemipedina, les Mognosia^ les Stomechinus^ caracté- risent presque exclusivement le terrain jurassique; c'est là qu'ils ont trouvé le milieu qui leur convenait et qu'ils ont répandu à profusion leurs espèces et leurs individus; si, plus tard, ils se montrent de nouveau à l'époque ci^tacée, c'est pour nous offrir quelques espèces isolées qui disparaissent la plupart dans les étages inférieurs. Les genres Cidaris et Pseudodiadema sont doués d'une force vitale plus énergique et plus ^persistante. Le premier est, de tous les genres d'Échinides, celui dont l'existence présente la plus longue durée ; il commence à se développer dès l'origine des terrains secondaires au sein des mers triasiques; il multiplie ses espèces dans toute la série des terrains juras- siques, depuis le lias inférieur jusqu'au Portland; il se montre de nouveau et avec une abondance remarquable dans tous les étages du terrain crétacé; à l'époque tertiaire, il reparaît sous des formes nouvelles et variées, et aujourd'hui encore il compte de nombreux représentants dans toutes nos mers. Le genre ÉCHINIDES DE LA PÉRIODE CRÉTACÉE. 191 Pseudodiadema, tout en fournissant une existence tiîoins pro- longée, présente encore une persistance digne d'être notée : il fait son apparition dans l'onlite inférieure, et s'éteint dans les couches moyennes du terrain tertiaire; déjà très- nombreux à l'époque jurassique, il atteint le maximum de son développe- ment au milieu du terrain crétacé, dans l'étage cénomanien où il est représenté par seize espèces. Deux autres genres, Cyphosoma et Leiosoma, bien qu'ils prennent naissance, comme les précédents, dans le terrain jurassique, subissent une évolution organique bien différente : ils se montrent, il est vrai, pour la première fois à l'époque jurassique, mais ils y sont fort rares, et le maximum de leur dé- veloppement se manifeste non pas dans les couches crétacées inférieures, mais dans les étages moyens et supérieurs; l'un d'eux, le genre Cyphosoma, persiste au delà des couches créta- cées les plus élevées, et se développe en assez grande abondance au sein des assises inférieures du terrain tertiaire, puis disparaît ensuite pour toujours. Dix-neuf genres d'Éch inides ont pris successivement leur origine dans le cours de la période crétacée : Heterosalenia, Cotfeau. Peltasie^, Agassiz. Goniophoru^, Agassiz. Saleniu, Gray. Temnocidaris, Gotteau. Arthocidaris , Cotteau. Heteiodiadema, Gotteau. Glyphocyphus, Haime. Arthopsis, Gotteau. Micropsis, Gotteau. I Echinocyphus, Cotteau. Goniopyyus, Agassiz. Lei.oryphuH , Gotteau. Codiopsis, Agassiz. Cottaldia, Dcsor. Pediivjpsis, Cotteau. Micropedina, Cotteau. Codenhinus , Desor. Psammechinus, Agassiz. Parmi ces genres, les uns, tels que les Heterosalenia, les U eterodiadema , les Glyphocyphus , etc., se cantonnent dans l'étage qui leur est propre : ils y naissent, s'y développent et y meurent; les autres, tels que les Satenia, les Goninpygm, les Codiopsis, parcourent la série des étages, laissant dans chacun d'eux des espèces particulières et essentiellement caractéris- tiques. La plupart sont limités à la formation crétacée, ets'étei- 192 COTTEAU. gneut avec ses dernières assises. Quelques-uns cependant, mais en petit nombre, les Goniopygus, Micropsis, Psammechinus, franchissent les limites qui séparent les deux formations, et re- paraissent dans les assises inférieures du terrain tertiaire. Il y a même cela de remarquable que, sur les treize genres qui ont fait leur apparition pendant la période jurassique, quatre franchis- sent le terrain crétacé et arrivent jusque dans les couches ter- tiaires, tandis que sur les vingt et un genres qui se développent pour la première fois à l'époque crétacée, il en est quatre seule- ment qui remontent dans le terrain tertiaire. Les genres Cidaris et Psammechinus sont les seuls qui existent encore à l'époque actuelle. En résumé, sur les trente genres d'Échinides réguliers que renferme le terrain crétacé de France, onze s'étaient déjà mon- trés dans le terrain jurassique, quinze sont spéciaux aux terrains crétacés et n'en dépassent pas les limites, huit reparaissent dans le terrain tertiaire, deux continuent à vivre dans nos mers. Parmi les trente genres, vingt-deux avaient déjà été signalés par les auteurs ; nous en avons fait connaître onze nouveaux. La e;rande quantité de matériaux que nous avons eus à notre dis- position exphque ce nombre qui, au premier abord, peut pa- raître considérable. Plusieurs de ces types sont dignes de fixer l'attention ; nous citerons en première ligne les Temnocidaris, Oursins de grande taille, confondus jusqu'ici avec les Cidaris, mais qui s'en distinguent nettement par les impressions nom- breuses, subcirculaires, éparses, dont les plaques ambulacraires et interambulacraires sont partout marquées. Nous ignorons quelle est la valeur organique de ces impressions à peu près de même nature que celles que présentent les Goniocidaris, les Glyphocyphus^ les Temnopleurus; il nous a paru d'autant plus utile d'en tenir compte pour la distinction des genres, que ce caractère n'est pas isolé, et correspond à d'autres différences dans le nombre et la disposition des granules. Nous citerons également les Orthocidaris, remarquables par leur forme renflée et subglobuleuse, par leurs ambulacres Heterodiaclema ^ parfaitement caractérisés par la structure bizarre de leur appareil apicial qui se prolonge au milieu de l'aire interambulacraire impaire, et annonce une dis- position toute particulière des plaques qui le composent, forment un des types les plus curieux de la grande famille des Diadéma- tidées; la seule espèce connue, rangée successivement dans les genres Hemicidnris, Pseudodiadema et Pygaster. a été rencontrée sur de grandes étendues : sa présence a été signalée en France, aux Martigues, en Algérie, dans la province de Constantine et sur les bords du désert de Sahara, en Egypte; et plus récem- ment, M. Lartet fils l'a recueillie sur les bords de la mer Morte. Partout elle parait caractériser les couches supérieures de l'étage cénomanien. Mentionnons encore parmi les Diadématidées le genre Or- thopsis^ dont les plaques ambulacraires sont droites et régu- lières, et dont le test est finement chagriné ; le genre Echi- nocyphus , jusqu'ici confondu avec les Glyphocypfius et les Cyphosoma^ et qui se distingue des premiers par ses tubercules imperforés, et des seconds par les impressions qui marquent la base de ses plaques coronales. Mentionnons enfin, parmi les Échinidées qui terminent la série des Échinides réguliers, le genre Pedinopsis aux tubercules crénelés et perforés, aux pores bigéminés; et le genre Micropedina, à la forme globuleuse comme celle des Codechinus, aux pores disposés sur chaque plaque ambulacraire par triple paires plus ou moins obliques, aux tubercules perforés et non crénelées. L'étude minutieuse que nous venons de faire des Échinides du terrain crétacé de France nous confirme de plus en plus dans notre opinion sur l'indépendance et sur la fixité des espèces. Les Échinides, bien que placés sur les degrés inférieurs de l'échelle des êtres, nous fournissent dans cette questioii, qui préoccupe à 5» série. Zool. T. VU, (Cahier ii'^ A). 1 i'i 194 [COTTEIU. ' . si juste titre les esprits les plus sérieux, des arguments dont on ne saurait que contester la valeur. Le test des Oursins n'est pas, comme dans les Mollusques, une simple enveloppe. Ainsi qu'on l'a constaté depuis long- tenq3s, c'est un véritable squelette, à la surface duquel se re- produisent, avec les détails les plus compliqués, les organes essentiels de l'animal. Les plaques ocellaires et oviducales, les pores ambulacraires, le péristome, le périprocte, toujours si variés dans leur arra?igement et leur structure, ne sont autre chose que les manifestations extérieures des organes de la vue, de la génération, de la respiration, de la nutrition, de U digestion. Chez les Oursins fossiles, tous ces caractères sont le plus souvent, en raison de la nature spathique du test, admirablement conservés, et peuvent être étudiés dans leurs moindres détails. Ils reparaissaient chez les mêmes types avec une constance remarquable, et permettent d'établir des déterminations génériques ou spécifiques presque toujours ri- goureuses. Si les espèces ne sont que des modifications successives de iypes préexistants qui se transforment suivant les milieux où ils se développent, on ne manquera pas de rencontrer les traces de ce travail opéré par la nature ; on surprendra le secret de quel- ques-unes de ces transformations ; on retrouvera nécessairement quelques-uns de ces types intermédiaires qui ont servi de passage entre une espèce et une autre, et qui devront être d'autant plus nombreux que les types, qu'il s'agira de rattacher les uns aux autres, auront des caractères plus opposes. Rien de pareil ne s'est passé en ce qui touche les Échinides. Notre collection comprend plus de six mille échantillons re- cueillis dans les localités les plus diverses ; le nombre de ceux qu'on a bien voulu nous communiquer est plus considérable encore ; chaque jour de nouvelles richesses s'ajoutent à celles que nous connaissons déjà, et nous sommes encore à constater l'existence d'un de ces types, qui, par suite de modifications graduelles, a dû servir de passage entre deux formes opposées. Pour ne pas sortir du terrain crétacé, prenons, par exemple, le ÉCHINIDES DE LA PÉRIODE CRÉTACÉE. 105 type Codiopsis qui commence avec les couches mférieures de l'étage uéocomien, et se perpétue, sous des formes spécifiques variées, jusqu'à la flu de la période crétacée. La structure de son appareil apicial et de son péristorae, la nature toute particulière de ses tubercules caducs, leur arrangement anormal à la sur- face du test, constituent un ensemble de caractères qui ne pei- met de le confondre avec aucun autre. Cet ensendjle de carac- tères se manifeste dès la première apparition du type, sans qu'il soit possible de retrouver, parmi les autres genres de la même famille qui s'étaient développés à l'époque précédente, une espèce quelle qu'elle soii, dont il se rapproche même indirecte- ment; et lorsque plus tard, à la fin de l'époque crétacée, il dis- paraît de la série animale, il s'éteint tout entier, et les types qui le remplacent ne sauraient en aucune manière lui être rattachés. Il en est de même du genre Heterodiadema, dont l'existence est limitée à un seul étage du terrain crétacé. Quelle espèce, avant son apparition, présente en germe cet appareil apicial si peu en rapport avec l'organisation habituelle des Échinides réguliers? Il en est de même encore des Goniopygus, des Micropsis, de la plupart des types, en un mot, que nous avons étudiés. Danscette question de la fixité ou de la mutabilité des espèces, il faut tenir un grand compte des faits qui se sont passés dans les temps géologiques ; c'est là surtout que nous devons chercher les éléments de décision. L'étude minutieuse et comparée des types qui se sont déve- loppés naturellement dans la longue série des étages, et dont nous pouvons aujourd'hui d'un seul coup d'œil embrasser la succession, nous fournira toujours des arguments plus positifs que ceux qu'on peut trouver dans les faits actuels, résultats d'une période de temps relativement très-limitée, et subordonnés le plus souvent à l'influence profondément modificative de l'homme. RAPPORT SUR UN TRAVAIL DE M. MAREY, RELATIF A LA NATURE DE LA CONTRACTION DANS LES MUSCLES DE LA VIE ANIMALE, FAIT A l'académie DES SCIENCES TAR M. LONGET, Au nom de la Coniniissinn cliargée de dcccrncr les prix de médecine pour le concours de 1866 (1). Jusqu'ici, on désignait sous le nom de contraction tous les mouvements produits par un muscle, aussi bien la contraction soudaine provoquée par une décharge électrique que les mouve- ments lents et gradués que la volonté commande. Le môme mot s'appliquait aussi à l'action de tout muscle : ainsi on disait également la contraction du biceps et la contraction du cœur. M. Marey, appliquant la méthode graphique à l'étude des différents actes musculaires, a établi : 1" qu'il faut distinguer ici deux actes bien différents, l'un quil appelle la secousse muscu- laire, et l'autre qui est la contraction proprement dite; 2" quecer- tainsmuscles, le cœur, par exemple, ne peuvent produire que des secousses, tandis que d'autres, comme les muscles volontaires, peuvent produire, selon les cas, la secousse ou la contraction. A. L'auteur désigne sous le nom de secousse musculaire un raccourcissement brusque du muscle, suivi aussitôt d'un relâche- ment. Le type de ce mouvement est celui que provoque une décharge électrique ou bien l'excitation d'un nerf moteur. Le caractère de la secousse d'un muscle vivant est d'être toujours identique avec elle-même, d'avoir fatalement toujours la môme amplitude et la même durée. Mais la secousse peut varier d'un muscle à un (1) Ce compte rendu des recherches de M. Marey est extrait du rapport général sur le concours pour les prix de médecine et de chirurgie fondés par M. de Montyon et décernés annuellement par l'Académie des sciences. L'un de ces prix a été remporté parle mémoire de M. Marey, séance du 11 mars 1867. SUR LA CONTRACTION DES MUSCLES, 197 autre ; elle diffère surtout si l'on compare les muscles volon- taires dans les différentes espèces animales. Ainsi, chez l'Oiseau, la secousse est très-brève : elle ne dure guère que trois centièmes de seconde. Elle n'est guère plus longue chez le Poisson. Chez l'Homme, la durée est de sept à huit centièmes de seconde. Elle dure quatre à cinq fois plus chez les Crustacés ; enfin, chez la Tortue, la secousse relative- ment très-longue, dure plus d'une seconde. B. Quant à la contraction musculaire, l'auteur démontre que cet acte, qui a pour type les mouvements volontaires, est un phénomène complexe. îl résulte de la fusion ou interférence d'une série de secousses très-fréquentes. C'est ainsi qu'un son, engendré par des vibrations successives, fournit néanmoins une sensation qui paraît continue. L'emploi des appareils enregis- treurs permet d'analyser la contraction musculaire et d'assister à sa production. Si l'on applique à un muscle volontaire des décharges électriques égales, mais de fréquence croissante, on voit d'abord se produire dans le muscle des secousses distinctes; plus tard, chaque secousse n'a pas le temps de s'effectuer avant que la suivante n'arrive, et alors l'interférence commence. Chaque secousse s'ajoute partiellement à la précédente, et l'on n'aperçoit plus que son sommet. Ces sommets s'accusent eux- mêmes de moins en moins et finissent par disparaître comph-te- ment; la contraction est établie. Si la fréquence des excitations électriques augmente encore, il en résulte une augmentation de l'intensité de la contraction. M. Marey démontre, par ses expériences, que cette interfé- rence des secousses existe dans toute espèce de contraction, non-seulement lorsqu'on emploie l'électricité, mais aussi dans les contractions volontaires, dans celle que provoque l'action de certains agents chimiques sur les nerfs moteurs, dans celles du tétanos produit dans la strychnine, etc. Puisque Vinlerférence des secousses continue la contraction, il s'ensuit que, chez les divers animaux, il faudra, pour faire con- tracter les muscles, provoquer des secousses d'autant plus fré- quentes que celles-ci sont plus brèves. M. Marey a démontré, en 198 M*REY. effet, que, chez l'Oiseau, il faut plus de soixante-quinze décharges électriques par seconde pour produire la contraction ; chez l'homme, il n'eu faut guère que vingt-cinq ou trente. Enfin, chez la Tortue, il suffit de quatre à cinq secousses par seconde pour obtenir la contraction . Dans un but de recherches chimiques, l'auteur a imaginé un appareil qu'il appelle pince niyographique, qui peut s'appliquer à tout muscle superficiel et transmet à un enregistreur tous les mouvements que le muscle produit. La construction de cet in- strument est basée sur ce principe, qu'un muscle qui se raccour- cit d'une certaine quantité et avec une certaine force se gonfle avec la même force et d'une quantité proportionnelle. Or, quand le gonflement du muscle est sensible à travers la peau, il est très- facile de l'enregistrer avec toutes ses nuances au moyen des appareils qui donnent les caractères du pouls, des battements du cœur et de la respiration. Il devient donc possible de compa- rer la secousse musculaire dans différentes maladies avec le même phénomène enregistré sur l'Homme sain. Les différentes paralysies, suivant qu'elles sont de cause nerveuse ou musculaire, pourront fournir de nouveaux caractères diagnostiques au même titre que les effets de certains poisons que l'auteur a déjà étudiés. Terminons en disant que des recherches de M. Marey il résulte encore que la systole du cœur n'est point une contraction, mais une secousse aussi longue à peu près que celle d'un muscle de Tortue. La démonstration de ce fait résulte des effets d'induction produits par un cœur sur une patte galvanoscopique de Gre- nouille. Les expériences dont les résulats viennent d'être énoncés, expériences aussi remarquables par leur nombre que par leur netteté, nous ont paru avoir rendu un incontestable service à la science et devoir être utiles au diagnostic de bien des affections et, par suite, à la pratique médicale. OBSERVATIONS SDR DES CRUSTACÉS RARES OU NOUVEAUX DES COTES DE FRANGE, Par M. HEUiSE. (Douzième article.) MEMOIRE SOR LES NOUVEAUX GENRES OICEOBATHE, UPEROGCOS et SUNARISTE. Puisque nous avons été conduit par le cours de nos recher- ches à nous occuper des Crustacés inférieurs, nous ne laisserons pas échapper l'occasion d'en faire connaître deux nouveaux, dont l'un formera un genre et l'autre une espèce; nous en décri- rons ensuite deux autres, également inédits, qui sont aussi très- intéressants : celui suitout qui vit avec les Paawre.s, dont il par- tage le domicile et peut-être la nourriture et qui, à ce genre d'existence déjà assez singulier, joint, en outre, des particula- rités de conformation qui ne sont pas moins curieuses à étudier ; enfin, nous parlerons d'un de ces nombreux Crustacés qui vivent dans les Ascidies composées, dont nous avons déjà signalé plu- sieurs à l'attention des carcinologistes. Phoxichile inerme. -— Phoxichilus inermis. < Il ressemble beaucoup au Phoxichile épineux, si ce n'est qu'il est un peu plus grand. Il a environ 10 millimètres de lon- gueur. Sa tête qui, comme son corps et ses pattes, est cylindrique, est arrondie à son extrémité et est moins épatée que dans l'autre espèce, et, après un léger rétrécissement latéral, s'élargit 200 ^ UESSE. (le nouveau pour se rétrécir considérablement à sa base, qui est fixée sur le premier anneau thoracique. L'extrémité du rostre dépasse un peu le niveau du deuxième article des pattes de la première paire. Le thorax est formé de quatre anneaux, qui, sauf le premier, qui est le plus long, sont tous de la même dimension et de la même largeur; il y a seulement im élargissement assez prononcé à l'endroit où les pattes prennent leur origine. Le premier anneau thoracique porte, en dessus et à son ex- trémité supérieure, un tubercule médian et conique, à la base duquel sont placés quatre petits yeux lisses. \j abdomen est très-petit comparativement au thorax et beau- coup moins gros que lui. 11 se compose de trois articles, égale- ment cylindriques, dont les deux premiers sont à peu près de la même longueur et de la même largeur, mais le dernier, qui est presque aussi long, est des deux tiers moins gros. Cette der- nière partie du corps est toujours relevée en crochet, la pointe tournée du côté du dos. Les pattes, qui sont au nombre de quatre paires, sont très- grêles et trois fois aussi longues que le corps. Le sixième article est le plus allongé; on n'aperçoit que quelques épines à l'extré- mité de la troisième et de la quatrième articulation, mais il n'en existe pas, comme dans l'autre espèce, au milieu de celle-ci. Les j)atte.s accessoires de la femelle sont beaucoup plus courtes et plus grêles que les autres. Elles se composent de sept articles, dont le dernier est conique, court, et se termine par une pointe arrondie. Les œufs sont groupés, en masse considérable, sous le ventre et maintenus par les pattes supplémentaires dont nous venons de parler. Coloration. — Le corps est d'une jolie couleur rose foncé, laissant apercevoir par transparence, au milieu, le tube digestif, ainsi que les prolongements tabulaires latéraux qui sont colorés en vert et forment, dans toute leur étendue, une raie axillaire très-facile à suivre. Les yeux sont rouges, divisés entre eux par une raie cruciale blanche. CKUSTACliS NOUVLiAUX DES COTES DE FRANClî. iOl Habitat. — Trouvé, le 15 décembre 1851, sur la carène du navire le Quimperois, revenant d'un voyage qu'il venait d'ef- fectuer dans la Méditerranée. Nota. — Notre espèce, d'après ce qui précède, se distingue du Phoxilus spinosus par sa taille qui est plus forte ; le rostre, qui est moins épaté au bout; par la conformation de l'abdo- men, qui est relativement assez grand et composé de trois ar- ticles; enfin par l'absence d'épines sur les pattes, ailleurs qu'à l'extrémité inférieure de la troisième et de la quatrième articu- lation de celles-ci. Genre OICÉOBATHE. — OICEOBATHES, Nobis (1). OicEOBATiiE ARAIGNÉE. — Oiri'ohdfhc^ (iruchne, Nol)is ^2). Le corps n'a que 6 à 7 millimètres de longueur. Il est presque aussi large que long et est divisé en quatre segments, par trois lignes latérales, en relief et en chevron, dont les extrémités des deux premières sont dirigées du côté de la tôte, et l'autre vers l'abdomen. Une autre ligue, également en relief, part du tuber- cule oculaire et descend verticalement vers l'abdomen dont elle atteint la base. Ces trois lignes présentent, à leur point de jonc- tion, trois petits tubercules ovales placés transversalement. La tête est petite et conique; le rostre est cylindrique, obtus ta son extrémité qui ne dépasse pas le niveau du troisième article des pattes thoraciques de la première paire. On aperçoit, de chaque côté, à sa base, une paire à' antennes très-grêles composées de huit articles dont un basilaire, large et court, suivi d'un très-grand, qui, à lui seul, est plus long que tous les autres ensemble, et est suivi de six autres de même grandeur, couverts de quelques poils. L'extrémité du rostre ne dépasse pas le niveau du deuxième article de ces antennes. On voit aussi, à la base de la tête et au-dessus, de chaque côté du tubercule oculifère, deux autres très-petites antennes (1) De oî«Éu, j'habite; P^ôs;, profonduiir. (2) Planche 4, figures 1 et 9. ^02 BESSE. composées de trois articles, dont le basilaire est court, suivi d'un autre article beaucoup plus long que celui-ci, et accompagnés de deux autres petits articles, recourbés en crochet, dont le der- nier se termine en pointe arrondie, et l'avant-dernier est muni d'une épine (1). Le tubercule oculifère (2) est à la base de la tête et à l'extré- mité antérieure du premier anneau thoracique. Il est divisé en quatre parties égales par une ligne cruciale dans chacune des- quelles se trouve un œil. h'abdomen est horizontal et fait suite à la ligne thoracique, en relief, qui se trouve au milieu de cette partie du corps. 11 n'est composé que d'un seul article, en forme de navette, et pointu à ses deux extrémités. Les pattes thoraciques (3), qui sont au nombre de quatre paires, sont grosses et fortes et n'ont, à peu près, que deux fois la longueur du corps. Elles sont composées de huit articles, dont le troisième est court, gros et arrondi ; les quatre suivants, qui sont à peu près de la môme longueur, sont plus ou moins hérissés de poils rudes et d'épines; enfin le dernier article est terminé par deux fortes griffes, dont l'une est un peu plus grande que l'autre. Il y a, en outre, trois fortes épines à la partie antérieure de ce dernier article. Les pattes accessoires [li) de la femelle sont beaucoup plus grêles et plus courtes que les précédentes. Elles sont formées de neuf articles, y compris le dernier, qui est armé d'une assez forte griffe recourbée. Le corps est recouvert, comme les pattes, de poils très-forts et très-hérissés; il n'eu existe pas sur Tabdomeu qui est égale- ment dépourvu d'épines. Coloration. — Le corps, ainsi que les pattes, sont d'une cou- leur jaune brun, assez vif, tacheté de petits points noirs. Les yeux sont d'un rouge foncé, séparés par une ligne cruciale (1) PI. à, fig. 9. (2) Fiij. i, 9, 3 et 4. (3) Fig. 5. (4) Fig. 3. CRUSTACÉS NOUVEAUX DES CÔTES DE FRANCE. 20S blanche ; mais ils sont très-chatoyants et changent souvent de couleur, suivant l'incidence de la lumière, aussi paraissent-ils, tantôt rouges, tantôt verts, jaunes ou bleus. Habitat. — Trouvé, le 21 août 1851 et le 15 septembre 1853, à une profondeur d'environ 50 mèti'es, sur des plantes marines et des Polypiers fixés sur les canons, sauvelés par des plongeurs, du vaisseau le Golymen qui a péri, en 1814, sur une roche placée à l'entrée de la rade de Brest. Genre UPEROGCOS — UPEROGCOS, Nobis (1). Uperogcos Tortue. — • Uperogros tenfudo (2). Il a environ 3 millimètres de longueur sur un demi-millimètre de large. Le bord frontal, qui est plat en dessus et arrondi en demi-cercle, forme une saillie très-grande en dehors du pre- mier anneau céphalo-thoracique, sous lequel il parait pouvoir, en se contractant, se retirer. Un œil unique est placé au milieu du front. Le premier anneau thoracique est assez grand. Il est arrondi à son sommet, et les bords latéraux présentent, de chaque côté, une pointe également arrondie au bout, qui se rabat sur l'an- neau suivant, lequel est beaucoup moins grand, quant à la hau- teur, que celui qui le précède, mais, en revanche, est aussi un peu plus large transversalement. L'anneau suivant, c'est-à-dire le troisième, est égal au précédent, en hauteur et en largeur; il présente, latéralement, des bords saillants et il est très-échan- cré au bas. Vient ensuite un petit anneau, très-étroit, quant à la hauteur, et beaucoup aussi moins large que le précédent. Celui-ci est suivi de six anneaux abdominaux, dont le premier, encore moins large que le précédent, est très-échancré en pointe, latéralement, et est suivi d'un autre article cordiforme. Vient ensuite le prolongement abdominal, qui est cyhndrique et divisé en quatre anneaux de la même grandeur, à l'exception (1) ÏTTs'po^xoî, gonflé. (2) Fig. 7. ^O/l OESSE. toutefois du dernier, qui est une fois et demie plus grand que les précédents et qui donne attache, à sa partie inférieure, à deux appendices plats et divergents, lesquels sont garnis, à leur extrémité, de quatre soies rigides dont les deux du milieu sont les plus longues. Le bord inférieur des trois avant-derniers anneaux de l'abdomen est entouré, circulairement, d'un relief très-prononcé. Le corps est donc formé de quatre anneaux thoraciques et de cinq abdominaux. En dessous du corps, on aperçoit, des deux côtés, près du bord frontal (1), une paire de petites antennes, très-minces et très-courtes, divisées en dix ou douze anneaux, tous à peu près de la même dimension. A la base de celle-ci sont placées, de chaque côté, les pre- mières pattes thoraciques qui sont assez grêles, formées de quatre articles, dont le premier et le dernier sont les plus longs, e( qui sont terminés par trois griffes de moyenne grandeur (2). La bouche (3) se trouve un peu plus bas et entre ces deux pattes. Elle est conique et son ouverture est placée à l'extré- mité inférieure de ce cône. Elle est environnée et suivie die trois paires de pattes-mâchoires, très-fortes et plates, qui peuvent se superposer et sont toutes terminées par une assez forte griffe. La première palte thoracique est placée en dessous de celle-ci, à la base du premier anneau céphalothorax. Elle est birameuse. La branche interne est plate et garnie de longs poils et d'é- pines; la branche externe est également garnie d'épines et est terminée par des griffes. L'une et l'autre sont formées de quatre ou cinq articles. Les trois autres pattes thoraciques ont la môme conformation que la précédente. Le premier anneau abdominal porte, en outre, un appendice plat et arrondi au bout. Vu de profd (4), le corps de ce Crustacé paraît très-épais et très-bombé; il est divisé en anneaux mal délimités et séparés entre eux par des dépressions plus ou moins profondes. Les (1) Fig. 7, 8 et 10. (2) Fig. 9. (3) Fig. 10. (4) Fig. 8. CRUSTACÉS NOUVEAUX DES CÔTES DE FRANCE. 205 marges sont plates et transparentes, ayant un aspect gélatineux. I.e premier anneau thoracique s'élève d'une hauteur considé- rable au-dessus de la tète et forme une sorte de voûte sous laquelle elle peut s'abriter, comme les Chéloniens le font dans leur carapace. Coloration. — Le corps est d'un blanc mat transparent, au ti'avers duquel on aperçoit les viscères qui sont colorés en vert foncé. L'intestin, qui part de l'œsophage pour se rendre à l'ou- verture anale en ligne directe, est coloré en noir. L'œil est rouge. Habitat. — Trouvé, le 24 novembre '186i, dans un Polycli- nium incrustant, sur X^Cystoseira fibrosa. Ce Crustacé est très- agile et très-vivace. Nous l'avons conservé vivant, du 20 no- vembre au 15 décembre 186/i. Genre SUNARISTE. - SUNARISTFS (1). SuNARiSTE DU Pagure. — Swiaristes Ptigiiri{'l).''. Il a 5 millimètres de long sur 2 millimètres de large. Son corps, en forme de massue, est très-allongé et divisé en dix aimeaux, dont cinq thoraciques et cinq abdominaux. En dessus, la tête présente une expansion frontale très-plate, creusée au milieu en forme de gouge. Cet appendice est arti- culé à sa base et est mobile, de sorti; qu'il peut suivre les mou- vements d'abaissement ou d'élévation des antennes. Un peu au-dessous et au milieu se trouve un œil unique. Le premier anneau céphalo -thoracique est oblong et il est, cà lui seul, presque aussi long que les quatre suivants qui sont à peu près de la même grandeur, mais vont en diminuant de largeur. Le premier anneau abdominal est aussi, chez la femelle, aussi long que les quatre autres ; il est séparé du thorax par un espace assez écarté et arrondi (3) qui facilite les mouvements (1) S'jvapiorc;, coiiuiicusal. (2) Fig. 11 et 12. (3) Fig. 18. 266 H ESSE. du corps. Ces derniers anneaux sont, à peu près, de la même grandeur, et le dernier se termine par deux appendices plats et divergents qui sont garnis, à leur partie inférieure, de six soies rigides dont les deux du milieu sont les plus longues. Les sacs ovifères forment un ovale très-altongé et sont presque pointus des deux bouts. Ils sont attachés, par leur extrémité supérieure et par un pédicule, au bord inférieur du dernier anneau Ihoracique, et ^leur longueur égale celle de l'abdo- men. En dessous (1), on aperçoit d'abord les antennes placées de chaque côté de l'expansion frontale. Elles sont relativement courtes et grosses, fusiformes et composées de dix articles qui vont en diminuant de longueur et de grosseur de la base au sommet. Le dessus de ces antennes est garni d'épines très- fortes, placées verticalement (2), lesquelles sont garnies d'autres petites épines latérales fixées à angle droit et pennées. L'ex- trémité des antennes est, en outre, armée de piquants très-longs et divergents. Un peu au-dessous, et à la base de ces antennes, est placée la dernière paire de patles ihomciques. Elles sont assez fortes et composées de cinq à six articles, qui vont en diminuant de grosseur de la base au sommet, lequel est terminé par des pointes longues et acérées, mais aucune n'est recourbée en griffe. La première paire de pattes mâchoires supérieures (3) est grosse et courte. Elle se compose d'un appendice plat, divisé en trois articles arrondis et garnis de longs poils; puis vient la deuxième paire de mâchoires inférieures (4), qui est double et est composée, intérieurement, d'un appendice terminé par deux pointes cornées, mousses, tandis que la branche extérieure, qui est bi-articulée, est plate et également arrondie au bout, qui est aussi garni de soies longues et rigides. On aperçoit, en (1) Fig. 13. (2) Fig. lû et 15. (3) Fig. 22. (4) Fig. 23. CRUSTACÉS NOUVEAUX DÇS CÔTES DE FRANCE. "207 outre, latéralement, une autre petite patte-mâchoire plate et recourbée en bas dont l'extrémité arrondie est également bordée de poils rigides (1). La bouche proprement dite a beaucoup de rapport avec celle des Crustacés d'un ordre plus élevé. Elle se compose d'une mâ- choire supérieure, cornée et crochue, destinée à triturer les objets, et d'une mâchoire inférieure coupante et relevée du côté de l'autre. Elles sont, en outre, accompagnées de dents très- solides et très-aiguës disposées en scie (2). La première paire de pattes thoraciques (3) est placée au- dessous de l'appareil buccal et à la base du bouclier céphalo- thoracique. Elle est double, composée de deux tiges fixées sur le même pédoncule qui est large et très-fort. La branche extérieure est composée de sept articles qui sont tous garnis, sur le côté, de pointes extrêmement fortes, et, à son extrémité, elle est terminée par des soies longues et diver- gentes. La deuxième branche est un peu plus courte que l'extérieure; elle est, comme l'autre, garnie de forts piquants, et, au lieu d'être, comme celle-ci, terminée par des poils longs et rigides; elle présente, à son extrémité, des pointes très-fortes et très- aiguës (h). Les trois autres paires de pattes thoraciques sont également conformées comme celles-ci. Le premier anneau abdominal laisse apercevoir, à sa partie supérieure, un large orifice double qui est celui des organes sexuels (5). Immédiatement en dessous se trouvent deux appen- dices plats destinés probablement à faciliter le résultat de l'ac- couplement. En outre, on aperçoit, en examinant le corps de profil, une sorte de nervure formant relief, qui part de l'appen- dice placé au-dessous de l'ouverture des organes génitaux et se (1) Fig. 13 et 20. (2) Fig. 21. (3) Fig. 13 et 16. (4) Fig. 17. , (5) Fig. 18. 208 BESSE. prolonge jusqu'à l'extrémité inférieure du dernier anneau abdo- minal (1). Tout ce que nous venons de dire ne concerne que la femelle, nous allons maintenant décrire le mâle (2) : Il est un peu plus petit que la femelle et son corps est aussi plus étroit; il lui ressemble du reste entièrement, sauf les excep- tions que nous allons signaler. Les antennes (o), au lieu de se terminer par une extrémité fusiforme garnie de poils rigides, présentent une main très-forte, subchéliforme, armée d'une griffe très-puissante et recourbée, qui, en se rabattant sur la face inférieure, est destinée à saisir les objets. Celle-ci présente une petite rigole formée par les deux bords qui s'avancent parallèlement de chaque côté jusqu'à l'extrémité inférieure de cette main, où se trouve une petite cavité, dont l'orifice est arrondi, et de laquelle émerge une soie longue et pennée qui se dirige vers la griiïe dont nous avons parlé. Cette griffe est de plus accompagnée, à sa base, de deux sortes de dents cornées, arrondies à leur sonmiet. Le premier article qui suit cette main, et sert à la fixer à l'ex- trémité de l'antenne, est très-court et très-évasé à son extré- mité supérieure ; il est disposé en cône renversé, de manière à favoriser ses mouvements dans tous les sens. Les anneaux du corps sont tous, à peu près, de la même gran- deur, même le premier de la région abdominale qui n'excède que peu celle de ceux qui le précèdent ou le suivent. La première et la dernière paire de pattes thoraciques sont les plus minces. Elles sont toutes biramées. La deuxième, qui est de beaucoup la plus grossse, est armée, à sa tige interne, d'un fort ongle pointu et corné, en forme d'épieu (h). La dernière patte thoracique est également munie, k sa branche interne, d'une double griffe crochue (5); enfin, l'appendice qui se trouve (1) Fig. 18, 19 et 12. (2) Fig. 18. (3) Fig. 18 et 24. {à) Fig. 12 et 25. (5) Fig. 12. CRUSTACÉS NOUVEAUX DES CÔTES DE FRANCE. 209 au-dessus de l'ouverture des organes génitaux, qui paraît aussi d'une substance cornée, est terminée en pointe. Coloration. — Le corps, chez la femelle, est d'un vert pâle inclinant un peu vers le jaune ; cette couleur domine du côté supérieur de la tête. Une double raie, d'un beau bleu d'indigo, se rejoignant au haut du corps et descendant verticalement vers l'extrémité de l'abdomen, s'éloigne, à la hauteur des pre- miers anneaux thoraciques et du troisième avant-dernier abdo- minal au delà duquel elles se confondent en une seule. Deux autres raies ondulées, de la même couleur, s'aperçoi- vent des deux côtés de celle-ci sur la partie latérale du bouclier céphalo-thoracique ; l'œil est d'un rouge vif, et les œufs sont d'un bleu d'indigo très-vif et très-foncé. La couleur du mâle diffère peu de celle de la femelle, si ce n'est que la raie bleue qui descend perpendiculairement de la tête à la partie inférieure de l'abdomen est large et pleine, et qu'elle est d'un rose violet assez éclatant. Le corps, dans l'un et l'autre sexe, est extrêmement luisant et paraît comme vernissé. Habitat. — Trouvé, pour la première fois, le 16 décembre 1856 et depuis lors fréquemment et toute l'année, avec les Pa- gures dont ils habitent la coquille. Il iotcgio. PYCNOGONIDIENS. Nous n'avons eu occasion d'observer les mœurs des Pycno- gonidiens que très-imparfaitement, aussi n'apporterons-nous, pour le moment, que peu de faits nouveaux relativement à leurs habitudes. On ne les trouve guère qu'aux plus basses marées de syzygies, cachés sous les pierres ou parmi les plantes marines; il paraîtrait donc qu'ils vivent généralement à une assez grande profondeur, comme les Oiceobathes que nous avons recueillis sur des canons retirés à environ 50 mètres sous l'eau. Leurs mou- vements sont extrêmement lents; ils paraissent avoir infiniment de peine à remuer les longues pattes sur lesquelles ils semblent 5« série, Zool., T. VU. (Cahier n" U.^ 2 U 2'tO MESSE. montés comme sur des échasses, et, à ce propos, nous avons remarqué que les jeunes individus du Phoxilidium femoralum n'ont d'abord les pattes ambulatoires composées que de deux articles très-courts, et que le dernier est terminé par une griffe très-mince et très-crochue dont la longueur est au moins trois fois celle de ces deux premiers articles. C'est sur la pointe de ces longues griffes, qui sont du reste assez fortes pour soutenir le poids du corps, que ces jeunes Crustacés marchent. On conçoit dès lors les efforts qu'ils doivent faire pour mettre en mouve- ment des membres dont les extrémités sont aussi éloignées du centre d'action. 11 nous reste à signaler une des plus curieuses particularités que présente l'organisation de ces Crustacés : nous voulons parler de leur système visuel (1), Il se compose de quatre yeux de forme conique qui sont placés, chacun dans son compartiment, les sommets des cônes réunis au centre et les bases dirigées en dehors; de sorte quCj par cette admirable combinaison, ils sont braqués, dans toutes les directions et que conséquemment rien ne peut échappera leur action. Nous ne croyons pas que l'on trouve ailleurs une disposition aussi simple, produisant un résultat aussi complet que celui que nous mentionnons. UPEROGCOS. Nous n'avons encore pu nous procurer qu'un seul exemplaire de ce Crustacé qui, à raison de sa petite taille, est difficile à apercevoir. 11 est, comme nous l'avons dit, contrairement aux habitudes des individus qui, comme lui, vivent dans l'intérieur des Ascidies composées, très-agile et nage surtout avec une très-grande facilité. 11 est, en outre, très-facile à distinguer par la conformation de sa tête portée sur une sorte de cou qui peut se retirer et s'abriter sous l'arcade que forme le premier anneau thoracique, et c'est par suite de cette singulière conformation et de cette ressemblance avec les Chéloniens que nous lui avons donné le nom de Tortue. (1) Fig. 3 et 4. CRUSTACÉS NOUVEAUX DES COTES DE FRANCE. 21 J SUNARISTES. Ces Crustacés, qui se font remarquer par leurs formes élé- gantes et par la richesse de leurs couleurs, sont encore très- curieux par leurs habitudes. Ils sont les compagnons intimes des Pagures, et c'est avec la plus grande peine qu'on peut les en séparer , non qu'ils soient fixés sur eux comme le sont leurs parasites, mais par leur adresse à se cacher dans l'intérieur, ou en dessous des coquilles que ceux-ci habitent. 11 faut les poursuivre avec obstination, et pour pouvoir les saisir, les isoler ; car si on leur laisse le temps de se reconnaître, ils ont bientôt trouvé un endroit où ils peu- vent se cacher, et d'où ensuite il est très-difficile de les aperce- voir et de les expulser, d'autant qu'ils restent immobiles jusqu'à ce que le danger soit passé. Ils nagent avec une grande aisance, et marchent encore avec une plus grande facilité ; ils progressent sur le fond des vases où on les conserve, ou sur les coquilles des Pagures, à l'aide d'une sorte de reptation saccadée comparable à celle des Oiseaux grimpeurs lorsqu'ils escaladent les troncs d'arbres. Leurs pattes plates et biramées leur donnent les moyens de nager, tandis que les pointes et les griffes, dont sont munies les autres pattes, sont de puissants auxiliaires pour les aider à marcher, ou à se fixer sur les objets sur lesquels ils veulent s'arrêter. Il est curieux de faire remarquer que les mâles seuls sont munis de ces deux der- niers moyens de propulsion ou de fixation ; mais ce qui n'est pas moins extraordinaire, c'est la terminaison des antennes du mâle. Il serait certainement bien difficile de comprendre dans quel but l'extrémité assez faible des antennes du mâle serait munie d'une main subchéliforme aussi robuste et aussi pesante, si, comme nous, on n'avait été fréquemment témoin de l'accouplement de certains Crustacés, près desquels ceux-ci devront être placés. En effet, c'est toujours à l'aide des antennes, qui, dans ce but, reçoivent une certaine modification suivant l'espèce, et avec la première paire; de pattes thoraciques, que le mâle se fixe à la femelle, qui. comme cela a lieu pour plusieurs Insectes, étant 21^ BESSE. généralement plus forte que celui-ci, l'entraîne avec elle, sans que pour cela il lâche prise. Nous aurons occasion plus tard, en parlant d'autres genres de Crustacés, de faire connaître ces curieuses particularités (1). Pour en revenir aux antennes des Sunaristes mâles, on voit qu'elles sont merveilleusement appropriées à l'usage auquel elles sont destinées, attendu que la puissante griffe dont elles sont armées, en se rabattant sur sa surface inférieure, qui est munie d'une rainure ou d'une coulisse dans laquelle elle peut se loger en partie, imite l'action de la lame d'un couteau que l'on ferme, et qui entre dans son manche ; de sorte que les objets saisis de cette manière peuvent difficilement s'échapper. Enfin nous devons faire remarquer que ces Crustacés sont munis de mâchoires très-solides et dentelées propres à tritiu'er des objets d'une certaine résistance. Cette conformation parti- culière de la bouche et cette singulière cohabitation avec les Pagures, qui vivent presque exclusivement de proies vivantes et de matières animales, nous porte à croire qu'à l'exemple de cer- lains Poissons qui accompagnent le Requin, le Pilole {N ancrâtes luctor), et que l'on dit se nourrir des débris des repas de ce vorace poisson, ceux-ci profiteraient aussi des bribes échappées à ceux que font les Pagures. Ainsi que nous l'avons déjà dit, ces Crustacés sont extrême- ment vivaces, et nous les avons conservés des mois entiers sans leur donner de nourriture et sans qu'ils parussent en souffrir. On les voit très-souvent flotter à la surface de l'eau sans faire le moindre mouvement, et sur laquelle il semblerait qu'ils sont soutenus par l'enduit graisseux, ou le vernis, qui recouvre le corps. Les sacs ovifères sont, relativement au volume de la femelle, d'une grosseur considérable qui entrave ses mouvements; aussi arrive-t-il souvent que, lorsque, pour s'en emparer, on les poursuit trop activement, elle s'en sépare en rompant le petit pédicule qui les fixe à leur corps. (1) M. Milnc EdwardSj clans son Histoire naturelle fies Crustacés, t. Ul, p. 423, relate des observations intéressantes faites à cet égard, par M. de Siebold. CRUSTACÉS NOUVEAUX DES CÔTES DE FRANCE. '213 Systématisation. Il nous reste maintenant à nous occuper de chercher la place qu'il convient d'assigner dans la classification aux divers Crus- tacés dont nous venons de donner la description détaillée. Pour procéder par ordre, nous commencerons par notre nou- veau genre Oicéobathe, qui nous semble devoir être placé entre les Plioxichiliens et les Pycnogoniens. En effet, nos Oicéobathes, qui, comme les Crustacés placés dans ces deux genres, sont dépourvus de pattes-mâchoires, s'éloignent des premiers par la largeur du corps, qui, en outre, porte sur la raie médiane trois tubercules, non compris celui sur lequel se trouve les yeux ; par la brièveté de la tête, dont le sommet ne dépasse pas le troisième article des deux premières pattes thoraciques, et qui sont relativement beaucoup plus grosses et plus courtes; enfin parle nombre des articles des pattes supplémentaires de la femelle qui sont de dix, y compris une griffe crochue qui les termine. Ils se distinguent aussi des Pycnogoniens, dont cependant ils se rapprochent beaucoup plus par la tête qui est plus petite et plus courte ; par les pattes thoraciques qui sont plus longues et plus grêles ; par la forme de l'abdomen qui est ovale et pointu à son extrémité ; par la longueur des pattes supplémentaires des femelles; et enfin par les antennes dont ils sont pourvus, et qui manquent chez les Pycnogonidiens. Nous ne saurions non plus le comprendre dans le genre Zetes établi par M. Kroyer (1), attendu qu'ils en diffèrent essentielle- ment par la forme de la tête, la conformation des antennes, le nombre et la longueur des pattes thoraciques, celle des pattes accessoires de la femelle, les tubérosités dorsales, et enfin l'abdo- men qui, dans notre espèce, n'est formé que d'un seul article. Quant au genre Uperogcos, il est évident qu'il se rapproche beaucoup des Doropygus, avec lesquels ces Crustacés ont de (1) Atlas du voyage en Scandinavie et en Laponie, pi. 38, Zoologie, Crustacés, fig.l. l'analogie pour leur manière de vivre, mais ils s'en distinguent facilement : par lesantennesqui, dans notre espèce, sont extrême- ment petites, et sont composées d'articles à peu près de la même grandeur, tandis que les Doropijgus ont les articles basilaires de leurs antennes extrêmement longs ; par la forme de la tête qui est plate en dessus, et démunie au bord frontal d'une sorte de griffe rostrale ; par la première paire des pattes thoraciques qui sont courtes, et terminées par quatre petites griffes très- faibles; par l'absence de pattes mâchoires pectinées; par la terminaison de l'abdomen, dont les appendices plats et divergents, garnis seulement de soies longues et flexibles, sont impropres à la pré- hension ou à la propulsion comme dans l'autre espèce. Enfin, quant au genre Sunarisle, il nous semble devoir être placé près des Monocles et du genre Herpalicus de M. Kroyer (l) dont il se distingue : par la forme des antennes; par les pre- mières paires de pattes qui sont terminées par une griffe préhen- sile ; par l'absence de pattes subchéliformes ; par les pattes tho- raciques qui sont birameuseset d'une égale longueur, sans être pourvues de griffes, à l'exception cependant de la dernière chez le mâle. Voici, du reste, de quelle manière nous caractérisons ces trois nouveaux genres : Genre OICÉOBATHE. Corps large, plat, presque rond. Têle petite, conique, obtuse au bout, ne dépassant pas le niveau du troisième article des pattes de la première paire thoracique. Antennes deux paires, dont l'une petite placée en dessus et à la base de la tête ; l'autre beaucoup plus grande, à la base et de chaque côté de celle-ci. Thorax garni en dessus, sur la ligne médiane, de trois tuber- cules faisant suite à celui qui porte les yeux. Abdomen entier, ovale et horizontal. Pattes thoraciques de moyenne grosseur, et longueur égalant environ deux fois celle du corps ; le quatrième (1) Voy. V Atlas du voyage en Scandinavie et en Laponie, pi. 43, Zoologie, Crusta- cés, fig. 1, 2 et 3. CRUSTACÉS NOUVEAUX DES CÔTES DE FRANCE. 215 article de celui-ci arrondi, et plus gros que les autres. Pattes accessoires de la femelle, assez longues, composées de neuf ar- ticles, et terminées par une griffe crochue. Genre UPEROGCOS. Tête petite, plate, pkcée au bout d'une sorte de cou. Antennes simples, grêles, divisées également en dix articles. Corps tuméfié, très-bombé du côté du dos. Thorax divisé en quatre articles. Abdomen Gw six; celui-ci terminé par deux appendices plats et divergents, garnis de soies longues et flexibles. Première patte petite, terminée par quatre griffes très-faibles. Bouche conique, entourée de pattes-mâchoires très -robustes, et armées de griffes. Pattes thoraciques biramées, garnies de poils et d'épines. Abdo- men cylindrique et rétractile, terminé par des appendices plats et divergents, garnis de poils longs et flexibles. Genre SUNARISTE. . Corps très-allongé, fusiforme, divisé en onze articles, dont cinq thoraciques et six abdominaux. Le bouclier céphalo-thora- cique étant à lui seul plus grand que les autres anneaux de cette première partie du corps, et le deuxième abdominal aussi plus grand que les six autres anneaux ; ce dernier terminé par deux appendices plats et divergents, garnis de poils longs et rigides. Appendice frontal articulé, arrondi au bout et creux au milieu, en dessus. Anleimes grosses, fusiformes, divisées chez la femelle en dix articles, garnies de pointespiquanteset pennées, terminées par des soies très-rigides (chez le mâle), par une main subché- liforme très-grosse, et armée d'une griffe robuste et préhensile. Première patte thoracique de moyenne grosseur, terminée par une griffe crochue; pattes- mâchoires supérieures et inférieures robustes, et garnies de poils et d'épines ; mâchoires cornées et armées de dents aiguës. Pattes thoraciques biramées, garnies de soies et de pointes {chez le mule) ; la branche interne de la se- conde paire cornée et pointue, et celle de la deuxième paire armée de deux griffes cornées. 216 HESSE. EXPLICATION DE LA PLANCHE h. Fig. 1. Oicéobathe Araignée, vue en dessus, grossie 20 fois. Fig. 2. Tète et corps du même, très-grossis, vus en dessous, montrant les antennes, et les lubérosités oculaires et thoraciques. Fig. 3. Appareil oculaire, du même, très-grossi, vu en dessus. Fig. 4. Œil isolé du même. Fig. 5. Patte thoracique, du même, vue de profil. Fig. 6. Patte supplémentaire, de la femelle, entourée d' œufs. Fig. 7. Uperogcos Tortue amplifié 30 fois, vu en dessus. Fig. 8. Le même, vu de profil, montrant sa tète, le cou logé dans la partie antérieure du thorax. Fig. 9. Première patte thoracique, du même. ^ Fig. 10. Tête et système buccal, du même, très-grossis, vus en dessous. Fig. 11. Sunariste du Pagure, femelle, vue en dessus, amplifiée 22 fois. Fig. 12. Le mâle, delà même espèce, vu de profil, amplifié 30 fois. Fig. 13. Bouclier céphalique de la femelle, de la même espèce, vu de profil, très- grossi. * Fig. iU. Tronçon d'antenne de la même, très-grossi, montrant les spinules. Fig. 15. Une spinule, encore plus amplifiée, pour montrer les barbules dont elle est pennée. Fig. 16. Première patte thoracique de la même. Fig. 17. Dernière patte thoracique de la même. Fig, 18. Portion abdominale de la femelle, du même, montrant l'orifice des organes génitaux. Fig. 19. Portion identique du mâle, de la même espèce. * Fig. 20. Palpes de la bouche accompagnées des dents des mâchoires. Fig. 21. Les mêmes denticulations, très-grossies. Fig. 22. Patte-mâchoire supérieure du même. Fig. 23. Patte-mâchoire inférieure du même. Fig. 24. Extrémité de l'antenne du mâle, du même, très-grossie. Fig. 25. Extrémité mterne d'une des branches biramées de la deuxième patte thora- cique du même. ETUDES SUR LES RAPPORTS ZOOLOGIQUES DU GASTORNIS PARISIENSIS Par M. AliPH. MILiKE EDWARDS. Dans la séance du 12 mars 1855, Constant Prévost annonça à l'Académie des sciences (1) que M. Gaston Planté, prépara- teur au Conservatoire des arts et métiers, venait de trouver au bas Meudon, dans le conglomérat inférieur à l'argile plastique, un tibia provenant d'un Oiseau gigantesque et que M. Hébert proposait de l'appeler Gaslornis parisiensis, pour rappeler à la fois le nom de l'auteur de la découverte et la localité où elle avait été faite. Ce dernier géologue et M. E. Lartet, qui avaient étudié cet os au point de vue anatomique, présentèrent, dans la même séance, leurs observations sur la place qu'ils pen- saient que cet Oiseau devait occuper dans les cadres zoolo- giques (2). Quelques mois après, M. Hébert découvrit le fémur de cet animal, à Meudon, dans la même couche, à 3 mètres seule- ment de distance horizontale du point où avait été trouvé le tibia (3). Ce savant observateur, après avoir comparé l'os principal de la jambe du Gaslornis à celui de divers types d'Oiseaux actuelle- ment existants, ajoute : « Quand on compare ce tibia à un tibia » de Cygne, d'Oie ou de Canard, on est frappé des ressemblances » nombreuses que l'on y trouve. Même forme générale, surtout » pour la tête inférieure, même absence de cavités aux facettes (1) Constant Prévost, Annonce de la découverte d'un Oiseau fossile de taille gigan- tesque, trouvé à la partie inférieure de l'argile plastique des terrains parisiens (Comptes rendus de l'Académie des sciences, t. XL, 554, 1855). (2) Hébert, Note sur le tibia du Gastornis parisiensis {Comptes rendus de l'Acadé- mie des sciences, t. XL, p. 579, 1855); Lartet, Note sur le tibia d'Oiseau fossile de Meudon [Op. cit., p. 582). (3) Hébert, Note sur le fémur c?m Gastornis parisiensis {Op. cit., p. 1274). !218 AI.PH. MILNE EnUMRDS. » malléoliennes, même aplatissement de la fare antérieure dans » la partie inférieure de l'os, même position médiane de l'arcade » osseuse. » Les différences principales consistent dans la fosse sus-tro- » chléenne, que n'ont pas les Palmipèdes lamellirostres, dans la » position plus élevée de l'arcade osseuse et de l'attache mus- » culaire externe. Ces différences ont toutefois une grande signi- » fication et la note de M. Lartet me paraît les interpréter d'une » manière très-satisfaisante. » Il y a moins d'analogie avec les autres familles des Palmi- » pèdes, qu'avec les Lamellirostres, et, sans poursuivre cette » étude, je dirai seulement que le Pélican s'éloigne de notre » espèce beaucoup plus que le Cygne. » D'après ce qui précède, il me paraît évident que cette » espèce appartient à un genre bien distinct de tous les genres » connus. » , M. E. Lartet, tout en signalant les analogies qui existent entre le tibia du Gastornis et celui des Palmipèdes de la famille des Anatidés, le rapporte à un autre groupe, à raison de l'existence d'une fossette creusée au milieu de la gorge intercondylienne antérieure, fossette qui se rencontre chez certains Échassiers et dans laquelle se loge, lors de la flexion du pied sur la jambe, une petite tubérosité située à l'extrémité supérieure du tarso- métatarsien. « C'est cette circonstance, ajoute M. Lartet, qui » me portait à penser que le tibia fossile, quoique présentant M d'ailleurs la physionomie générale de ce même os dans les Pal- » mipèdes lamellirostres ou Anatidés, pourrait bien avoir appar- » tenu à un Oiseau moins essentiellement nageur, et retenant » quelques-unes des habitudes propres aux Échassiers qui vivent » sur le bord des eaux peu profondes. « Valenciennes, qui s'était également occupé de l'étude de ce fossile, arrive à une conclusion différente. Pour lui, le Gastornis devait se rapprocher des Palmipèdes longipennes et en particu- lier de l'Albatros (1). (1) Op. cit., p. 283. SUR LE GASTORNIS. 219 M. R. Owen soumit à son tour le tibia du fossile de Meudon à un examen sérieux et, à l'aide d'un moulage de plâtre qui lui avait été remis à Paris, il put comparer cet os à celui de la plupart des types d'Oiseaux actuels et le faire représenter de grandeur naturelle dans le Bulletin de la Société géologique de Londres (1). Le célèbre anatomiste anglais conclut de ces comparaisons que le Gastornis paraît avoir eu des afflnités assez intimes avec l'ordre des Échassiers ou Grallatores et dans cet ordre probablement avec les Rallides, mais les caractères parti- culiers que présente le tibia indiquent un genre d'Oiseau dis- tinct de tous les genres connus jusqu'à présent. Depuis cette époque, le nombre des ossements connus du Gastornis s'est très-peu augmenté. Ainsi, aujourd'hui, la collec- tion paléontologique de l'École normale supérieure de Paris possède le tibia recueilli par M. Gaston Planté à Meudon, un autre tibia beaucoup plus incomplet et le fémur dont j'ai parlé plus haut. Je dois à l'obligeance de M. Pasteur, directeur des études, et de M. Delesse, professeur de géologie dans cet établis- sement, de pouvoir faire figurer ces pièces uniques. M. Hébert a recueilli à Passy, lors des fouilles que Ton a exé- cutées pour la pose d'un gazomètre, divers fragments de l'Oiseau dont il est ici question et qui consistent en un péroné presque complet, un fragment du même os, deux trochlées digitales mé- dianes du métatarse, et enfin un fragment d'une trochlée laté- rale. M. Hébert a bien voulu me remettre ces divers fossiles. Enfin le Muséum d'histoire naturelle possède une trochlée digitale latérale du métatarse qui semble provenir d'un Oiseau de la même espèce et qui a été recueillie à Passy par M. Verry. Ces diverses pièces me permettront d'ajouter quelques détails à ce qu'on connaît déjà du Gastornis. Le tibia trouvé à Meudon par M. Gaston Planté est de tous ces ossements le plus entier et le mieux conservé. L'extrémité su- (1) R. Oweiij On the affinities of t/ie large extinct Bird [Gastornis parisiensù, Hébert), indicated by a fossil fémur and tibia discoveredin the lowest eocene formation near Paris [Quarterly journal of the GeologirMl Society of London 20 février 1856, t. XII, p. 204, pi. lllj; voyez aussi Journal de l'Institut^ 1856, t. XXIV, p. 283. 220 ALPH. MILNE EDWARDS. périeure en est brisée et les condyles articulaires inférieurs sont incomplets, de façon qu'il n'est pas possible de le mesurer d'une façon très-précise, mais ce qu'il en reste présente les dimensions suivantes : Longueur du tibia 0^043 Largeur de Textréinité inférieure mesurée au-dessus des condyles. . 0,080 Largeur du corps de Tos, prise à sa partie moyenne 0,046 Largeur de la partie supérieure (écrasée) 0,095 On peut voir, d'après ces mesures, que le tibia du Gastornis est, sinon plus long, du moins beaucoup plus robuste que celui de l'Autruche. Il est en effet remarquable parla force et la grosseur du corps de l'os. Lorsqu'on étudie ses caractères, on est également frappé de l'aplatissement de sa face antérieure. Évidemment, le muscle extenseur commun des doigts était très-vigoureux, car sa surface d'insertion est très-étendue. Son tendon s'engageait sous un pont osseux, comme chez la plupart des Oiseaux actuels. L'extrémité articulaire inférieure est large, et, bien que les condyles soient incomplets, il est facile de voir qu'elle se déjetait notablement en dedans et une ligne droite, qui aurait continué le bord externe de l'os dans sa partie moyenne, serait passée dans la gorge intercondylienne. Ces caractères ne se rencon- trent pas chez les Oiseaux coureurs, tels que l'Autruche, le Nan- dou, l'Émeu et le Casoar à casque. D'ailleurs, chez toutes ces espèces, le pont sus-tendineux ne s'ossifie jamais, et reste à l'état ligamenteux pendant toute la vie de l'animal. Chez les Dinornis, qui, par les proportions de l'os de la jambe, se rapprochent sen- siblement du Gastornis, il existe bien un pont osseux au-dessus de la coulisse de l'extenseur des doigts, mais celui-ci est situé beaucoup plus près du bord interne de l'os et l'articulation n'est pas oblique. Dans l'oiseau de Meudon, ce pont occupe à peu près laligne médiane. Il paraît évident qu'il n'existe entre ces Oiseaux que des analogies dans les proportions de la patte, mais que les caractères essentiels sont bien différents. Si nous passons à l'examen des différentes opinions qui ont été présentées relativement aux affinités du Gastornis, nous verrons SUR LE GASTORNIS, 221 que celle de M. Hébert, malgré le mépris qu'elle a su inspirer au prince Charles Bonaparte (1), paraît jusqu'à présent la plus pro- bable, caria forme de l'extrémité articulaire inférieure rappelle beaucoup ce qui se voit chez les Palmipèdes lamellirostres, où le condyle inlerne est fortement déjeté en dedans, de façon que l'os présente dans sa portion tarsienne une forte courbure in- terne. Le pont sus-tendineux occupe aussi à peu près la ligne mé- diane. On a dit que, chez le Gaslornis, ce dernier était relative- ment plus élevé au-dessus de l'articulation que d'ordinaire ; mais je crois que cette particularité n'est qu'accidentelle, et due à ce que la traverse osseuse est incomplète, et que sa moitié infé- rieure est brisée. Sur l'autre portion du tibia que possède l'Ecole normale supérieure de Paris, ce pont paraît intact et est beau- coup plus large. La gorge intercondylienne est moins évasée que chez les Cygnes, les Canards et les autres Anatidés ; et d'ailleurs elle se distingue par l'existence d'une petite fossette arrondie sur laquelle M. Larteta appelé l'attention des zoologistes, et qui avait même porté cet habile observateur à ranger l'oiseau de Meudon à côté des Échassiers. Cette fossette est très-marquée chez les Ciconides, c'est-à-dire les Cigognes, Marabous, Tan- tales, Becs-ouverts et chez les Flamants ; mais sa forme est alors très-différente de ce qui se voit chez les Gastornis, car le canal du muscle extenseur des doigts est placé très en dedans, et la fossette en question, située sur la ligne médiane, est limitée en haut par un tubercule saillant, auquel s'insère le ligament tibio- tarsien antérieur. Évidemment ce tubercule ne pouvait pas exister chez le Gastornis, car il se serait trouvé placé au-des- sous du canal tendineux qu'il aurait presque complètement obstrué. Je suis donc disposé à n'attribuer à cette fossette qu'une importance de second ordre, et je ne pense pas qu'elle indique (1) Ce sont des professeurs de la capitale, prenant le Gastornis pour un Palmipède^ voire même pour un Longipenne ou Grand- Voilier • le comparant non-seulement au Cygne, mais à l'Albatros! Cli. Bonaparte, Ornithologie fossile servant d'introduction au tableau comparatif des Ineptes et des Autruches {Comptes rendus de l'Académie des sciences, 1856, t. XLHl). 222 ALPH. RIILNE EDWARDS. nécessairement que l'Oiseau fossile du bassin parisien fût un Échassier. Des considérations d'un autre ordre viennent confirmer cette manière de voir; chez les Échassiers, le péroné est grêle et court; il ne joue qu'un rôle très -accessoire dans la constitution de la charpente solide de la jambe, et il ne se prolonge que sur une faible partie de la longueur du tibia. Le péroné du Gastor- nis, sur les caractères duquel j'aurai à revenir, est robuste, et probablement se prolongeait jusqu'auprès de l'extrémité de la jambe, ainsi que l'indiquent les saillies rugueuses dont le tibia est marqué au-dessus du condylesurle bord externe, de sorte qu'il est même possible que, dans cette partie, les deux os fussent unis par une soudure véritable. Chez les Palmipèdes lamellirostres, le péroné se prolonge notablement, et dans une famille voisine d'Oiseaux nageurs, celle des Totipalmes, il se soude souvent au tibia par son extrémité inférieure. La crête péronière du tibia est peu saillante, et ne paraît s'étendre que sur une faible longueur; mais à cause de l'état de cette portion de l'os, il est difficile den étudier les caractères d'une manière rigoureuse. La coulisse osseuse dans laquelle s'engage le tendon du muscle péronier inférieur est peu indiquée, et l'on n'aperçoit à la place qu'elle occupe aucune des lignes saillantes sur lesquelles s'attache la bride ligamenteuse qui d'ordinaire la recouvre. Il y a donc heu de penser que ce muscle était faible. Au-dessus du pont sus-tendineux de l'extenseur des doigts, on voit du côté interne une surface renflée et rude qui indique l'insertion supérieure de l'arcade ligamenteuse destinée à brider le tendon du muscle tibial antérieur ; les rugosités de l'attache inférieure se retrouvent sur le second tibia incomplet que j'ai sous les yeux ; elles sont saillantes, et indiquent, par leurs di- mensions, la force de ce pont ligamenteux ; celui-ci devait né- cessairement être en rapport avec le tendon du muscle fléchis- seur du pied. M. Hébert a fait remarquer que les faces latérales des deux condyles sont planes comme chez les Lamellirostres, et non' SUR LE GASTORNIS. 223 excavées comme chez l'Autruche et les autres Oiseaux coureurs. Il est difficile de tirer de bonnes indications de cette partie qui est mal conservée dans le fossile de Meudon, et d'ailleurs, ainsi que l'a fait remarquer avec raison M. R. Owen, les Dinornis, Pezophaps, Notornis, les Spatules, les Hoccos et d'autres Galli- nacées ont ces surfaces aussi aplaties que chez les Canards. La portion inférieure de la poulie articulaire tarsienne est trop incomplète pour qu'il soit possible de voir si elle était aplatie ou déprimée latéralement comme chez la plupart des Échassiers. On ne peut également tirer aucun caractère de la forme de la gorge rotulienne, car les crêtes qui la limitent sont brisées et sa portion inférieure manque. La partie supérieure du tibia a été écrasée, et d'ailleurs les crêtes qui la garnissent d'ordinaire en avant sont brisées ; on peut seulement apercevoir l'origine de la crête externe. Je ne puis partager l'opinion de M. Owen relativement aux rapports qui existent entre le Gastornis et les Oiseaux du groupe des Rallides; en effet, l'un des caractères saillants de l'extré- mité tibiale inférieure de ces Oiseaux consiste dans la profon- deur de la coulisse destinée à loger le tendon du muscle péronier inférieur ; cette coulisse y est même souvent recouverte par une arcade osseuse. Or je viens de dire que chez le Gastor- nis, on ne remarquait rien d'analogue, et qu'au contraire le muscle péronier inférieur semblait avoir eu peu de puissance. Enfin, dans le groupe des Rallides, le condyle externe est plus épais et remonte beaucoup plus que l'interne, ce qui n'a pas lieu chez le fossile de Meudon. Le tibia des Outardes n'offre que très-peu de ressemblance avec celui du Gastornis; le corps de l'os est presque cylindrique et ne présente pas cet aplatissement de la face antérieure qui se retrouve chez les Lamellirostres. La position du pont sus-tendi- neux, de la coulisse qu'il surmonte, et la disposition des condyles, sont aussi très-différentes. Le péroné est robuste ; mais s'il se prolonge jusqu'à l'extré- mité inférieure du tibia, ainsi qu'on peut le croire par l'exis- tence de rugosités qui existent sur le bord externe de celui-ci. 22â. ALPH. MILNE EDWARDS. sa portion terminale devait être très-grêle ; la surface par la- quelle il s'unit à l'os principal de la jambe est large, mais peu prolongée. Malheureusement la tête articulaire supérieure est brisée, de manière que l'on ne peut tirer aucune indication de sa forme. La tubérosité sur laquelle s'insère le tendon du muscle biceps crural est grosse, mais beaucoup moins saillante que chez les Autruches; elle est placée presque au niveau de la partie moyenne de la crête articulaire. La position de cette tubérosité est à peu près la même dans la famille des Lamellirostres ; chez les Totipalmes, elle est moins relevée. Le péroné des Échassiers est plus grêle, et la tubérosité bici- pitale est située plus en arrière. La forme générale de cet os rappelle ce qui se voit chez les Autruches ; il est cependant plus trapu et plus élargi dans sa portion moyenne. D'ailleurs, les caractères que l'on peut tirer de l'examen du péroné n'ont qu'une importance secondaire, et surtout lorsque cet os est incomplet, il est très-difficile de s'en servir pour déterminer la famille à laquelle appartient un Oiseau. Le fémur qui a été recueilli par M. Hébert dans le conglomé- rat de Meudon est malheureusement dans un mauvais état de conservation ; la tête et le col sont brisés, le trochanter est en partie écrasé ; enfin l'extrémité inférieure est incomplète, elle a été fortement aplatie et le condyle interne manque entière- ment, taudis que l'on aperçoit le commencement du condyle externe. Malgré l'état imparfait de cette pièce, elle peut cepen- dant fournir quelques indications utiles relativement à la forme et aux dimensions que devait avoir la patte du Gastornis. Cette pièce présente les dimensions suivantes : Longueur totale 0,28 Largeur du corps vers la partie mojenne 0,048 Epaisseur du corps de ros 0;,048 Largeur du trochanter 0,085 Ce fémur est remarquable par sa grosseur et par le déve- loppement du trochanter qui devait être extrêmement large. Le SUR LE GASTORMS. 225 corps de l'os est presque droit, et ne présente ni courbure anté- rieure, ni torsion sur son axe. Il ne paraît pas avoir existé de fosse poplitée, et l'extrémité inférieure, autant qu'on peut en juger par ce qui est conservé, était très-large et très-épaisse. Les proportions du fémur de l'Autruche sont toutes diffé- rentes de celles du Gasiornis. Le corps de l'os est beaucoup plus grêle et les extrémités plus brus([uement renflées ; le condyle externe est énorme et se continue en se relevant sur la face an- térieure de l'os, ce qui donne à la partie inférieure de celui-ci une forme prismatique triangulaire. Rien de semblable n'existe chez l'oiseau de Meudon ; d'ailleurs la gorge intercoudyhenne est beaucoup plus évasée que celle de l'Autruche, et les condyles paraissent avoir été à peu près de même grosseur; enfin j'ajou- terai que la fosse poplitée, si apparente chez les Autruches, ne se voit pas chez le Gasiornis. Cette dernière particularité permet de distinguer également le fémur fossile de celui des Nandous et des Casoars. Dans le groupe des Échassiers, le fémur est plus grêle ; les extrémités articulaires sont moins élargies. Les Rallidés sont en outre remarquables par la courbure assez forte que présente le corps de l'os, ce qui lui donne une physionomie complètement différente de celle du fémur du Gasiornis. Chez les Cigognes et les Grues, ces différences sont moins sen- sibles ; cependant le trochanter est plus arrondi et moins saillant •lue celui de l'espèce fossile. Chez les Cygnes, le trochanter est extrêmement développé ; le corps de l'os est robuste et les extrémités articulaires élargies ; enfin il n'existe pas de fosse poplitée nettement délimitée. Ces particularités lui sont communes avec le Gasiornis, et, par con- séquent, les caractères fournis par l'étude du fémur s'accorde- raient avec ceux que nous venons de tirer de lexamen du tibia. Si l'on compare les dimensions de l'os de la jambe à celles de l'os de la cuisse, on voit que les rapports de la longueur de ces deux pièces se rapprochent beaucoup plus de ce qui existe chez les Oiseaux coureurs que chez les autres types, et que, relative- 5« série. Zool. T. VU. (Cahier n" II.) ^ 15 226 ALPU. miLKE EDIVARDS. ment, le fémur est plus allongé chez l'Oiseau fossile de Meudon que la plupart des genres actuels. Le tableau suivant indique ces rapports : Lungiieur Lutiî^ueui' Rapport du tibia liu tibia. (lu ic'Qnu-. an fémur, (iastomis parisiensis 0,480 0,310 100 : 64,5 Struthio camelus 0,500 0,300 » 60,0 Rhea americaua 0,350 0,240 » 68,0 Gasuarius galeatus 0,380 0,220 » 57,0 Grus cinerea 0,280 0,125 » 44,0 Ciconiaalba 0,260 0,097 » 37,0 Ardea ciuerea ... 0.210 0,092 » 43,0 Otishubara 0,137 0,078 » 56,0 Porphyrio veterum 0,128 0,074 » 57,0 Numenius arcuatus 0,115 0,062 » 53,5 Diomedea exulans 0,215 0,100 » 46,0 Larus argentatus 0,114 0,060 » 50,0 Pelecanus philippincnsis '. . . 0,142 0,103 » 72,0 Gracu'us carbo 0,102 0,056 » 54,0 Plectropterus gambensis 0,182 0,097 » 53,0 Bernicla leucopsis; 0,105 0,060 » 57,0 Anasmoschata 0,102 0,062 » 68,0 Cygnus olor 0,195 0,105 » 53,5 .l'ai pu examiner plusieurs trochlées digitales du métatarse, trouvées dans le conglomérat de Passyrr, qui évidemment pro- viennent du Gastornis; il est à regretter que ces fragments soient isolés, car, ainsi que je l'ai déjà dit, les caractères très-impor- tants de l'os de la patte résident principalement dans la disposi- tion relative des poulies articulaires destinées à supporter les doigts. La trochlée médiane est plus étroite et plus régulière que celle de l'Autruche; chez ce dernier oiseau, le bord interne remonte davantage que celui du côté opposé. La gorge dont elle est creusée est médiocrement élargie et assez profonde ; la lèvre externe est, de même que chez les Lamellirostres, plus renflée que l'interne. La trochlée du doigt externe est plus étroite, mais presque aussi allongée que la médiane ; en avant, elle est régulièrement arrondie, et ce n'est qu'en dessous et en arrière qu'elle se creuse d'une gorge. Ces caractères se retrouvent d'ailleurs chez la plu- part des Oiseaux. D'après la texture des os fossiles f^ue l'on connaît du Gastor- SUR LE GASTORNIS. 227 nù, il est évident qu'ils étaient très-pesants. Leur tissu est serré, et ils ne paraissent pas creusés de larges cellules aériennes des- tinées à diminuer la densité de ces pièces. On en peut conclure que le poids de l'animal tout entier devait être considérable. Plusieurs auteurs ont cherché à l'évaluer approximativement ; mais les données sur lesquelles on peut s'appuyer pour baser ces calculs sont si incomplètes que le résultat. peut être fort variable, suivant les Oiseaux que l'on prend comme point de compa- raison. On peut conclure de la densité des os du Gastornis que cet oiseau était incapable de s'élever dans les airs, et qu'il se tenait probablement à terre ou sur le bord des eaux, à la surface des- quelles il devait pouvoir nager, ainsi que semble l'indiquer la forme de l'extrémité tibiale inférieure. Cependant les caractères ostéologiques de l'Oiseau fossile de Meudon sont si particuliers et si différents de tout ce que nous connaissons dans la nature actuelle, qu'il est impossible de le ranger dans aucun des groupes naturels déjà établis, ni de lui assigner une place définitive dans les cadres ornithologiques ; et il est à espérer que de nouvelles découvertes d'ossements mieux conservés ou mieux caractérisés permettront un jour d'établir d'une manière positive les affinités de cet ancien habi- tant du bassin parisien. SUR LA RÉGÉNÉRATION DES MEMBRES CHEZ L'AXOLOTL {SIREN PJSCIFORMIS), PAR M. J. M. PHILIPEAUX (1). Le 2h septembre 1866, j'ai eu l'honneur de mettre sous les yeux de l'Académie des expériences démontrant que les membres de la Sala- mandre aquatique [Triton cristatus) ne se régénèrent qu'à la condition qu'on laisse au moins sur-place la partie basilaire de ces membres (c'est- à-dire le scapulum, lorsqu'il s'agit, comniC dans mes expériences, des membres antérieurs). Il m'a paru nécessaire de répéter ces expériences sur d'autres animaux de la même classe, afin de voir s'il s'agit là d'un fait constant, ainsi que tout, d'ailleurs, portait à le présumer. Grâce à l'obligeance de M. Duméril, j'ai eu à ma disposition dix Axo- lotls nés au Muséum d'histoire naturelle, dans la ménagerie des Reptiles. Le k octobre 1866, sur cinq de ces Axolotls, j'ai enlevé le membre anté- rieur gauche, y compris le scapulum ; sur les cinq autres, le même jour, j'ai fait l'ablation du membre antérieur droit, avec des ciseaux, en l'asant le corps, et j'ai, par conséquent, laissé en place non-seulement le scapulum, mais encore la tête de l'humérus. 11 y a aujourd'hui plus de huit mois que l'opération a été pratiquée, et il est facile de constater qu'elle a donné les résultats que j'avais prévus. Chez les Axolotls de la première série, la cicatrisation s'est faite de la façon la plus régulière; mais il n'y a pas eu jusqu'ici le moindre indice d'un travail de régénération. Chez ceux de la seconde série, au con- traire, très-peu de temps après l'opération, la cicatrice a commencé à se soulever; il s'est formé une saillie qui s'est accrue graduellement, et j'ai pu suiwe jour par jour les phénomènes de la régénération du membre. Aujourd'hui, et depuis longtemps déjà, ce membre est entièrement repro- duit, et l'on peut s'assurer qu'il a repris tous ses caractères normaux de forme et de structure. Ainsi, toutes les expériences que j'ai instituées, depuis que j'ai com- mencé à étudier la question de la reproduction des parties enlevées, me ramènent toujours à la même conclusion. Qu'il s'agisse de l'ablation de membres entiers, comme chez les Batraciens, ou de celle d'organes plus profonds, comme la rate chez les Manunifêres, la régénération n'a jamais lieu que si l'opération a laissé sur place, et avec ses connexions anato- miques normales, une portion des membres ou de la rate. Cette constance des résultats déjà obtenus m'a encouragé à tenter d'autres essais, dont je communiquerai ultérieurement les résultats à l'Académie. (1) Voyez ci-dessus, p. 5. MÉTAMORPHOSES nEs BATRACIENS URODÈLES A BRANCHIES EXTÉRIEURES DU MEXIQUE DITS AXOLOTLS, OBSERVÉES A LA MÉNAGERIE DES REPTILES DU MUSÉUM d'hISTOIRE NATURELLE (1), Par M. Aug. DUMÉRIli. Les Axolotls, dont le véritable nom, au Mexique, est Akho- loté, sont des Batraciens urodèles rangés par tous les zoologistes dans le groupe des Pérennibranches, avec le Protée de la Carniole, le Ménobranche et la Sirène de l'Amérique du Nord. N'est-on pas en droit cependant de se demander si, confor- mément à une supposition plusieurs fois émise, mais jamais acceptée, faute de preuves, les Axolotls considérés, jusqu'à ce jour, comme Pérennibranches, ne seraient pas les larves d'es- pèces destinées à prendre rang dans le groupe de celles qui perdent leurs branchies? En 1800, Shaw (Naturalistes Miscellany, 1800, explicat. des pi. cccxLii et cccxLUi, représentant le Gyrinus Mexicanus) dit que l'animal ainsi nommé par lui est peut-être le têtard d'une grande espèce américaine. « De toutes ces marques de jeunesse (2) , dit Cuvier à la fin (1) La présente notice est le résumé d'un mémoire que j'ai publié, au mois d'août 1866, dans les Nouvelles Archives du Muséum, t. II, p. 265-292, pi. 10, avecle titre suivant : Observations sur la reproduction, dans la ménagerie des Reptiles du Muséum (Thistoire naturelle, des Axolotls, Batraciens urodèles à branchies extérieures, duMexi- que; sur leur développement et sur leurs métamorphoses. Elle en est, en même temps, le complément, car je donne ici les résultats des observations que j'ai poursuivies depuis l'impression du mémoire cité jusqu'à ce jour (10 juillet 1867). Je laisse de côté l'étude zoologique proprement dite des Axolotls, ainsi que l'histoire de leur développe- ment, renvoyant, pour ces détails, au mémoire des Nouvelles Archives du Muséum. (2) Les marques de jeunesse auxquelles Cuvier fait allusion lui étaient fournies par 230 A. DL'MÉRIL. de la description de l'Axolotl {Rech. anal, sur les Rept. douteux in Humboldt, Voy.aux rég. équinox. du nouv. contin., 1807, p. 35), et de cette ressemblance intime de toutes les par- ties avec les Salamandres et leurs larves, je conclus que l'Axolotl des Mexicains ou Siren pisciformis de Shaw n'est probablement que la larve de quelque grande Salamandre, peut-être même précisément de celle qu'a rapportée Micbaux, Menopoma alle- ghaniensis vel gigantea (1). » Dans le dernier paragraphe de son mémoire (p. /i5), Cuvier s'exprime plus formellement : « En dernier résultat, le présent mémoire prouverait donc que, parmi les trois Reptiles regardés encore récemment comme douteux (Sirène, Protée, Axolotl), un seulement, savoir l'Axolotl, doit être effacé du catalogue des animaux et considéré comme une larve (2). » En 1824 (Ossem. fossiles, t. V, 2' partie, p. 416), Cuvier a dit encore à l'occasion de l'Axolotl : « Plus j'ai examiné de ces animaux, et plus je me suis convaincu qu'ils sont des larves de quelque Salamandre inconnue; mais ce ne peut pas être, comme je l'avais soupçonné, la larve de celle des monts Alle- ghanys, car nous en possédons maintenant une bonne figure, et elle ressemble à son adulte beaucoup plus que ne le fait l'Axolotl. » Enfin, dans la T édit, du Règne animal, 1829 (t. II, p. 119, note), on lit : « Ce n'est encore qu'avec doute que je place l'Axolotl parmi les genres à branchies persistantes ; mais tant de témoins assurent qu'il ue les perd pas que je m'y vois obligé. » la double circonstance que, chez les deux individus soumis à son observation, les pièces du squelette étaient encore très-cartilagineuses, et que les organes génitaux étaient dans uu état manifeste d'imperfection. Le système osseux, en effet, a très-peu de con- sistance. (1) Merrem en 1820 adoptait la même détermination {Tentamen System. Amphih., 1820, p. 187, note r); mais Cuvier a reconnu plus tard que si l'Axolotl est un animal destiné à se transformer, il n'est pas le têtard du Ménopome. (2) Les prévisions de Cuvier s'étant justifiées par les métamorphoses, accomplies sous nos yeux, je rapporte l'Axolotl, comme je l'indique plus loin avec les détails néces- saires, au genre bien connu des Ambystomes. MÉTAMORPHOSES DES BATRACIENS DITS AXOLOTLS. 231 Ruscoiii, dès 1817 (Descr. anat. org. circolaz. délie larve Sa- lam. acquat., p. 45), s'est inoutré partisan de la manière de voir de Cuvier, puis en 1837 (Observât, anat. sur la Sirène, p. 53, note), il a exprimé la même opinion en ces termes : « On ne peut guère se défendre de l'idée que l'Axolotl ne soit une de ces larves qui, à ce que l'on dit, conservent pendant long- temps leurs branchies. » En 1835, A. F. J. C. Mayer {Analecten fiir vergleich. Anat , p. 87) faisait observer que la présence du grand repli cutané de la région cervicale étendu au-dessus des ouvertures des bran- chies est un caractère qui rend vraisemblable la supposition d'un changement ultérieur. « C'est uniquement en raison de l'absence de preuves con- tradictoires positives que je laisse le Siredon ou Axolotl au nombre des genres, a dit, en 18/|9, M. Spencer F. Baird [Révi- sion of Ihe N. Jmer. tailed Batr., in Journ. Acad. nal. se. Phi- ladclphia, 2' série, 1869, t. I, p. 292), car par sa conformation extérieure et par sa structure interne, l'Axolotl ressemble telle- ment à la larve de Y Ambystoma punctata, que je ne puis pas croire qu'il ne soit pas le têtard de queKpie grande espèce du genre. » « L'AxoIoU diffère, ajoute M. Baird, de tous les Pé- rennibranches connus par la persistance d'un opercule cutané hbre dans toute son étendue, môme sur la ligne médiane, au- dessous et en arrière de la mâchoire inférieure, ce qui est une particularité propre aux têtards. » « Bien que l'adulte, dit-il encore, n'ait pas été découvert, ce n'est pas un motif de nier son existence (1). Dans ses Familles natur. du règne anim., 1825, p. 104 et 105, Latreille établit nettement la différence qui, d'après lui, distingue l'Axolotl des autres Batraciens à branchies extérieures. Il divise les Batraciens en deux ordres : Caducibranches et Pé- (1) Plus tard (voy. p. 235, note 1), M. Baird u'a plus cru à la métamorphose à cause des observations faites parEv. Home sur le développement remarquable des orjïanes générateurs, et qu il ne connaissait pas encore en 1849; mais on sait maintenant qu'on n'est plus en droit de tirer, de ce lait, un argument contre la possibilité d une transformation ultérieure (voy. p. 235). 232 *. DDIIIÉRIL, reunibranches ; c'est au premier qu'il rapporte, dans la famille des Urodèles, le genre Axolotl à la suite des genres Salamandre et Triton. Les genres Protée et Sirène forment une famille unique dans l'ordre des Pérennibranches, celle des Ichthyoïdes. M. J. E. Gray adopte si complètement la supposition d'une métamorphose ultérieure que, en 1850 {Calalog. Amphib.Brit. Mus., part, ii, Balr. gradienlia, p. /i9), il a éloigné les Axolotls des Batraciens pérennibranches et les a placés à la suite des Tritons sans dénomination générique, sous le titre suivant : « Animaux paraissant appartenir à ce sous-ordre {Batr. gra- dientia) et qui ont été observés seulement à l'état de larve (1).» L'opinion inverse a également ses défenseurs. Barton (B. Smith), sans indiquer les motifs" sur lesquels son opinion se fondait, et sans faire allusion aux Rech. de Cuvier, a dit, en 1812 : « Je suis persuadé que les appendices branchiaux de l'Axolotl sont des organes permanents » {A Memoir concer- ning an animal of the classe of Rept. or Amphih. biown by the name of Alligator and Hell-Bender [Menopoma], p. 13). M. Tschudi n'admet pas que la disposition anatomique, sur laquelle Mayer s'appuie particulièrement pour démontrer un état d'imperfection et que je viens de rappeler plus haut, soit un argument qui puisse servir d'appui à l'hypothèse qu'il combat (Classif. der Balr., 1838, p. 68). M. Hogg [On the Classif, Amphib., in Magaz. nat. HisL, (1) En mai 1866, après avoir lu mes Observai, sur In rcprodiict, des A:r, et sur leurs méta'ino)-])hoses {huUcf. de la Soc. d'arclimnt., 1860, p. 79-89, avec fig.), M. Gray m'écrivait que, suivant lui, «ces observations fixaient la question» dans le sens où, comme on le voit par la citation ci-dessus, il l'avait, lui-même, résolue dès 1850, avant que l'on eût été témoin de la transformation. Dans une lettre en date du 15 juin 1867, M. le professeur D. Edw. Cope (de Phi- ladelphie) me dit : J'ai la conviction que le Siredon est à l'Amblystomc ce que le Méno- branche est au Spclcrp^s. Il est douteux, ajoute-t-il, que le Ménobrauche devienne un Spelerpes aussi facilement que le Siredon est devenu un Amblystome. Dans le mémoire que renferment les Nouvelles Archives du Muséum, t. II, p. 288 et 289. j'ai dit quelques mots des suppositions relatives à la possibilité d'une transfor- mation des Batraciens pérennibranches nommés Ménobrauche, Prntée et Sirène, en faisant observer qu'il serait imprudent de se prononuer sur le rang ù leur assigner, après hi mé'taiiiorphose si imprévue des Axolotls. MÉTAMORPHOSES DES BATRACIENS DITS AXOLOTLS. 2'^3 new séries, 1839, p. 268, et 1841, t. Vil, p. 361) se fondant sur les observations deEver. Home, pour laisser l'Axolotl parmi les Batraciens à branchies permanentes, le place à côté du Protée et du Ménobranche qui constituent, dans son arrangement mé- thodique, la famille des Protéides dont il forme, avec celle des Sirénides, la tribu des Ramibranchia dans l'ordre des Manenti- branchia. (Voy. aussi page 235, note 1.) M. Calori, dans un mémoire publié en 1851 {Sulla Anat. deW Axolotl, in Mem. Accad. se. deW Instit. Bologna, t. III), a con- staté l'existence de vaisseaux anastomotiques destinés à mettre en communication l'artère et la veine branchiales vers la base même de la branchie et permettant un mélange du sang non encore artérialisé avec celui qui revient de l'organe respiratoire et a déjà subi l'influence de l'air dissous dans l'eau. La figure 11, s, s, s, annexée à son travail (voy. p. 329 du texte) montre cette disposition anatomique très-analogue à celle qui se voit chez les têtards de Grenouilles et mieux encore chez les têtards de Tritons où la conformité de la disposition des houppes extérieures rend la ressemblance encore plus frappante. On a de bonnes représentations des branches d'anastomoses des Urodèles caducibranches dans les mémoires deRusconi donnés, l'un en 1817 [Descr. anat. degli org. circol. délie larve Salam. acquat., fig. 6, e, e, e), l'autre en 1821 [Amours des Salam. aquat., pi. v, fig. û, 0, 0, o, p. 67) et enfin, d'après le têtard de la Salamandre terrestre [Observations anat. sur la Sirène, 1837, pi. VI, fig. 11, p. 57). On voit également les particularités ana- tomiques dont il s'agit sur le Tableau de la circulât, dans les quatre classes d'anim. vertébr., in-fol., fig. 25, 26 et 27), publié en 1832 par M. Martin Saint-Ange. Ces trois dernières figures font bien comprendre comment, à l'époque de la métamorphose, les branchies et leurs vaisseaux afférents et efférents s'atrophient peu à peu, puis finissent par disparaître, et comment les vais- seaux anastomotiques de plus en plus développés transforment, de chaque côté, les racines de l'aorte qui sortaient des branchies en un seul tronc chargé de conduire le sang directement du cœur à tous les organes. 234 A. DUMÉBIL. Les rameaux de jonction entre l'artère et la veine de chaque branchie ne se rencontrent pas dans le Protée (Rusconi et Confl- gliachi, Del Proteo anguino, 1819, p. 70 et 7Zi, pi. iv, fig. 8), ni dans la Sirène (Rieh. Owen, On theStruct. of the hearl Peren- nibranch. Batr., in Trans. Zool. Soc, Lond., 1834, t. I, p. 213- 220, pi. 31, fig. 1 et 3). Une difTérence si considérable entre ces derniers qu'on range, presque d'un commun accord, parmi les Urodèles arrivés à l'état parfait, et l'Axolotl, constitue un puissant argument en faveur du sentiment des zoologistes qui le considèrent comme une larve. Néanmoins, tout en reconnais- sant l'importance d'un tel fait, M. Calori (p. 3Zi5, li") ne le trouve pas suffisant pour qu'on puisse en conclure une transformation ultérieure. Quant à la vascularisation des poumons, elle ne prouve guère, dit-il, puisqu'elle est aussi riche dans les espèces pour lesquelles il n'y a pas lieu de contester la permanence des organes respiratoires extérieurs. Tant qu'on n'aura pas vu la métamorphose, ajoute-t-il. l'anatomie s'élèvera contre la classi- fication qui rangerait l'Axolotl parmi les Batraciens urodèles à branchies caduques. Enfin, on a voulu tirer du fait môme de la reproduction des Axolotls la preuve qu'ils sont arrivés à l'état parfait. Ainsi, Cuvier, je l'ai déjà rappelé (p. 229), considérait comme une marque de jeunesse le peu de développement des organes génitaux : « Les ovaires, encore fort petits, flasques et contenant à peine des œufs visibles, sont aux mômes places et ont les mêmes appendices graisseux quç dans les Salamandres : les oviductes sont encore si frêles qu'on a peine à les aperce- voir» [Rech. sur les Rept. douteux, loc. cit., p. 35). Quand Everard Home eut étudié les organes génitaux mâles et femelles de l'Axolotl qu'il trouva dans un état de développe- ment complet {Jn Jccounl of the Organs of génération of the Mexican Proteus called by Ihe natives Axolotl, in Philosophie. Transact. of the roy. Soc. of London, -182/1., part, n, p. 419, pi. xxi-xxni), il déclara que l'animal était arrivé au plus haut degré possible de développement. L'opinion de l'anatomiste anglais fut adoptée par la plupart MÉTAMORPHOSES DES BATRACIENS DITS AXOLOTLS. 235 des zoologistes (1). J. Miiller, se fondant sur ce que jamais les larves, disait-il, n'offrent aucune trace des organes génitaux, se rangeait à la même manière de voir (2). Les Axolotls ne sont cependant pas les seuls Batraciens dont l'appareil générateur entre en action avant la métamorphose. Ainsi, des Triions alpestres, que M. de Fiiippi a péchés dans un étang voisin du lac Majeur, lui en ont donné la preuve {Archi- vio per la zoologia, 1. 1, p. 206-211, pi. xiv, flg. 1). Sur cin- quante individus qu'il put se procurer, deux seulement avaient déjà perdu leurs houppes branchiales, c'est-à-dire le caractère extérieur propre aux larves. Les autres, quoique conservant leurs branchies, étaient semblables à des animaux adultes, non- seulement par leur apparence générale, mais, en outre, par le gonflement des lèvres du cloaque. Les testicules et les canaux séminifères, ainsi que les ovaires et les oviductes parfaitement développés, étaient parvenus à toute leur maturité, et il semblait, dit-il, que les branchies fussent comme une sorte d'anachro- nisme. Les œufs, relativement assez gros, de couleur brune avec une tache blanchâtre, formaient deux grappes. Les sper- matozoïdes, de forme et de dimensions normales, bien que les (1) C'est ainsi que M. Baird {Reptiles, in Stansbury's Explorât, and Survey of the valley of the Great sait lake of Utnh, p. 338), ayant pris connaissance du travail de Everard Home, et ayant, lui-même, trouvé des individus semblables à des Sala- mandres en amour, renonça, en 1852, à la supposition précédemment émise par lui quand il disait (voy. plus haut, p. 231) que l'Axolotl devait être le têtard de quelque Amblystome. M. J, Hogg (Notes on some Batraehians, in Annals and Mag. of nat. History, 1865, t. XVI, p. 122) a trouvé, dans le fait de la reproduction des Axolotls à la Ménagerie des Reptiles que j'ai communiqué à l'Académie des sciences [Comptes rendus, avril 1865, t. LX, p. 765), im'motif de maintenir, dans sa classification proposée en 1839 et en 1841 {Ann. and Magai, nat.Hist., loc. cit.), le Sirednn parmi les genres de sou ordre des Manentihranchia, lequel est une division de sa sous-classe des Amphibia diplopneuma. Il fst vrai que, dans le mois d'avril 1865, je n'avais pas encore parlé des métamorphoses : elles se sont produites seulement eu septembre et en octobre de la même année. (2) A. F. J. G. Mayer {An(flec(., loc. cit., p. 87) dit avoir distingué cependant che» les larves de Ja Grenouille nommée Hana paradoxa (Pseudii Merianœ) les testicules, les ovaires et les oviductes. Cette observation est loin d'être isolée dans la science, mais je n'insiste pas sur ce point, parce que ce n'est pas seulement la présence de ces organes, mais leur développement complet qu'il est essentiel d'avoir biçij coastaté. 236 A. DVMÉRIL. mouvements vibratoires n'eussent pu être Constatés, se présen- taient sous l'apparence qui leur est propre dans le groupe des Batraciens urodèles. Toutefois, comme M. de Filippi le fait remarquer, il n'avait, en réalité, sous les yeux, que des larves, car au caractère fourni par les branchies deux autres s'ajoutaient qui ne permettaient aucun doute : 1" il y avait, dit-il, persistance, à la voûte du palais, des deux pièces osseuses provisoires hérissées des scabro- sités qui doivent, plus tard, céder la place aux dents palatines permanentes (1). Aussi, chez les larves plus avancées dans leur développement, ces pièces palatines étaient plus rapprochées et laissaient sortir, à leur bord interne, une série de véritables dents occupant la position normale ; 2" la colonne vertébrale, comme celle des Axolotls, à laquelle M. de Filippi la comparée, (et cette analogie, je dois le faire remarquer en passant, devient un argument nouveau en faveur de l'opinion, que ces derniers sont des larves), était parcourue, dans toute sa longueur, par la corde dorsale; celle-ci se présentait sous la forme d'un cylindre non étranglé au niveau delà diaphyse des vertèbres qui avaient là moins de largeur qu'à leurs extrémités, où elles étaient évasées pour constituer les cavités articulaires. De tous ces faits, M. de Filippi conclut qu'il y a, pendant un, certain temps, une étroite analogie entre le Triton alpestre et les Batraciens pérennibranches, et que la séparation établie entre ceux-ci et les caducibranches ne doit pas être maintenue. Sans discuter cette question de classification, notons comme terme de comparaison très-utile l'observation due au professeur de Turin : elle démontre que l'Axolotl ne serait pas le 'seul Batracien capable de se reproduire, quoique n'ayant pas encore revêtu tous les caractères de l'état adulte. En présence de si notables divergence d'opinions, il était en- core possible, jusqu'au moment où se sont produites, en 1865, les transformations dont chacun a pu être témoin à la ména- gerie, de dire avec Gravenhorst : Cœlerum autem lis de mutabi- (1) Voy. plus loin, p. 244 et les figures annexées. MÉTAMORPHOSES DES BATRACIENS DITS AXOLOTLS. 237 lilate Proteorum Americœ in Salamandras branchiis externis carentes adhuc sub judice est [Deliciœ Mus. zool. Vratislaviensis, fasc. I, Chelon. et Batr., 1829, p. 90). Cependant, et pour continuer à employer les expressions de Gravenhorst, les observations qui se poursuivent depuis près de deux ans au Muséum ne fournissent-elles pas, en vue de la solu- tion du procès, sinon une pièce absolument probante, du moins un très-puissant argument? N'est-on pas presque autorisé à con- clure que, malgré leur aptitude à se reproduire, les individus à longues houppes branchiales extérieures conservés depuis trois ans et demi en captivité, et desquels proviennent les animaux nés à la ménagerie, ne sont que des larves? Voici le récit sommaire des faits qui sont venus jeter sur une question, si longtemps controversée, une lumière inatten- due (1). En janvier I86/1., la ménagerie du Muséum d'histoire natu- relle reçut, en présent, du Jardin zoologique d'acclimatation du bois de Boulogne, six Axolotls du Mexique (2]. Parmi ces six individus, il devint facile, vers la fin de dé- cembre 186i et surtout au commencement de janvier 1865, d'en distinguer un qui, par le volume considérable que prenait le corps, paraissait devoir être une femelle à ovaires distendus. La supposition se trouva bientôt justifiée parle gonflement des lèvres du cloaque. Il eut lieu aussi chez les autres individus qui offrant le signe le plus manifeste de l'arrivée de la saison des amours, mais conservant leur grosseur habituelle, se montraient ainsi avec les caractères propres aux mâles. Je dois ajouter que nul changement ne s'est produit, soit dans le développement de la crête dorsale et caudale, soit dans la couleur des animaux. (1) J'en ai donné communication, en raison de leur singularité, et parce qu'ils élaicnt observés pour la première fois, à l'Académie des sciences {Comptes rendus, nov. 1865 t. LXL, p. 775). ' (2) Dans le mémoire des Nouvelles Arc/nues du Muséum, déjà cité, j'ai soumis (t. II p. 266-268) à un examen comparatif les cinq espèces décrites jusqu'à ce jour dans le genre Axolotl ou Siredon, et j'ai exprimé l'opinion que celle qui vit à la Ména^-erie paraît être l'espèce nommée par M. F. Spencer Baird Siredon lichenoides et, jusqu'alors inconnue au Muséum. 238 A. DUmÉRIL. Ainsi, rien de ce qui constitue la remarquable livrée d'amour des Tritons n'est venu modifier leur aspect général. Le 18 janvier 1865, une grande agitation se montre dans l'aquarium : tous ses habitants sont en mouvement ; la femelle surtout se déplace sans cesse pour échapper aux mâles. Ils s'en approchent et la touchent en passant à ses côtés ou au-dessous d'elle, et par instants ils sont placés ventre à ventre. Quelque soin que j'aie mis à observer ce qui se passait alors, je n'ai pas vu les cloaques entrer en contact et un véritable accouplement s'effectuer. Le gardien de la ménagerie n'en a pas non plus été témoin. La fécondation s'opère donc de la même façon que chez les autres Batraciens urodèles, et les descriptions si exactes données par Rusconi, dans les Amours des Salamandres aqua- tiques, p. 30-35, s'appliquent presque exactement aux faits qui se sont produits avant et pendant la ponte (1). Les mâles abandonnent dans l'eau des mucosités assez abon- Spermatoioides d'Axolotl. dantes au milieu desquelles se trouvent de très-petits grumeaux d'une matière blanche qui, soumise à l'examen microscopique, se montre composée d'innombrables spermatozoïdes. (1) Everard Home croyait à un accouplement chez les Axolotls ; l'rappé de la différence de dimensions qui se remarque entre le cloaque de la femelle et celui du mâle, il a dit, mais sans parler d'après l'observation directe du fait : «Il est curieux que dans le contact momentané des deux sexeSj les organes mâles paraissent entourer et envelopper ceux de la femelle, contrairement à ce qu'on observe chez les autres ani- maux.» {Account of theOrg, of gêner, of the Mexican Proteus, in Trans. Roy. Soc, 1824, p. 420.) MÉTAMORPHOSES DES BATRACIENS DITS AXOLOTLS. 239 Ils offrent la plus frappante analogie avec ceux des autres Batraciens urodèles. On voit, en effet, le long du côté convexe des sinuosités qu'ils forment « la membrane extrêmement fine, dont le bord très-apparent et ondulé a été pris pour un filament roulé en hélice autour des zoospermes. » Je me sers des expres- sions employées par M. Pouchet [Théorie positive de l'ovulalion spontanée et de la fécondât., 18/|.7, p. 307, pi. xvm, fig. 8), parce que les observations de M. Czermak [Ueber die Samenfdden der Salam. und der Tritonen, in Zeitschrift filr wissenschaftliche ZooL, von Siebold und KôUiker, t. II, p. 350 et suiv.), puis de M. de Siebold sur les spermatozoïdes des mêmes Batraciens {Id., p. 356 et suiv., pi. xxi) et celles que j'ai faites sur la liqueur fécondante des Axolotls sont confirmatives de l'opinion du naturaliste français (1). Le 19 au matin, la femelle prend diverses positions : elle s'accroche, soit au petit rocher placé dans le milieu de l'aqua- rium, soit aux tiges ou aux feuilles des plantes qui se trouvent dans ce bassin ou aux petits siphons métalliques destinés à établir un courant d'eau continu. Tantôt, elle s'applique, à plat ventre, sur ces corps flottants ou fixes, tantôt elle s'y suspend par les pieds de derrière, ou bien, se plaçant de côté, elle s'en rap- proche le plus possible. Toutes ces manœuvres dans l'intervalle desquelles elle parcourt l'aquarium en divers sens, venant sou- vent à la surface, puis se laissant descendre avec lenteur vers le fond, ont pour but de lui permettre de se débarrasser de ses œufs, successivement, par petites portions, formées chacune de vingt ou trente, sur divers points de son habitation. Elle choisit ses lieux de ponte, car, de môme que la femelle des Tritons, elle ne les abandonne point au hasard. Elle ne s'arrête que là où ils peuvent, à l'aide du mucus qui les entoure, contracter une adhérence qu'elle facilite en rap- prochant d'une de l'autre les pattes postérieures, afin de les retenir sur le point même où efie les dépose. Elle prend donc (1) Les mémoires des deux anatomistes allemands renferment un historique complet des recherches dont les spermatozoïdes des Batraciens urodèles ont été l'objet; 2/jO a. DLMÉRIL. de grandes précautions pour assurer le succès de l'œuvre qu'elle accomplit avec une ardeur extrême dont témoigne l'agitation qui ne cesse que lorsque son travail est achevé. Commencée le 19 janvier au matin, la ponte est terminée le lendemain dans la journée. A peine les œufs viennent-ils d'être pondus, que le contact de l'eau spermatisée par les mâles suffit pour les fé- conder dans un espace de temps très-court. A deux reprises, une expérience bien simple en a donné la preuve. Une petite ba- guette tenue à la main et sur laquelle la femelle vint pondre fut enlevée et déposée dans un autre vase dès qu'elle eut reçu les œufs. Ceux-ci devinrent tous, à l'exception de deux, le siège d'un travail embryogénique complet (1). Le 6 mars 1865, au matin, on trouva tous les Axolotls dans une agitation semblable à celle dont on avait été déjà témoin les 17 et 18 janvier. Elle n'avait rien de surprenant : l'aug- mentation progressive du volume de la femelle bien reconnais- sable à une petite perte de substance du bord inférieur de la membrane caudale laissait prévoir qu'une seconde reproduction aurait lieu. Et, en effet, tout ce qui avait été vu six semaines auparavant put être observé de nouveau : poursuites de la fe- melle par les mâles, projection, dans l'eau, de petits grumeaux spermatiques au milieu d'un liquide muqueux, manœuvres de la femelle pendant et hors le temps de l'expulsion des œufs ; rien, en un mot, de ce que j'ai consigné dans le récit de la ponte précédente ne manqua durant cette dernière. En 1866, cinq autres pontes de la même femelle ont eu lieu le h janvier, le 19 février, le 16 avril, le 16 juin, le 30 dé- cembre ; puis une huitième et une neuvième se sont effectuées le 28 mars et le 16 juin 1867. Aucune régularité , on le voit , ne s'est manifestée rela- tivement aux intervalles des pontes. Tous les œufs, à quelques exceptions près, ont reçu l'imprégnation de la liqueur fécon- dante dont l'émission précédée, de même que l'année précé- ^1) Dans plusieurs pontes, des œufs non suspendus dans l'eau, mais tombés au fond d l'aquarium, ne se sont pas développés. MÉTAMORPHOSES DES BATRACIENS DITS AXOLOTLS, 2/il dente, d'une grande agitation, avait commencé dès la veille (i). Les Axolotls éclos en janvier et en mars 1865 étaient arrivés, dans les premiers jours de septembre, à ne presque plus différer de leurs j)arents. Un de ces Axolotls, qui n'avait point été, depuis une quin- zaine de jours, l'objet d'un examen particulier, frappa l'atten- tion par son aspect qui le rendait tout à fait distinct des autres sujets de môme âge. Il n'avait plus de houppes branchiales, ou du moins n'en conservait que des traces; les crêtes membra- neuses du dos et de la queue avaient disparu ; la forme de la tête s'était un peu modifiée. Enfin, sur les membres et sur le corps, on voyait de nombreuses petites taches irrégulières d'un blanc jaunâtre qui contrastait avec la teinte noire générale (voyez, à la page suivante, les figures qui représentent l'Axo- lotl avant et après la transformation). Le 28 septembre, un deuxième individu avait revêtu la même livrée et perdu presque complètement ses branchies, ainsi que les crêtes du dos et de la queue. Les deux animaux furent placés dans un bassin particulier pour que l'observation n'offrît pas de difficultés, et depuis ce moment on ne cessa d'exercer une surveillance active sur la population de l'aquarium habité par les animaux nés en février. Le 7 octobre, un troisième cas de transformation se présenta : un de ces Batraciens commençait à se tacheter; déjà la crête dorsale avait presque complètement disparu, mais elle n'offrait encore aucune diminution sur les bords supérieur et inférieur de la queue; les branchies avaient perdu un peu de leur lon- gueur. Placé aussitôt dans la même eau que les deux précé- dents, il y est soumis à une observation régulière. (1) Les observations sur les produits des diverses pontes se sont inutuellcinent com- plétées. J'en réserve le récit pour un travail spécial où je ferai connaître les différentes phases du développement des Axolotls. Déjà, dans un Mémoire accompagné de Heurts, présenté à l'Académie des sciences et dont un extrait a été inséré dans les Comptes rendus, séance du 17 avril 1865 t. LX p. 765, j'ai exposé les faits relatifs à l'embryogénie des Axolotls, qui se sont produits sous mes yeux, à partir de la segmentation du vitellus et de l'apparition de la bandelette médiane primitive jusqu'à l'entier développement. 5* série. ZooL T. VII. (Cahier n« 4). * m 2/|2 A. DUMÉRIL. MÉTAMORPHOSES DKS B\TR\CII':NS DITS AXOLOTLS. 2/|3 Enfin, le 10 octobre, je pus étudier, dès son origine, le tra- vail de métamorphose dont je me trouvai avoir sous les yeux un quatrième exemple. Ce jour-là, quelques points d'un blanc jaunâtre se voyaient sur les membres, et la portion de la crête la plus rapprochée de la tète avait disparu. Le 12, je constate une réduction plus considérable de la crête, qui manque jusqu'à la région pelvienne; sous la queue, elle a diminué de hauteur, mais en dessus elle ne présente aucun changement. Les tiges branchiales n'ont rien perdu en longueur; il n'en est cependant pas ainsi pour leurs petites lamelles qui ont subi un raccourcis- sement peu prononcé. Les membres sont couverts de très-nom- breuses maculatures claires, et l'on en voit sur les faces laté- rales de la queue. L'animal, comme les trois autres dont je viens de parler, ne mange presque plus. Le 25 octobre, c'est-à-dire au bout de seize jours, la transformation était entièrement accomplie. D'autres Axolotls se sont successivement métamorphosés, et au commencement de 18C6, onze de ces animaux avaient revêtu leur forme nouvelle. A la fin de 1866 et dans le courant de 1867, cinq transformations ont encore eu lieu. Ainsi, jusqu'au moment actuel (10 juillet), on a été seize fois témoin des curieuses modifications que je viens de décrire, et elles semblent devoir se produire bientôt chez plusieurs individus. Quant aux parents que le Muséum possède depuis janvier 186/i, ils n'ont subi d'autre modification qu'un accroissement de taille. Aux métamorphoses extérieures correspondent des modifica- tions internes tout à fait comparables à celles qu'on observe sur les Batraciens urodèles, lorsqu'ils passent de l'état de larve à l'état adulte. La rareté des sujets soumis à l'observation ne m'a pas permis de suivre, dans leur marche progressive, les changements qu'éprouve l'appareil hyobrauchial. Cependant l'étude anato- mique de cet appareil, chez le deuxième de nos Axolotls trans- formés, montre sa simplification. Les trois arcs branchiaux les plus internes ont disparu; il ne reste (jue le plus externe; il a perdu ses dentelures membraneuses, et, uni à la corne thyroï- '2kll A. DLItlÉRIL. dienne, il en constitue l'article postérieur. En dehors de cette pièce, on voit, de chaque côté, la branche antérieure de l'hyoïde. Fi?. 1. — Axolotl non transformé. Fig. 9. — Anolotl transformé. Quant à la pièce médiane ou basihyal, elle s'est beaucoup déve- loppée, et là, comme dans les autres portions de l'hyoïde, l'ossi- fication est plus avancée qu'elle ne l'était avant la métamorphose. La face postérieure du corps des vertèbres est légèrement creuse, avant comme après la disparition des branchies; mais la face antérieure l'est moins chez l'animal transformé qu'elle ne l'était auparavant. Peut-être la différence devient-elle plus ma- nifeste encore avec les progrès de l'âge, mais déjà cette modifi- cation démontre la justesse de la supposition de Cuvier [Ossem. foss.^ loc. cit., t. Y, partie II, p. 417) sur la possibilité de la disparition des concavités des vertèbres par l'ossification du cartilage intervertébral. ,vn-i"'^U':i Fie. 3. — Axolotl non transformé. Fis. 4. — Axolotl transformé. Les dents vomériennes, par suite du développement des os qui les supportent, se sont déplacées. Elles formaient, de chaque MÉTAMORrHOSES DES BATRACIENS DITS AXOLOTLS. 2/l5 côté, derrière l'os intermaxillaire, une petit»; bande un peu obliquement dirigée d'avant en arrière et de dedans en dehors. L'obliquité de l'une et l'autre bande ayant augmenté, elles se sont rencontrées sur la ligne médiane, en formant un angle très-ouvert, et elles sont disposées maintenant en une rangée presque transversale (voy. les figures ci-contre). Fig. 5. — Triton maibré Fij. 6. — Triton marbré (têtard). (adulte). Les figures 5-8 montrent qu'un changement dans la disposi- tion des dents de la voûte palatine a également lieu chez les autres Batraciens urodèles, comme Dugès l'a indiqué et repré- senté [Rech. sur la myologie et fostéologie des Batraciens à diffé- rents âges, p. 175, fig. 86 et 89). Nos dessins montrent la tête du Triton marbré à l'état de têtard, puis à l'état adulte, et celle de l'Euprocte de Poiret aux mêmes époques de la vie que le précédent. Chaque palatin soudé au vomer correspondant, à la suite duquel il est placé, s'est porté en dedans, en se rap- prochant de son congénère, et en même temps s'est prolongé en arrière. Durant cette période du développement, ou bien les petites scabrosités répandues sur la surface de l'os voméro- palatin se sont réduites, selon l'opinion de Dugès, en une bande longitudinale qui garnit tout le bord interne du prolongement postérieur du palatin; ou bien ces petites dents n'étaient que provisoires et sont tombées pour être remplacées par les dents palatines permanentes. La différence qui se remarque entre l'Axolotl transformé et les deux Batraciens urodèles dont les têtes sont également figu- '2/16 A. DLMÉRIL. rées, c'est que chez ces derniers, comme dans presque tous les genres du même ordre, les dents palatines forment deux rangées longitudinales, tandis qu'elles sont en bande transversale chez Fis. T- — Euprocte de Poii'Pt (Wtaril). Fie. 8. — Euprocte de'Poiret (ndulte). l'Axolotl transformé et chez les Amblystomes (voy. la figure 9), Tritons de l'Amérique du Nord dont les Axolotls semblent être les têtards. A la mâchoire inférieure des -Axolotls , il y a, derrière la rangée marginale, de très-petites dents (figure 10, montrant ^\m Fis. 9. — Amblystomp ponctué. Fiç. 40. — Axolotl non transformé. la mâchoire très-fortement abaissée, et l'une de ses moitiés vue par sa face interne). Elles sont réunies, de chaque côté, en un groupe oblong prolongé en avant jusque vers la ligne médiane, et n'atteignant pas l'extrémité postérieure de l'arc maxillaire. Non signalées par Cuvier, elles ont été décrites et représentées par M. Calori {SulV analom. deW Jxolotl^ in Mem. délia Accad. MÉTAMORPHOSES DES BATRACIENS DITS AXOLOTLS. 247 se. Istit. Boloyna, 185'J, t. ÏII, p. 284, pi. xxii et xxii B, betc). Après la métamorphose on ne les voit plus (1). L'atrophie des houppes branchiales, puis leur disparition, étant un des premiers signes de la métamorphose qui va se pro- duire, je me suis efforcé, par diverses tentatives, d'amener un changement dans le mode de respiration, en obligeant les ani- maux à se servir de leurs organes pulmonaires. Quelques Axolotls ont été placés dans un aquariimi dont on a graduellement abaissé le niveau d'eau. Peu à peu on est arrivé à laisser les animaux sur une couche de sable mouillé et le corps n'était plus immergé ; mais leur état de dépérissement m'a prouvé l'impossibilité d'arriver à aucun résultat si l'on continuait à procéder ainsi. Si j'avais attendu pour faire cette expérience que les bran- chies eussent déjà subi un commencement d'atrophie, j'aurais peut-être hâté la transformation. C'est ainsi que M. V. Fatio, dans ses ingénieuses recherches sur le mode de reproduction du Triton alpestre (2) (les liept. et les Batr. de la haute Engadine, dans Arch. se. phys. et nat.de la Bibl. univers, de Genève, 186/1, p. 48 du tirage à part), a pu laisser à sec des têtards avant la disparition complète des houppes branchiales; mais alors j'au- rais eu de l'incertitude relativement à l'influence exercée par l'expérimentation sur la métamorphose qui, peut-être, se serait accomplie dans les conditions ordinaires. Je dus, par conséquent, recourir à un autre moyen de conti- nuer l'expérience. On étabht alors, à l'un des bouts d'un aquarium, un plan incliné formé par du sable très-humide au milieu d'un cadre de bois dont le bord antérieur était au niveau de la surface de l'eau que contenait l'autre portion de l'aquarium. Les Axolotls pou- (1) Elles manquent aussi dans les Amblystomes. U faudra tenir compte de cette par- cularité dans la comparaison (Hablie plus loin entre les espèces de ce genre et les Axo- lotls transformés. (2) Le résultat de ses obser-vations est que, probablement, par suite des conditions particulières où se trouve placé le Triton alpestre quand il vit sur les grandes hauteurs des Alpes, loin des eaux, il y a, chez cette espèce, ovoviviparité. 248 A. DVMÉRIL. vaient donc, sans difficulté, sortir à leur gré de l'eau, et se trouver encore dans de bonnes conditions d'existence. Si, à l'état de liberté, la métamorphose est précédée de certains changements dans les habitudes, ou si ces derniers accom- pagnent la transformation, on était en droit de supposer qu'ils se produiraient sous les yeux de l'observateur. Jamais cepen- dant on n'a vu les Axolotls soumis à cette sorte d'expérimenta- tion quitter l'eau pour monter sur le plan incliné. A tous les moments de la journée, ou dans la soirée, ou bien encore de grand matin et quelquefois môme au milieu de la nuit, une surveillance a été exercée, et l'on n'a pas, une seule fois, vu les habitants de l'aquarium se poser sur le refuge. Une autre expérience restait à faire pour parvenir à modifier la fonction delà respiration. Elle consistait à détruire les bran- chies, afin de constater si, devenus forcément animaux à respi- ration pulmonaire, les Axolotls subiraient l'ensemble des modi- fications décrites plus haut. En conséquence, le k juillet 1866, je pratiquai l'ablation complète des trois tiges branchiales du côté gauche sur deux Axolotls et de celles du côté droit sur un troisième; puis du 1/i au 28, je coupai, de semaine en semaine, une des tiges bran- chiales du côté opposé. A cette dernière date, les Axolotls auraient été complètement privés de leurs branchies extérieures, si, durant les vingt-quatre jours écoulés depuis le moment de la première opération, la force étonnante de régénération dont les Batraciens urodèles sont doués n'avait déterminé un commen- cement de reproduction des organes enlevés (1). Aussi, pour maintenir les Axolotls dans l'état où je voulais les placer, afin qu'il me fût possible d'apprécier les résultats de l'expérience, j'excisai successivement, tantôt d'un côté, tantôt de l'autre, les tiges branchiales nouvelles aussitôt qu'elles commençaient à (1) Des exemples curieux de cette force ont été observés à la ménagerie des Rep- tiles, et je les ai fait connaître récemment dans une note qui fait partie du tome UI des Nouvelles Archires du Muséum, p. 119-128, pi. V, sous le titre suivant : Descripfion (le diverses monstruosités observées à la ménagerie des Reptiles du Muséum sur les A.rolùtls. MÉTAMORPHOSES DES BATRACIENS DITS AXOLOTLS. 249 faire une saillie suffisante pour pouvoir être emportées par le tranchant des ciseaux. C'est ainsi que, depuis le 28 juillet 1866 jusqu'au 24 mai 1867, c'est-à-dire dans une période de dix mois, je fus obligé de pratiquer l'opération chez les trois Axo- lotls portant sur mon registre d'expériences : A droite. A gauche. Le n» 1 4 fois (10 août, 28 sep- 3 fois (2 ut 31 aoi:it, 24 mai). tembre, 5 avril, 24 mai). Le n» 2 4 fois (31 août, 7 dé- 5 fois (24 août, 28 septembre, 7 dé- embre, 5 avril, cembre, 5 avril, 24 raaij. 4 mai). Le n» 3 3 fois (10 août, 28 sep- 2 fois (24 août, 5 avril). tembre, 5 avril). Ce tableau indique la lenteur avec laquelle le travail de reproduction s'est fait surtout pendant l'hiver, bien que la température de l'eau où les animaux vivent ne soit jamais descendue au-dessous de + 12° ou 13° centigrades, et que les animaux aient toujours été abondamment nourris. Une autre série d'expériences a été poursuivie parallèlement à la précédente. Elle a porté sur six Axolotls dont les branchies nouvelles, soit d'un côté, soit df^j l'autre, ont toujours été ampu- tées simultanément chez tous. Le 10 août 1866, je coupai, sur chacun, les trois tiges bran- chiales droites, et voulant exercer une action plus générale et plus prompte, j'enlevai, le 17 août, également d'un seul coup, les trois branchies du côté gauche. Comme chez les autres Axo- lotls, il n'y eut, en quelque sorte, pas d'hémorrhagie, aucun accident ne survint ; la cicatrisation fut prompte et la force de reproduction ne tarda pas à se manifester. Les sections sui- vantes ont été faites sur les six Axolotls à la fois : A droite, le 21 septembre, et à gauche, le 28 du même mois. Les branchies, à partir de l'époque de la seconde ablation, se sont à peine développées, et plusieurs des opérés ont commencé à prendre un nouvel aspect par suite de l'apparition de quelques taches jaunes sur les téguments. Deux de ces individus se sont 250 A. DVMÉRIL. de plus en plus tachetés, ont perdu leur crête, et enfin sont devenus semblables aux Axolotls précédemment transformés. Leur métamorphose étant complète en décembre et en janvier, on les a placés dans une cage contenant de la terre humide avec un bassin et destinée à devenir la demeure des Axolotls qui ont subi leurs modifications à la fin de 1866 ou en 1867. Les quatre autres Axolotls de la série dont il s'agit, et deux en particulier, présentent, comme les précédents, quelques taches, sans aucune autre trace de métamorphose; les branchies d'ail- leurs, ayant pris un peu de développement, on en pratique l'am- putation à gauche le 8 mars, et à droite, le 5 avril. Un seul de ces quatre Axolotls reste bien tacheté, mais sans autre changement marqué, si ce n'est que la régénération des branchies est presque nulle. Chez les trois autres, elles est un peu plus évidente, et le 24 mai j'en fais l'excision de chaque côté, puis, le 22 juin, de petits bourgeons s'étant développés. Le résultat des expériences qui précèdent est donc le suivant : Sur six Axolotls privés de leurs branchies et chez lesquels on a eu soin de s'opposer à la restauration des parties perdues, deux de ces animaux se sont métamorphosés complètement dans l'espace de quatre à cinq mois, et un troisième, au bout de dix mois, semble devoir éprouver les mômes changements, tandis que les trois autres, après le même laps de temps, sont dans un état qui laisse l'observateur encore incertain sur le résultat défi- nitif de l'expérimentation. 11 semble même probable que, comme les trois Axolotls de la première série, ils ne se transformeront pas, et que, par conséquent, trois Axolotls seulement, sur neuf privés de leurs branchies, auront passé de l'état de larve à l'état parfait. Une semblable proportion est infiniment plus forte que celle qui se remarque parmi les individus chez lesquels aucun trouble n'a été apporté par une lésion traumatique. Je constate ces faits, mais sans vouloir cependant en tirer la conclusion que la perte des houppes branchiales est une condi- tion très-favorable pour l'accomplissement de la métamorphose. Elle s'est produite, à la vérité, chez un individu qui avait subi MÉTAMORPHOSES DES BATRACIENS DITS AXOLOTLS. 251 une très-grave mutilation des deux pattes antérieures et pendant le travail de régénération des parties détruites par les morsures des Axolotls avec lesquels il vivait. De plus, je dois l'ajouter, deux ou trois Axolotls qui ont été blessés par leurs compagnons de captivité, semblent devoir, dans un temps plus ou moins rap- proché, changer complètement d'aspect. Les lésions trauma- tiques exerceraient-ellés donc quelque influence? Il ne fiiut cependant pas, en cherchant les causes des faits dont je viens de présenter l'exposé, perdre de vue que les onze premières transformations survenues en 1865, à partir du mois de septembre et au commencement de 1866, n'avaient été pré- cédées par aucun désordre fonctionnel résultant de blessures. En décembre 1866, on a vu également, au milieu d'un aqua- rium peuplé par vingt-cinq Axolotls bien nourris et non blessés, une métamorphose se produire. J'insiste sur ces détails, parce qu'il paraît singulier que, sur un très-grand nombre d'animaux nés à la Ménagerie, il y en ait eu si peu de transformés, quand ils sont arrivés à l'âge de dix, douze ou quinze mois, c'est-à-dire à l'époque de la vie où l'on a vu, chez quelques-uns, les premiers changements se manifester. En môme temps j'appelle l'attention sur le très-grand intérêt que présentent au physiologiste les mutilations dont il s'agit. Voici, en effet, des animaux qui, privés presque subitement, c'est-à-dire dans l'espace d'une semaine, de leurs organes de respiration aquatique, semblent, quelques-uns du moins (6 sur 9), n'éprouver aucun trouble et continuent à vivre comme si les houppes branchiales n'avaient point été enlevées. Ne venant pas plus souvent que les Axolotls non opérés prendre de l'air à la surface de l'eau, ils n'ont offert, dans leurs allures et dans leur genre de vie, aucune modification apparente, la respiration cuta- née remplaçant la respiration branchiale. Une résection que l'on supposerait devoir être si grave peut être plus prompte encore. Le 7 juin 1867, j'ai enlevé, chez huit Axolotls, les branchies des deux côtés, et rien de particulier n'a été observé depuis ce moment; deplus,les22juinet6 juillet, j'ai pratiqué l'ablation de tous les bourgeons de formation nouvelle. ^52 A. DVMÉRIL. Je reviens maintenant aux métamorphoses dont l'étude est le principal objet du présent travail, afin de préciser, s'il y a lieu, les conclusions à tirer des faits inattendus vus à la Ménagerie. En présence du nombre restreint de transformations qui ont eu lieu, je continue, comme dans mes publications précédentes, à me tenir sur la réserve. Il me semble convenable, en effet, de ne pas se montrer trop absolu dans les conséquences à déduire des observations faites jusqu'à ce jour. Je ne crois cependant pas qu'on puisse nier l'importance, au point de vue de l'histoire des Batraciens dits pérennibranches, des singuliers changements survenus, et de leur identité avec ceux qui accompagnent le passage des Batraciens urodèles de l'état de larves à l'état d'animaux parfaits. Il est, par consé- quent, bien difficile de ne pas leur assimiler les Axolotls qui, sous nos yeux, ont perdu leurs branchies en éprouvant les plus notables changements dans leur organisation interne et dans leur aspect extérieur. Pourquoi, demandera-t-on peut-être, si les phénomènes observés sont normaux et absolument réguliers , tous les indi- vidus nés à la ménagerie ne se sont-ils pas transformés? Leur genre de vie en captivité est-il défavorable à l'accomplissement de ce travail organique; ou bien, au contraire, faut-il considé- rer les modifications qui se sont produites comme anormales et dues aux conditions mêmes de leur existence? La dernière supposition me paraît la moins probable. Je suis porté à le conclure : 1" De ce fait qu'un certain nombre d'Axolotls arrivés sans doute au moment de la vie oîi le travail de développement devait s'achever, et qui commençaient à revêtir la livrée nouvelle, mais sans diminution bien appréciable des branchies ni de la crête, ne se sont pas métamorphosés, et même ont peu à peu perdu leurs taches. 2° De l'identité parfaite des mutations très-considérables sur- venues dans les organes internes. 3" Enfin, de ce que l'organisation des animaux a reçu, par suite des changements imprimés à l'organisme, un perfectionne- MÉTAMORPHOSES DES BATRACIENS DITS AXOLOTLS. 253 ment exactement comparable à celui qui se manifeste chez tous les Batraciens caducibranches, quand ils perdent les caractères de larves et deviennent adultes. Rien ne prouve que la durée de la vie, à l'état de larve, ait des limites invariables, et l'on a des exemples de têtards qui ne se sont transformés qu'à la seconde année (1). Par conséquent, peut-on considérer comme absolument improbable, pour une époque ultérieure, la transformation, soit des six individus appor- tés du Mexique à la fin de 1863, déposés à la Ménagerie en jan- vier 186i, et qui y ont fait souche, soit des produits des généra- tions suivantes ? Quelle que soit la solution définitive des difficultés que je viens d'énoncer, seize Axolotls s' étant transformés, on est tout natu- rellement conduit à chercher la place qui doit leur être attribuée parmi les Batraciens urodèles à branchies caduques. La disposition des dents vomériennes, en bande transversale formant un angle très-ouvert, ne permet aucune hésitation. Le genre ^m%stomaTschudi [Classifical. der Batrachier, Neufchâ- tel, 1838, p. 92) (2) est, en effet, le seul dont les dents de la région palatine forment une rangée horizontale (voy. la figure 9 montrant le système dentaire de V Ambtystoma punctata), et qui n'ait point, au delà de cette bande, des dents sur une double ligne longitudinale. Les Axolotls de la Ménagerie devraient donc être considérés comme des têtards d'Amblystome. Le Musée de Paris ne possède qu'un petit nombre d'espèces (1) C'est par un semblable retard que M. de Filippi explique l'état de développe- ment des organes de la génération chez les larves de Triton alpestre qu'il a observées. (2) « Caput magnum, convexum; parotides nullas; linguam mediocrem ; dentés PALATiNOS SERIE TRASSVERSA, numerosos; digitos liberos; caudam terctem, oblongam, » (Tschudi, voy. Erpét. génér., de Dum. et Bibr., t. IX, p. 101.) Le genre Xiphonurus (Tsch.^ Classif., p. 95), qui a les dents vomériennes disposées de la même façou^ne diffère pas, en réalité, An^cmcAmbystotnn et mieux Amblystoma. Ce nom, qui signifie à bouche ou plutôt à museau mousse, et créé par Tschudi, a rem- placé, dans son mémoire, la dénomination manuscrite bien préférable de Plagiodon (à dents transversales), rappelant le caractère générique essentiel, et qui, servant à désigner les espèces de ce genre au Musée de Paris à l'époque où le naturaliste suisse vint visiter les collections avant de publier son travail, aurait dû être conservé par lui. 25^ A. UUMÉRIL. de ce genre de rAinérique septentrionale, et les animaux de la Ménagerie ne peuvent être rapportés à aucune d'elles: mais les zoologistes des États-Unis en ont décrit une vingtaine envi- ron (1); quelques-unes seulement ont été figurées, et je ne sais à laquelle appartiennent nos sujets. Peu t-ôtre cependant est-ce à l'Amblystome, dit Jmblystoma /t/nV/uî?)/* Hallowell, qui, le pre- mier, l'a distinguée {loc. cit., p. 553), fait observer que, parmi les quatre espèces ornées de points jaunes (comme l'est la nôtre), celle-ci a pour caractère distinctif la forme légèrement angu- laire de la bande des dents du palais. Les différences (jue présentent les Axolotls, et qui ont porté les zoologistes à partager en plusieurs espèces le genre Siredon, indiquerait donc seulement les particularités propres aux têtards de diverses espèces d'Amblystomes. Par conséquent, il y aurait à rayer des cadres zoologiques (2) le genre Siredon. Tel est l'état actuel de la question qui fait l'objet du présent Mémoire, où je me borne à un simple exposé des faits, en sou- mettant au lecteur les difficultés qu'ils soulèvent. Les études, depuis deux ans, se poursuivent à la Ménagerie, il faut eu attendre patiemment les résultats. Peut-être les obser- vations ultérieures dissiperont-elles les incertitudes qui subsistent encore, et me permettront-elles de m'exprimer en termes plus affirmatifs sur le rang que les Axolotls doivent occuper parmi les Batraciens. (1) Hallowell, eu 1858, a iloiuié la iloscriptioii de seize espèces [On the caducibnui- cliiate Irodle Batrachium, in Journ, Acad. nat. fc., Philad., new séries, t. III, part. IVj p. 349-355). Ce ne sont pas les seules qui aient été signalées. (2) De même que depuis les observations de M. Aug. MùUer, on doit elTacer, dans la classe des Poissons, le genre Aramocète crée pour les larves des Lamproies. Des cliange- ments analogues ont eu lieu dans plusieurs classes d'animaux invertébrés, où l'on avait considéré comme types génériques des animaux qui n'avaient que des formes transi- toires. PUBLICATIOxNS NOUVELLES. Monographie illustrée d'un Baleinoptère trouvé le 29 octobre 1866 sur la côte occidentale de Suède, par M. Malm, divecteur dii musée d'histoire naturelle de Gothenibourg. Cette monographie, qui doit paraître trè.s-pro(;hainenient et ([ui sera éditée par son auteur, formera un volume in-folio et sera accompagnée de nombreuses photographies, ainsi que de figures intercalées dans le texte. Elle contribuera certainement aux progrès de l'histoire, encore si incomplète, des grands Cétacés. Mais les ouvrages de ce genre ne trouvent que peu d'acquéreurs et leur publication nécessite des dépenses très-consi- dérables. Il serait donc à désirer que les amis des sciences vinssent en aide à. M. Malm en lui garantissant le placement d'un certain nombre d'exem- plah-es. Le prix de souscription est de 90 t'r. L'acte de la déglutition; son mécanisme, par le docteur Moura. In-8 avec planches, 1867. Les recherches de l'auteur ont été faites dans le laboratoii'c du Collège de France au moyen du laryngoscope, et il en conclut : 1" que la langue est le seul agent qui pousse les aliments dans le pharynx; 2" que les ali- ments ne sont presque jamais comprimés ni contre ni par le voile du palais; 3° que le rôle de ce voile pendant la déglutition consiste à clore l'orifice inférieur des fosses nasales, afin d'empêcher les liquides plutôt que les aliments de s'y engager; t\° que l'isthme du gosier n'a point sur les aliments l'action exagérée qu'on lui attribue, et qu'il peut être sup- primé ou détruit sans compromettre l'acte de la déglutition ; enfin ([ue le résultat des expériences faites sur le rôle de l'épiglotte du chien n'est pas applicable à l'homme. Étude sur la forme générale du crâne chez l'Ours des cavernes, par M. E. Trutat, conservateur du musée d'histoire naturelle de Toulouse. In-8, 1867. Grâce au zèle de M. Filhol, professeur à la Faculté des sciences de Toulouse, des recherches très-actives ont été faites depuis quelques années dans la caverne de Lherme et dans plusieurs autres gisements fossilifères des Pyrénées. Une collection paléontologique très-considé- rable a été réunie dans un musée de nouvelle fondation à Toulouse, et M. Trutat a profité des nombreux échantillons deV Ursus spelœus qui s'y trouvent pour taire une étude très-attentive des limites de variations des particularités osléologiques de ce grand Carnassier. 11 résume ses observa- tions en disant que les formes générales de l'Ours trouvé dans les cavernes varient tellement, que Von ne peut admettre comme caractéristique que la 256 PUBLICATIONS NOUVELLES. grande saillie des bosses frontales; encore ce caractère serait-il insuffisant s'il n'était toujours allié à d'autres particularités plus essentielles fournies par le système dentaire. Dans un second mémoire, l'auteur se propose de démontrer que l'absence constante des petites prémolaires, tant au maxillaire supérieur qu'au maxillaire inférieur, est le caractère invariable de l'Ours des cavernes. Au lieu d'être particulier à VUrsns priscus, la présence de ces petites molaires est un fait purement accidentel et anormal. Notice sur les fouilles paléontologiques de l'dge de pierre exécutées à Bru- niquel et à Saint- Antonin, par M. V. Brun, directeur du musée d'his- toire naturelle de Montauban. In-8 avec 6 planches. Montauban, 1867. M. Brun a formé une collection très-riche d'os et de produits de l'in- dustrie humaine appartenant à l'âge du Renne ou à des époques plus récentes. Age du Benne dans la grotte de la Vache, près de Tarascon [Ariége], par M. Garrigou. (Extrait du Bulletin de la Société d'histoire naturelle de Toulouse, 1867.) Parmi les figures tracées sur des fragments d'os de Renne, M. Gar- rigou en signale une qui lui paraît représenter le Morse. Sur les instruments humains et les ossements d'animaux trouvés dans le terrain quaternaire de Paris, par M. Albert Gaudry. (Extrait du Bul- letin de la Société géologique, t. XXIV, 1867.) Ces objets, trouvés par M. Martin à Grenelle et par M. Rebaux dans les sablières de Clichy, consistent principalement en instruments de silex taillé et en os de Mammouth, de Cheval, de Rhinocéros, d'Hippopotame, de Cerf, etc. ; ils semblent indiquer que tous ces animaux étaient con- temporains de l'Homme dans le bassin parisien. Mémoire sur un Beptile découvert par M. Frossard à Meuse [Saône-et~ Loi7'e), par M. Gaudry. (Extrait des Nouvelles Archives du Muséum, t. Hl, 1867, avec une planche.) Le fossile décrit dans ce mémoire a été trouvé dans le schiste bitu- mineux du terrain permien ou de la partie supérieure du terrain houiller de Meuse, près d'Autun. Il constitue le type d'un genre auquel M. Gaudry adonné le nom d' Actinodon (à raison de la structure radiaire des dents), et il prend place dans le groupe des Ganocéphales (Owen), à côté des Labyrinthodons. NOTE SUR LES MOTIFS QUI DÉTERMINENT LES OURSINS A SE CREUSER DANS LES BOCHERS DES RÉDUITS DANS LESQUELS ILS SE LOGENT, Par M. HEftitte. Il y a une trentaine d'années que nos amis et concitoyens MM. Crouan, botanistes et algologues très-érudits, appelèrent notre attention sur les singulières habitudes qu'ont les Echinus lividus de se loger dans les géodes où se trouvent des incrusta- tions calcaires produites par une plante marine placée d'abord dans les NuUipores, et plus tard décrite parles phycologues sous le nom de Lilholhamnion. L'éloignenieut assez grand de notre résidence des lieux qu'habitent ces Échinodermes, une autre direction donnée à nos études sur l'histoire naturelle, nous firent laisser de côté la constatation de cette curieuse particularité, signalée longtemps après, d'abord par M. Cailliaud, puis par de nombreux natu- ralistes, et finalement par M. le docteur Fischer, dont nous citons avec plaisir les consciencieuses recherches (1). Cependant, malgré tout ce qui a été dit et écrit sur ce sujet, il restait encore une lacune qu'il nous paraissait utile de remplir; savoir, le motif qui détermine les Echinus lividus à se creuser, comme ils le font, un gîte dans lequel ils sont si étroitement enfermés, qu'il est très-difficile de les en extraire. Nous devons d'abord commencer par établir que les préten- dues perforations attribuées à ces Échinodermes ne sont autre chose qu'une corrosion qu'ils pratiquent seulement dans la (1) Voyez son Mémoire sur les perforations de /'Echinus lividus, dans les Ann. des sciences nat. de 1864, t. I, p. 321. 5* série. ZooL. T. VU. (Cahier u» 5.) 1 17 ^58 BESSE. partie calcaire qui revêt les roches sur lesquelles elle est étalée, mais que la cavité ne dépasse jamais l'épaisseur de cette couche ; qu'elle s'arrête dès qu'elle a atteint le rocher qui lui sert de support (1), attendu que ces animaux n'ont aucun moyen d'ac- tion assez puissant pour percer des rochers aussi compactes et aussi durs, ni aucun motif déterminant pour aller au delà : il ne nous semble donc pas exact de dire, comme on l'a fait jusqu'à ce jour, que les Oursins perforent les rochers, ainsi que le font certains Mollusques, tandis qu'au contraire ils se bornent seule- ment à en ronger l'enveloppe calcaire pour en faire leur nour- riture. Voilà, selon nous, la seule raison déterminante qui les excite à ce singulier travail, qui a tant éveillé la curiosité des observateurs, mais dont ils n'ont pas encore, selon nous du moins, découvert le motif. Voici, du reste, les circonstances qui nous ont conduit à adopter l'opinion que nous venons d'émettre. Il y a déjà bien longtemps qu'en nous livrant à des recher- ches sur d'autres branches de l'histoire naturelle, nous fûmes surpris de rencontrer fréquemment, parmi les objets que nous amenait la drague (2), des Oursins de diverses espèces, parmi lesquels se trouvaient des lividus et des miliaris qui étaient for- tement fixés par leurs ventouses pédicellées sur les valves des coquilles mortes. Nous ne tardâmes pas aussi à constater que des érosions plus ou moins profondes, correspondant à l'ouverture de leur orifice buccal, pouvaient leur être attribuées. Soupçon- nant alors que ces rongeures avaient pour but de leur procurer des matières alimentaires, nous allâmes en chercher la preuve dans l'appareil digestif, et nous y trouvâmes une quantité con- sidérable de débris de celles-ci, réduits à l'état pulvérulent, qui, sous forme de cylindres excrémentitiels, étaient renfermés dans le tube intestinal. Soumis, après dessiccation, à l'action de l'acide acétique, ces (1) C'est du reste ce qu'a constaté M. Fischer, qui dit que le fond des trous creusés par les Oursins est constamment à nu, et que quelquefois toute la surface est à nu dans la roche. (2), Ainsi qu'on le sait, la drague est une sorte de râteau garni d'un filet, qui sert à racler le fond de la mer et à se procurer les objets qui s'y trouvent. DES RÉDUITS DES OURSINS. 259 matières produisirent immédiatement une effervescence qui décelait la présence de carbonate de chaux. Nous avons, en outre, rencontré, dans les parcs à Huîtres, de nombreuses coquilles de ces bivalves, surtout celles qui étaient épaisses, profondément creusées, et dont les excavations ne s'ar- rêtaient généralement qu'à la partie nacrée qui tapisse l'inté- rieur de la coquille, soit parce que la structure, qui en est plus compacte, résistait à l'action des mâchoires de ces Échinodermes, soit qu'elle ne leur offrît plus la substance nutritive qui leur con- venait. En examinant à la loupe les rongeures dont nous venons de parler, il était facile d'apercevoir les sillons qu'avaient tracés leurs mâchoires, en se rapprochant les unes des autres dans leur mou- vement concentrique, et conséquemment de constater l'action corrodante qu'elles avaient produite. Nous remarquions, en outre, lorsque nous les en détachions brusquement, que leur appareil mandibulaire avait encore la forme conique qui indi- quait clairement l'emploi auquel il venait d'être affecté ; bien plus, ces mâchoires contenaient, en outre, des parcelles de ces coquilles pulvérisées. Nous savons bien que les Oursins ne vivent pas exclusivement de ces matières calcaires; mais nous avons aussi la certitude qu'ils ne sont pas complètement phytophages, comme on le croyait jusqu'ici : nous avons notamment constaté, parmi ceux qui se trouvent en dehors des conditions dont nous nous occu- pons, conséquemment qui ont la liberté de leurs allures, qu'ils se nourrissent de substances végétales, parmi lesquelles nous avons principalement reconnu des portions de fronde de Zostère, à peine triturées, mais seulement plissées latéralement ; d'autres étaient très-grossièrement mâchées et paraissaient avoir subi les effets d'une digestion qui les avait réduites à la consistance de pulpe; et parmi ces débris de végétaux, nous reconnaissions aussi des substances plus ou moins animalisées, pour lesquelles, du reste, les autres Rayonnes ont également une grande prédi- lection (1). (1) Il nous est fréquemment arrivé, en péchant à la ligne en mer, de voir l'appât 260 UESSE. Par suite des observations qui précèdent, nous avons dû cher- cher, dans la composition des coquilles des Acéphales et dans celle de l'enveloppe des plantes calcifères, les motifs qui peuvent déterminer la préférence que leur accordent les Oursins pour en faire leur nourriture ; nous avons, en conséquence, eu recours à l'analyse, et nous en donnons ci-après le résultat, que nous devons à la complaisance de M. Constantin, pharmacien très- distingué de notre ville. Composition des écailles d'Huîtres. Phosphate (le chaux. 1,20 Carbonate de chaux 98,60 Matières organiques 0,50 Composition dns Litliotltamnion (1). Variùli' Variéti' rameuse. en rognons. Carbonate de chaux 79,90 75,02 Carbonate de magnésie traces traces Sable accidentel accidentel Silice combinée 1,75 1,09 SuUate de chaux traces traces Oxyde de 1er traces traces Eau de combinaison. 17,02 21,58 Sels solubles de Teau de mer ' traces traces Matières organiques azotées 1,05 1,50 D'après ce qui précède, on voit que les Lithothamnion sont infiniment plus riches en matières organiques que ne le sont les coquilles des Mollusques acéphales ; on conçoit dès lors que les Oursins doivent les choisir de préférence. Les Lithothamnion sont, comme on le sait, des Algues cal- cifères tjui, ainsi que les Corallines, sont recouvertes d'une enve- loppe de carbonate de chaux. Il y en a trois variétés : Le Liiho- dont nous nous servions complètement envahi par des Ophiures, qui le rongeaient avec beaucoup d'avidité. Ils le saisissaient à l'aide de leurs longs bras et le couvraient de manière à le cacher entièrement, conscquemnient à empêcher les poissons de le voir et de s'en approcher. C'était toujours sur des fonds spéciaux, ordinairement couverts du Lithothamnion coralloides, sur les bancs d'Huîtres ruinés, que se trouvaient ces Echi- dodernies, et ils y étaient en nombre si considérable, qu'il fallait leur céder la place. \\ est donc supposable que ces Rayonnes, comme les Oursins, vivent en partie de sub- stances calcaires, puisqu'on les rencontre dans les endroits où elles abondent. (1) Les Litliotliamnion, k raison de leur composition calcau'e, sont extrêmement recherchés par nos cultivateurs, pour être employés sur leurs terres comme amende- ment, lisse les pi'ocuvi'ut par la 'Iragne, rt leur donnent le nom de nwprl. DES RÉDUITS DES OURSINS. 261 thamnion coralloides, qui est rameux comme le Corail ; le Litho- thamnion pohjmorphurn (Linnseiis, S. Agardh), qui s'étale en couches plus ou moins épaisses sur les rochers, et clans lequel se logent nos Échinodermes ; et enfin le Litholhamnion depressum^ variété cerebriformis^ qui habite généralement les fonds d'une certaine profondeur et affecte la forme de tubercules ou de lobes cérébraux. C'est celui de la deuxième variété dont nous don- nons l'analyse. C'est, coilimera très-justement observé M. le docteur Fischer, dans des géodes où il reste toujours quelques centimètres d'eau, que l'on rencontre particulièrement les Oursins rongeurs. Cette condition est effectivement indispensable par les motifs que nous allons faire connaître, et c'est aussi une preuve de plus à l'ap- pui de notre opinion, et qui explique le choix qu'ils font de ces localités. Il est, en effet, à remarquer que les roches sur lesquelles se produisent ces incrustations sont généralement placées près des plages sablonneuses formées, en grande partie, par des amas considérables de coquilles pulvérisées par l'action incessante des flots. Les lames qui se brisent sur ces dunes, et qui viennent ensuite déferler sur ces roches, entraînent naturellement avec elles d'innombrables parcelles de ces coquilles, qu'elles aban- donnent, à raison de leur pesanteur, dans les cavités de ces roches, et y apportent ainsi les éléments de cette couche calcaire dont certaines plantes environnent leur tissu végétal. Aussi voit-on toutes celles auxquelles ces conditions sont favo- rables affluer dansées localités, et y rencontrc-t-on en abon- dance les Algues calcifères que les phycologues ont classées dans la famille des Encroûtées, telles que : le Peyssonelia atro- purpurea, les, CoraUiiia officinalis ei squamala, ]es, Jania rubens et corniculata^ enfin le Lithothamnion polymorplmm. C'est dans l'épaisseur de cette dernière plante qui s'étale, ainsi que nous l'avons dit, dans des gtîodes que présentent certaines roches, que les Echinas lividus se creusent des cellules dont la profondeur dépend conséquemment de l'épaisseur de cette couche calcaire. 262 HESSE. La végétation de ce Lithothamnion s'opère, paraîtrait-il, avec une assez grande activité et dans tous les sens à la fois. Elle gagne de proche en proche, s'étendant du centre à la périphé- rie, et elle s'accroît en même temps en hauteur, envahissant tout ce qui se trouve sur son passage, enveloppant les aspérités qu'elle peut recouvrir, et montant contre les parois des objets qui lui font obstacle (1) ; et alors elle s'élève au-dessus du reste de l'incrustation, et présentedes rugosités qui sont plus ou moins apparentes et qui affectent aussi diverses formes. Ce sont des obstacles de cette nature, créés par la présence de ces Echinus, qui contribuent à hausser autour d'eux, en l'arrêtant, l'épais- seur de la couche calcaire qui les environne, et qui devient d'autant plus élevée, que la résistance qu'elle éprouve à s'étaler est grande et qu'elle cherche à gagner en élévation ce qu'elle perd en étendue. Les Echinus ont encore un autre intérêt à s'enfoncer et à se maintenir solidement dans cette couche calcaire, pour ne pas être entraînés par la mer. Celui, en effet, qui devient le jouet des flots est bientôt jeté à la côte, et ne tarde pas, après avoir été démuni de ses piquants, à être brisé contre les rochers. Quant à la manière dont ils se groupent et se logent dans l'épaisseur des couches calcaires dans lesquelles on les trouve réunis, nous pensons que leur position, qui paraît symétrique, est seulement due au hasard, et que la place étant prise par le premier occupant, il y creuse son alvéole comme l'Abeille con- struit le sien. Il est plus étroit à son orifice qu'au milieu, de sorte que, par cette disposition favorable, il peut résister faci- lement à l'action entraînante des flots, et profiter en même temps, pour sa nourriture, des nombreux débris calcaires qu'ils y apportent incessamment. D'après ce que nous venons de dire, il est facile de comprendre que les Oursins doivent rechercher avec beaucoup de soin les (1) Nous avons rencontré, cerné de tous côtés par cette invasion, un Mytilus qui s'y trouvait fixé perpendiculairement par son byssus. Déjà il était aux trois quarts de sa hauteur enfermé dans une sorte de fourreau qui lui laissait encore à peine, et proba- blement pour peu de temps, le jeu de ses valves. DES RÉDUITS DES OURSINS. 263 localités dont nous venons de parler et qui réunissent pour eux tant de conditions désirables. Comment arrivent-ils à les ren- contrer? C'est ce que nous ne saurions dire ; nous nous bornerons seulement à constater que toutes les fois qu'elles se présentent, ils savent en profiter. Ne peut-on pas supposer qu'étant encore à l'état embryonnaire, ils puissent y être apportés par les flots? on sait, du reste, qu'à l'aide de leurs nombreux ambulacres, ils se déplacent facilement, et parcourent même en fort peu de temps un espace relativement considérable ; on n'ignore pas non plus qu'à l'aide de leurs ventouses pédiculées, ils montent avec faci- lité contre les parois verticales des rochers : mais nous ne les avons vus opérer ces mouvements que lorsqu'ils sont immergés; hors de l'eau, ils restent en place, et se contentent d'agiter en tous sens leurs épines. Les Echinus lividus ne vivent pas toujours réunis dans le même lieu et comme en famille ; nous en avons rencontrés aussi qui habitent isolément de petites cavités creusées dans les anfractuosités des roches, dans lesquelles ils étaient profondé- ment enfoncés et s'arc-boutaient à l'aide de leurs épines, de ma- nière à pouvoir en être très-difficilement extraits; mais ces cavi- tés étaient, comme les autres, revêtues d'un sédiment calcaire qui leur présentait conséquemment les mêmes raisons pour les habiter. De tout ce qui précède, nous croyons pouvoir conclure que le seul motif qui détermine les Echinus lividus à se creuser des réduits dans l'enveloppe calcaire qui revêt certains rochers n'a pour objet que de leur procurer une nourriture qui leur con- vient, et de leur donner en même temps le moyen de se main- tenir dans une position dans laquelle ils n'ont pas à redouter d'être entraînés par les flots. NOTE SUR UN INSECTE ET UN GÂSTÉROPODE PULMONÉ DU TERRAIN ROUILLER, Par MM. P. J. \ A^ BEMEDE1K et Eiig. COEIMAlVSî (1). Quels sont les animaux qui vivaient à l'époque où une végé- tation luxuriante et intertropicale s'étalait clans les bassins du terrain houiller? 11 y avait des Poissons, et des animaux sans vertèbres aqua- tiques de toutes les classes ; mais y avait-il des animaux articulés trachéens, pour répandre un peu de vie dans ces forêts d'Équi- sétacées, de Lycopodiacées et de Fougères? des Mollusques pul- monés pour se repaître de leurs débris? Depuis quelques années, on a signalé plusieurs espèces de Blattes, quelques Orthoptères et des Névroptères de l'époque houillère, à Wettin,en Saxe, et à Saarbriick ; et l'on se rappelle la sensation que fit, il n'y a pas longtemps, parmi les paléonto- logistes et les géologues, la découverte du Dendrerpeton acadia- num, avec un Pvpa, dans le terrain houiller de la Nouvelle- Ecosse. Depuis la publication de l'intéressante notice de sir C. Lyell et J. Dawson (2) sur ces deux animaux aériens primi- tifs, on s'est de plus en plus persuadé que l'on ne connaissait encore que quelques insignifiants débris de la faune houillère. Jusqu'à ce jour aucun animal pulmoné n'avait été trouvé dans les houillères de la Belgique; il n'en est plus ainsi : l'étude de la flore fossile de cette antique formation nous a fait décou- vrir quelques restes de sa faune primordiale, et nous avons l'honneur de communiquer ici le résultat de nos observations (\ (1) Extrait du Bullelia de l'Académie de Bruxelles, t. XXUI, 1867. (2) On Ihc Remains of a Reptile and of a land-shell discovered in the inierior ofun erer.l fossil tree in the mal measures ofNova-Scotiu {Quart. Journ. Geol. Soc, vol, IX). INSECTE ET GASTÉROPODE DU TERRAIN HOUILLER. 265 sur deux animaux aériens de celte époque, un Insecte et un Mollusque pulmoné, provenant l'un et l'autre de Sare-Long- cliampSf dans le bassin de Mons. Genre PALiEORBIS, Vers 1850, le professeur Germar, de Halle, découvrit sur les schistes houillers de Lôbejûn, en Saxe, de petites empreintes arrondies etspiriformes, mesurant environ un millimètre ou un millimètre et demi de diamètre, et posées d'ordinaire sur les feuilles ou sur les rachis des Fougères fossiles de cette formation. Incertain sur la nature animale ou végétale de ces corpus- cules, il les communiqua au professeur Goppert, de Breslau, qui lui répondit qu'il possédait déjà des productions semblables des houillères de Westphalie et d'Osnabrïick, et qu'il les considérait comme de petits Champignons fossiles de la période houillère. Germar les décrivit alors (ISS'â), et les figura dans ses Verstei- nerungen des Slcinkohlengebirges von Weltin und L'obejiin (1), sous le nom àe Gyromyces Ammoiiis, Gôpp. Ce nom convenait assez bien à l'objet désigné, et rappelait à la fois les tours de spire du prétendu végétal et sa frappante ressemblance avec une Ammonite microscopique. En 1855,1e professeur Geinitz, de Dresde, ayant reçu la même espèce des mines de iPossendorf, la comprit dans sa Flore houil- lère de Saxe ('2), et la plaça à côté des Depazites Rabenhorstii et Excipuliles Neesii, comme premjers représentants de la classe des Champignons dans l'évolution du règne végétal. Quand il publia en 186*2 son grand ouvrage sur le Dyas, il continua à ranger le Gyromyces parmi les Champignons, en indiquant pour cette espèce deux nouvelles localités d'une grande importance, la première en Irlande, et la seconde à Naumburg, dans le Wetterau. Dans cette dernière localité, le petit animal se trouvait posé sur des frondes de Cordailes Otto- (1) Hclt VlU, pp. Ili-li3, taf. XXXIX, f. 1-9. (2) Die Versteineruiigen d. Steinkohlenformation in Sachsen, p. 3, taf. xxxv, f. 1-3. ^66 p. J. VAN BENEDEN BT E. COEMANS. ni* (1) recueillies dans les schistes inférieurs du terrain permien, ce qui n'a rien d'étonnant, vu que plusieurs espèces végétales passent également du terrain houiller au permien. Le Gyromyces Ammonis a été également trouvé dans diffé- rentes autres localités du nord de l'Allemagne, et dernièrement encore l'un de nous l'a rapporté de Bochum, d'Eschweiler et d'Alsdorf. Il existe également eu Belgique, et, quoique nous ne l'ayons pas recherché jusqu'ici d'une manière toute particulière, nous l'avons déjà rencontré plusieurs fois sur les schistes houil- 1ers de Mariemont, de la Louvière, de Hossu, de Jemmapes et de Péronnes. De magnifiques échantillons s'en trouvent aux cabinets de Louvain et de Liège ; ils ont été récoltés à la Louvière par M. Cornet, ingénieur des charbonnages de Sare- Longchamps. D'après ce que nous venons de dire, il est facile de se faire une idée de l'aire de dispersion de cette espèce. A l'est, on la trouve en Saxe ; au nord, elle monte jusqu'au petit bassin d'Osnabriick, puis descend en Westphalie, et s'étend, au sud-ouest, jusqu'à Eschweiler et Mons; enfin, on la trouve au delà de la Manche, en Irlande. Le Gyromyces nSi pas encore été découvert, que nous sachions, dans les houillères de France, d'Espagne, de Portugal, de Suisse, ni dans celles du midi de l'Allemagne et de la Russie; nous ignorons s'il a été trouvé en Amérique, mais il est assez probable qu'on le trouvera également dans ces divers pays, quand l'attention aura été éveillée à son sujet. Jusqu'en 1 863, le Gyromyces Ammonis avait été rangé par tous les paléontologues parmi les Champignons fossiles ; ce fut le docteur Andrâ, de Bonn, qui conçut le premier des doutes sur sa nature végétale. Dans son cours de paléontologie professé à l'université de cette ville, il le considérait plutôt comme un Mol- lusque microscopique, vivant probablement sur les plantes des tourbières de l'époque houillère ; et c'est sous son inspiration (1) Dyas, ode?' die Zechstein formation und dos Rothlieqende Leipzig, 1862, p. 133, pi. XXXV, fig. 2. INSECTE ET GASTÉROPODE DU TERRAIN HOUILLER. 267 que le capitaine von Rôhl publia en 1864, dans les Verhand- lungen des naturhistorischen Vereines des Prenssischen Hliein- lande und Wesiphalens^ une courte notice sur ce sujet, dans laquelle il adopte et reproduit la manière de voir du professeur de Bonn. Pour quiconque connaît un peu les Champignons, il est impossible de reconnaître un végétal de cette classe dans les empreintes dont nous nous occupons. Leur position isolée n'in- dique nullement une plante sociale et vivant par groupes, comme le sont toujours les Mucédinées et les Mucorinées ; de plus, leur forme et leur relief, souvent fort sensibles, font bien plutôt penser à une coquille de Mollusque microscopique qu'aux filaments enroulés de quelque Hyphomycète fossile. Aucun Champignon de cette classe n'aurait d'ailleurs pu laisser de traces appré- ciables sur un schiste aussi grossier et aussi grenu que celui de notre terrain houiller. Enfin, les prétendues cloisons que l'on a observées sur les Gyromyces, et qui les faisaient rapprocher des Champignons, ne ressemblent pas aux cloisons microscopiques des végétaux de ce groupe, mais bien plus aux stries d'accrois- sement qu'on remarque sur les coquilles des Mollusques et sur les tubes calcaires des Annélides tubicoles. Il est vrai que Ger- mar, reconnaissant l'impossibilité, pour un Hyphomycète, de se conserver dans les schistes de cette époque, suppose que sa plante aura plutôt appartenu à l'ordre Pyrénomycètes ; mais c'est une supposition contre toute vraiemblance, et il n'existe pas un seul Pyrénomycète qui ait avec le Gyromyces Ammonis la moindre ressemblance. Ce prétendu Champignon est évidemment un animal; mais cet animal, avec sa coquille enroulée, qui rappelle à la fois les Ammonites, les Planorbes et certains Annélides tubicoles, cet animal, disons-nous, à quelle classe appartient-il? On le trouve sur les plantes de l'époque houillère en aussi grande abondance et aussi irrégulièrement placé que les Spi- rorbes sur les Fucus de nos côtes ou sur la carapace des Homards; et puisqu'à côté des individus adultes on en trouve de jeunes de tout âge, il est évident que ce n'est pas une circon- 268 p. J. VAIV BENEDEN ET E. COEMAIMS. stance fortuite qui les a placés dans ces conditions. C'est bien un animal qui vivait naturellement sur les plantes. Celui qui a étudié sur les bords de la mer, qui a vu des Algues, des Crustacés et des Sertulaires se couvrir de Spirorbes microscopiques, ne peut s'empêcher de voir d'abord dans ces Gyromyces des Tubicoles quelconques ; c'était aussi notre pre- mière pensée, et nous en étions si persuadés, que nous avions cherché à concilier l'idée de l'existence d'Annélides marins avec des plantes essentiellement terrestres ou marécageuses ; et cer- tains faits observés sur les côtes de Bretagne nous avaient fourni une explication fort satisfaisante de cette singulière ano- maUe. Mais voyant ensuite la manière dont les tours de spire se for- ment et se comportent, la régularité avec laquelle leur évolution s'effectue, enfin la nature et l'aspect de la gaine calcaire, nous nous sommes mis à douter de leur nature d'Annélide, et après mûre réflexion, nous avons fini par voir dans les Gyromyces des Mollusques pulmonés terrestres. Ce ne sont évidemment ni des Ammonites, ni des Goiiiatides, ni des Nautiles, puisque nous ne trouvons aucune apparence de cloison, et il est inutile de songer à un autre genre de Céphalo- podes. Ce n'est pas non plus un Planorbe ; les Planorbes ne sont pas enroulés ainsi et ne vivent pas dans de pareilles condi- tions (1). Nous n'en dirons pas autant des Hélices: il y en a, comme X Hélix virgata et bien d'autres, qui recouvrent parfois, pendant la sécheresse surtout, complètement des plantes ter- restres. 11 est vrai, la coquille n'est jamais, que nous sachions du moins, adhérente aux feuilles, et l'animal se présente à leur sur- face dans des situations diverses. Tenant compte de ces observations, nous sommes conduits à voir dans les Gyromyces des Mollusques gastéropodes terrestres, voisins des Hélices, et vivant collés sur les feuilles ou les rachis (1) Onyieiit de signaler^ dans le port de Cliarleston, un Gastéropode semblable à un Planorbe {Cochliolepis pcwasitkus), qui vit sur le corps d un Annélide, V Acoifes lu.pina. (Stimpsoii, Proceed. liost. Soc. nat. Hist., vol. VI, avril 1858.) INSECTE ET GASTÉROPODE DU TERRAIN HOUILLER. 2C9 des Fougères ou d'autres plantes houillères, comme les Spirorbes aujourd'hui sur des plantes ou des animaux marins. Nous sommes même fort disposés à ne pas séparer générique- ment de notre espèce le Planorbis kungurensis (1), et nous pro- posons de désigner ce nouveau Pulmoné terrestre sous le nom de Palœorbis. Ce genre se distinguerait par une coquille enroulée, non cloi- sonnée, légèrement striée à l'extérieur, avec des tours de spire plus distincts du côté de l'adhérence à la feuille qu'à la surface libre. On compte en effet un plus grand nombre de tours de spire en dessous qu'en dessus, et cela devait être, puisque les premiers tours étant adhérents, les derniers ne peuvent plus englober les autres. Ce genre comprendrait donc : 1° Le Palœorbis ammonis. SyN. : Gyromyces Ammonis, Gœpp., Die Versteinerungen dcsSteinkohIengebirges . Halle, 1344, p. 3, pi. xxxix, fig.1-9. La coquille a deux ou trois tours de spire, dont le dernier est sensiblement plus large que les autres; la surface est irréguliè- rement striée. 2" Le PALiEORBIS KUNGURENSIS. SvN. : Planorbis kungurensis, Ldwg, Patœontographica, vol. X, p. 17, pi. u\, fig. 15. A de deux à trois tours de spire, et le dernier est comparati- vement moins large. La surface de la coquille semble plus régu- lièrement striée. Pour les naturalistes qui trouveraient étrange la présence de Gastéropodes pulmonés dans les terrains carbonifères, nous rap- pellerons l'exemple que nous avons cité plus haut, l'existence d'un Batracien et d'un Pupa de cette époque dans les bassins houillers delà Nouvelle-Ecosse. C'est en cassant la roche qui (1) Ruflolph Ludwig, 'Aur Palrvontol. des Vrais, Pnl(P07it.,îi), d'après Pictet (6). Le savant paléontologiste de Genève a reproduit cette figure pi. XL, fig. 1, de son atlas. M. Fr. Goldenberg a fait connaître plus tard une nouvelle Blatte des terrains houillers des environs de Gersweiler, et une autre encore des environs de Saarbriick (7). Il signale en outre des Termes, des Sialides {Dictyophlebia) et un Orthoptère {Gnllacris). Le Dictyophlebia ressemble aux Corydales et aux Chauhodes par ses nervures longitudinales, et aux Libellules par ses nervures transversales. (1) MuDster, Beitrâge zur Petrefactenkunde, t. V, p. 90, pi. 13- et Germar, Die Versteinerungen des Steinkohlengeb . von Wettin icnd Lôbejûn. Halle, in-fol., 1844. (2) Rost, dans une dissertation inaugurale (£le Filicum ectypis, Halœ, 1839), a pris des ailes d'Insectes de la formation houillère de Wettin pour une plante : Dictyopteris didyinu. (3) Buckland, vol. Il, p. 89, pi. 46. (4) Mantell, Tlœ Medailh of Création, vol. II, p. 554. (5) Murchison, Silurian System, i. I, p. 105. (6) Pictet, Traité de paléontologie, t. II, p. 378. (7) Sitzungsber. d. kais. Akad. der Wissensch. Wien, septembre 1852, p. 38, 272 p. J. VAN BENEDEK ET E. COEMANS. Ces Insectes proviennent de gisements analogues des environs de Lehbach, près de Saarbriick. Plus tard, M. Fr. Goldenberg a publié le résultat de ses obser- vations sur le même sujet, dans un travail spécial qu'il a accom- pagné de quatre planches (1), et il représente un Coléoptère, des Orthoptères et des Névroptères. C'est le travail le plus remarquable qui a été publié sur ce sujet. Dans la pierre hthographique de Solenhofen (2), on a trouvé également des Névroptères et des représentants des divers ordres d'Insectes; mais c'est surtout dans l'ambre que ces êtres délicats ont été conservés, ainsi que dans les dépôts d'eau douce d'Aix, d'OEningen (3) et de Radoboj {h). Cari von Heyden (5) a décrit, dans la Palœontographie de H. von Meyer, plusieurs Insectes de divers ordres, des Arachnides et des Crustacés, et, parmi les Insectes névroptères, il signale une patte qu'il rapporte avec doute à un Corydalis. Ces objets font partie de la collection de M. Kranlz, de Bonn, et proviennent surtout des lignites deRott, dans le Siebengebirge. Dans un travail spécial très -remarquable, M. Hagen (6) ajoute à la nombreuse liste des Insectes de l'époque tertiaire, et dont le nombre s'élève à cent trois espèces de divers ordres, dix espèces nouvelles. Voici, d'après M. Hagen, toute une série de travaux sur des Névroptères fossiles. Parmi ces ouvrages, nous voyons figurer le mémoire de notre ancien confrère Vanderlinden (7). (1) Die fossilen Insecten der KoJden formation von Saarliriicken, in Palaontogra- phica de Dunker et von ]\[eyer, 1864. (2) (îermar, Acta Nut, curios\,\o\. XIX, pi. i, p. 189. — Munst., Beitr. zur Pelre- fact., V, p. 79. (3) Die Inscktcnfauna dcr Tertiûrgebilde von OEningenund von Eadohoj in Kroaiien {Dcnkschrift. d. schweit. naturf. Gcse/L, 1847, 1850, 1853 ; et Suppletn. in Soc. des sciences nat, de Harlem, 1862). (4) Knorr, Sammhmg. der Merku\ d. Nat., 1755. — Landgreve, L, lir. J., -1843, p. 137. — Charpentier, yldn Nat. cur., vol. XX, pi. i, p. 401. (5) Garl von Hejden, Gliederthiere aus der Braunkohle des Niederrheid's, der Wettei'aïc undder liohn (Palœontographica, vol X, 1861-1863, p. 63). (6) Hagen, Neuroptcren aus der Braunkohle von Roit im Siebengebirge {PalceontO' graphica, vol. X, 1861,1863, pp. 247-269). (7) Scheuzer's Herbarium diluvianum, 1709, tab. 5, fig. 1, 2 d'CEningen. — Mvseuin INSECTE ET GASTÉROPODE DU TERRAIN IIOUILLIER. 273 Depuis la fomiatiou houillère, on a successivement signalé des Névroptères dans tous les terrains: Prost, Strickland, Dade et Brodie, dans le lias; Westwood, dans le schiste jurassique ; Brodie, dans le wealden ; puis plusieurs autres dans des ter- rains plus récents. Sur vingt-cinq espèces d'Insectes fossiles que le comte de Munster possédaitde Solenhofen, cinq appartiennent à la famille actuelle des Lihellules. L'un de nous, M. E. Coemans, en se livrant à l'étude des plantes fossiles de l'époque houillère, a trouvé à côté d'une feuille de Sigillaria une aile d'Insecte parfaitement conservée, et dont nous pouvons heureusement reproduire tous les carac- tères. — Les nervures sont parfaitement conservées, avec une grande partie du pourtour de l'aile; sans quelques impressions produites par des corps étrangers, et que l'on pourrait confondre avec des traces de nervures, cette aile est aussi bien dessinée dans ses parties caractéristiques que si l'on avait l'Insecte vivant sous les yeux. On sait que l'aile des Insectes est dans tous les ordres une dépendance du mésothorax et du métathorax, et que sa struc- ture a lieu d'après un plan uniforme. Les nervures forment une des parties principales de sa composition, et elles font recon- naître non-seulement des dispositions propres à chaque ordre, mais un arrangement qui distingue les principales familles. Ricliterianum, 1743, tab. 13, lig. 2, tci-liairc et de Bohème. — Schiniedel's Vorsleltung eiii. merkwiird. Verxteinerungen. Niirnberç, 1781, tab. 19, fig'. 2,\AheWn\e (JLichna Schmiedeh). — Espcr, De aninudibus oviparis. ErlaugiP, 1783, à°, pp. 18-19. — Lconhard, Zeitschr. f. Minéralogie, etc., 1826, II, p. 231, pi. 7, fij,'. 3, Libellule de Solenhofen. — Vandevlindeii, Mém. Acad. Brux., 1826, IV, p. 247, .Eaclma antiquo do Solenhofen. La description et la figure ne sont, pas suffisantes — L. v. ^\ich,Abliandl, Berliner Akad. 1837, .Esc/ina de Solenhofen : Erichson y a ajouté une courte des- cription. — H. V. Meycr, in. Evsch und Gruber Encyclopudie, sect. 2, XVllI, 1840, p. 537, art. Fossile Imeden nus dem lit/iographisclien Scitie/er. — Gerniar, Act. Acad. LeopohL, 1839, XIX, 2, p. 189 : Insecten Fauna des Uthogtaph. Schiefers, — H. A. Hagen Vebcr die Neitropteren nus dem lithograph. Schiefer in Bayern {Palœon- tographica, vol. X, p. 96, 1861-1863). — Giebel, Zeitschr. f. die ges. Naturwis- sensch., 1857, vol. IX, p, 378, pi. 6, fig. 1-2, .Esc/ma multicellulosa et Calopieryx Uthogruphica. — Idem, 1860, vol. XVI, p. 127, tab. 1, fig. 1, ^Eschnu Wittei. 5" série. Zool. T. VU. (Cahier n» 5.) - 18 27/4 p. J. VAN BENEDEN ET E. COEMANS). Nous avons à nous demander d'abord s'il y a une ou deux ailes dans la pièce dont nous donnons la description. En jugeant par le contour qui est interrompu au bord posté- rieur, on croirait d'abord qu'il y en a deux : une en apparence assez longue, et une autre relativement courte; mais en y regar- dant de près, et surtout en en étudiant avec soin les nervures à leur origine, il devient évident qu'il n'y en a qu'une seule. — Il doit paraître étrange qu'il puisse y avoir du doute sur le nombre d'ailes qu'on a sous les yeux ; mais si l'on songe à l'extrême déli- catesse de ces organes et aux impressions des corps étrangers qui viennent se jeter en travers des nervures, on comprendra aisément qu'il puisse y avoir du doute dans certains cas. — La difficulté provient ici de ce que l'aile a été prise au milieu de feuilles et de tiges, dont les impressions se confondent plus ou moins avec celles qui sont produites par les nervures. L'aile est longue de 60 millimètres, large de 25 millimètres dans la partie la plus élargie. La base est assez étroite et le haut paraît très -faiblement pointu. Le bord externe est complet et dans un état de conservation parfciite. — Il n'en est pas de môme du bord interne, qui n'est que très-incomplétement indiqué vers le milieu. C'est cette inter- ruption qui, laissant quelque doute sur la direction du bord, pourrait faire supposer qu'il y a deux ailes en partie juxta- posées. La surface de l'aile est ainsi conq)lète ; on la voit sillonnée par les nervures, dont nous allons tâcher de faire connaîti'e les dispositions. Il y a d'abord deux nervures principales qui s'étendent à peu près dans toute la longueur de l'aile ; elles semblent à la base partir du même point : l'antérieure est le cubitus de Jurine, la nervure sous-costale de Lacordaire, l'autre est la nervure pre- mière intermédiaire ou la nervure médiane de Lacordaire. Une troisième nervure, beaucouj) plus faiblement indiquée et moins longue, est la deuxième nervure intermédiaire, ou la sous-médiane de notre confrère. INSECTE ET GASTÉROPODE DU TERRAIN HOUILLER. 275 Une dernière nervure, à laquelle Lacordaire donne le nom de nervure anale, est faiblement indiquée. La nervure antérieure se divise, vers le tiers de sa longueur, en trois nervures, qui marchent à peu près parallèlement jusque vers le milieu de leur longueur ; la nervure du milieu se bifurque ensuite en deux rameaux parallèles. La nervure médiane est presque contiguë à la base de la pré- cédente, et forme au milieu de l'aile la division principale. A peu près à la même hauteur que la précédente, cette rainure se tri- furque également, et, comme elle, se bifurque ensuite. On dirait que certaines nervures s'anastomosent avec les précédentes. La nervure sous-médiane, ou la troisième, beaucoup plus faible que les autres, part distinctement de la base et se divise pareille- ment en trois branches, mais cette division a lieu assez près de son origine. Le rameau supérieur se perd, celui du milieu s'anastomose avec la branche inférieure de la nervure médiane, tandis que la troisième marche parallèlement avec les suivantes et montre deux faibles nervules sur leur trajet. Enfin, la nervule anale, ou la dernière pour la situation connue pour son importance, se divise dès sa base, et ses deux nervules marchent, égales en importance, jusqu'au bord libre de l'aile. La cellule antérieure ou brachiale est divisée par des nervules qui partent obliquement de la sous-costale et qui la divisent en cases de dimensions à peu près semblables. La nervure principale antérieure se divise d'abord en trois nervules, et la nervure médiane se bifurque ensuite à une cer- taine distance. — Il résulte de cette division de nervures, trois longues cellules, qui ont pour caractères d'être divisées en petites cases carrées, par des nervules qui passent à angle droit d'une branche à l'autre. Quelques nervules se divisent à la base ou vers le milieu et prennent la forme d'un V ou d'un Y. C'est ainsi que nous voyons l'aile réticulée dans sa moitié antérieure, veinée seulement dans l'autre moitié. Comme notre Insecte fossile s'éloigne de tous ceux ([ue l'on a découverts jusqu'à présent, et qu'il ne peut y avoir de doutes sur la disposition des caractères fournis par les nervures, nous pro- 276 p. J. VARI BENEOEN ET E. COEMAN!$. posons de former pour lui un genre nouveau, que nous nous permettons de dédier à notre cher et honoré confrère M. d'Oma- iiusd'Halloy, sous le nom de: Omalia macroptera. C'est un hommage que nous nous plaisons à rendre à l'émi- nent naturaliste qui a pris, par ses travaux seuls, une si haute position dans la science. D'après Pictet, ces restes d'ailes des Insectes du terrain carbo- nifère sont trop rares pour que l'on puisse apprécier leurs rap- })ortsavec ceux qui existent encore aujourd'hui (1). C'est cepen- dant ce que la bonne conservation de l'aile que nous avons sous les yeux nous a permis de faire. L'animal vivant dont notre Insecte fossile se rapproche le plus est la Semblide de la boue {liemerobiits lutarius, Lin.; RôseK Inseclen Behistigung, tome II, InsecL aquat.^ cl. II, pi. xiii). La femelle de cet Hemerobius dépose ses œufs en masses arron- dies sur des feuilles ou des corps solides dans le voisinage de l'eau. La larve vit dans l'eau. D'après Rcsel, l'Insecte parfait est recherché par les Hiron- delles et d'autres Oiseaux, la larve par les Papillons. Quels sont les animaux insectivores auxquels notre animal servait de pâture? C'est ce qu'il serait difficile de dire; mais en tout cas, comme il n'y avait pas d'animaux allantoidiens encore, il est à supposer que les Insectivores étaient des Batraciens voi- sins ou semblables au Dendrerpeton, dont nous avons parlé plus haut, et (|ui restent à découvrir ici. Comme tous ces Insectes souterrains primaires sont broyeurs, leui' régime était probablement tout végétal, et ce n'est ([ue plus tard, avec l'apparition des végétaux supérieurs et des Oiseaux, ([ue les Hyménoptères, les Lépidoptères et les Diptères ont fait leur apparition. La nature devait être bien monotone à une époque où pas un Oiseau ne faisait entendre son chant dans la profondeur des bois, où pas un Papillon ne voltigeait dans l'aii', où les rayons du soleil parvenaient à peine k percer les vapeurs de l'atmosphère. (1) Pictet, p. 302, vol. 11, Atlas, pi. xl, ii^. 1-2. INSECTE F.T GASTÉROPODF. DU TERRAIN HOUILLER. 577 Il est assez remarquahle que cet ïnsecti^ ressemble tant à ceux qui vivent encore aujourd'hui, tandis que les animaux des autres classes de cette époque diffèrent si complètement de leurs correspondants actuels : c'est à peine si l'on reconnaît le Dendrer- peton pour un Batracien, et le Palœdaphus de la môme période pour un Poisson plagiostome. On dirait que les articulés aériens avaient atteint le dernier terme de leur évolution morphologi- que, quand les animaux vertébrés faisaient seulement leur appa- rition. — Les Articulés aquatiques, comme lesTrilobites, tout en différant de type des Crustacés actuels, ne sont cependant guère inférieurs aux Isopodes et aux Décapodes d'aujourd'hui. — 11 n'y a plus eu qu'un faible progrès dans les animaux de cet embranchement. Aussi l'histoire paléontologique des Insectes est loin d'être favorable à l'hypothèse du perfectionnement géné- ral et graduel. L'aile que nous faisons connaître appartient à un Insecte tout aussi parfait que les plus élevés de la faune actuelle, et sans doute que les Omalia, au fond de leurs sombres et silen- cieuses retraites, subissaient les mêmes métamorphoses que les Semblides d'aujourd'hui accomplissent au milieu du chant des oiseaux et des rayons du soleil. — Les Trilobites nous montrent également des yeux aussi parfaits que les Crustacés de l'époque actuelle. Les Né vroptères auraient ainsi atteint, dès cette époque recu- lée et pour ainsi dire primaire, comme les Mollusques pulmonés, le plus haut degré de leur évolution. EXPLICATION DE LA PLANCHE 1. Fig. 1. Fragment de fronde de Sphenopteris latifolia, de grandeur naturelle^ avec des Pa/œorbis en place. Fig. 2 Deux coquilles en place sur des feuilles de Sphenopteris latifolia, Ld. et Hutt. Fig. 3. Deux cociuillcs vues en creux, c'est-à-dire ne laissant que le iiinuic sur la feuille. Les coquilles sont probablement tombées. Fig. ti-9. Palœorbis Ammonis de divers âges et sous divers aspocis, iùgi'i'omcnt grossis à la loupe. On voit la coquille en relief. Fig. 5. Aile (VOma/ia macrnpffra. PUBLICATIONS NOUVELLES. Essai d'une classification méthodique des Trochilides, ou Oiseaux-mouches, par M. MuLSANT et MM. Verreaux. In-8, 1866. (Extrait du 12^ volume des Mémoires de la Société des sciences naturelles de Cherbourg.) Les auteurs se sont appliqués à caractériser nettement les divers groupes qu'ils ont cru devoir établir dans cette famille naturelle, travail que les ornithologistes de nos jours négligent trop souvent. Aves, etc. : Oiseaux des possessions portugaises de l'Afrique occidentale qui se trouvent dans le musée de Lisbomie, par M. Barboza du Bocage. (Extrait du Journal des sciences mathématiques., physiques et naturelles de Lisbonne., 1867.) Parmi ces espèces, il en est plusieurs qui paraissent être nouvelles pour la science. Étude expérimentale sur les effets physiologiques des fluorures et des com- posés métalliques en général, par M. Rabuteau. Thèse de la Faculté de médecine de Paris, 1867. L'auteur déduit de ses expériences que les métaux sont d'autant plus actifs que leur poids atomique est plus élevé. Les Campagnols du bassin du Léman, par M. Victor Fatio. Un volume in-8 avec 6 planches. Genève, 1867. Cette monographie, publiée par les soins de l'Association zoologique du Léman, sera très-utile à ceux qui s'occupent de l'étude difficile des Muridés. M. Fatio a fait des recherches approfondies sur la valeur des caractères susceptibles d'être employés pour la distinction des espèces de la tribu des Arvicoliens, et il est arrivé de la sorte à opérer des ré- formes nombreuses. Ainsi il réduit à cinq les espèces de Campagnols trouvées jusqu'ici dans cette partie de la Suisse. Annulata polychœta Spitzbergiœ, Groenlandice, Islandiœ et Scandinavice, hactenùs cognita. Auctore A. J. Malmgren. In-S", Helsingforsise, 1867. Ce travail descriptif, accompagné de nombreuses planches très-bien exécutées, paraît avoir été fait avec beaucoup de soin et sera fort utile pour l'étude des Annélides des mers du Nord. Intorno alla mimita fabrica délia pelle délia Bana esculenta. — Observa- tions microscopiques relatives à la structure intime de la peau de la Grenmiille commune, par. M. Gianio. \n-k°, Palerme, 1847. L'auteur a étudié très-attentivement et figuré les diverses parties con- stitutives de la peau de ce Batracien, le mode de distribution des fibres nerveuses, la structure des glandules, etc. RECHERCHES SUR LA VITESSE DU COURS DU SANG DANS LES ARTÈRES DU CHEVAL, AU MOYEN DU NOUVEL HÉMADROMOGRAPHE DE GHAUVEAU, Par M. li. 1.0RTËT, Docteur en médecine et es sciences. Depuis plusieurs années déjà, un certain nombre de physio- logistes, parmi lesquels on peut citer Ludwig, Donders et Vierordt, se sont préoccupés de l'étude de la vitesse du sang dans les vaisseaux. Mais les méthodes qu'ils ont employées laissaient souvent à désirer au point de vue d'une exactitude rigoureuse : les instruments dont ils se sont servis étaient trop compliqués, trop lourds, et par cela même exigeaient une trop grande somme de forces pour mettre en mouvement les appareils indi- cateurs. L'inertie, dans ce cas, déforme les traits graphiques, qui ne donnent plus qu'une ligne ondulée, laquelle peut à peine être considérée comme une moyenne de la vitesse du cours du sang dans l'artère mise en expérience. L'instrument employé en 1860 par MM. Chauveau, Bertolus etLaroyenne (1) est très-sensible et très-exact; on ne peut lui faire qu'un reproche, c'est que ses indications sont fugitives, souvent difficiles à saisir, à cause de leur rapidité et qu'il est presque impossible de les comparer rigoureusement aux diffé- rentes pulsations cardiaques et artérielles. C'est pour obvier à ces inconvénients réels et sérieux qu€ M. Chauveau a fait construire le nouvel instrument dont nous allons donner la description. Celui-ci paraît réunir toutes les conditions de sensibilité et d'exactitude désirables, tout en ayant l'immense avantage de fixer sur le papier les indications qu'il donne. (1) Journal de physiologie de l'homme et ftea animaux, i. \\\, octobre 1860. 'i80 ■'. LORTET. CHAPITRE PREMIER. [, — \OrVEI, HÉMADROMOGRAPHE DE CHArVEAr. L'appareil que nous avons employé dans nos recherches se compose de trois parties essentielles : 1" Un tube hémadromographique ; 2° Un sphygmoscope, et un appareil destiné à traduire les pulsations de l'artère ; 3° Un enregistreur, c'est-à-dire un système de cylindres mus par un mouvement d'horlogerie, et déroulant des bandes de papier sur lesquelles les plumes viennent écrire des courbes représentant la vitesse et les pulsations (1). Fis. 1. -i Le tubeyiémadromographique (fig. 1 et fig. 3, n° 1) est un lube long d'environ 8 centimètres, de laiton rigide, mais mince, ouvert aux deux^^bouts. Dans son milieu, ce lube est percé d'une fenétre)'ectan gui aire qu'on ferme exactement et très-solidement au moyen d'une plaque de caoutchouc vulcanisé, collée au pour- tour avec de la gutta-percha fondue. Cette membrane de caoutchouc porte une fente à sa partie moyenne, fente par laquelle on introduit dans le tube l'extré- fl) La figure 3 donne un dessin du Won de la grandeur natuvelle de l'instrument. VITESSR DU COURS DU SANG CHEZ LE CHEVAL. 281 mité inférieure d'une plume il'aluminiiim extrêmement légère. Le tube porte non loin de là un branchement disposé à angle droit sur son axe, branchement fermé par un bouchon de liège, et qui peut être mis, à un moment donné, en communication avec le sphygmoscope. Cette partie de l'appareil que nous venons de décrire doit, pour donner des indications exactes, être construite avec beau- coup de soins. La membrane de caoutchouc doit être solidement fixée au tube de cuivre pour résister aux efforts de la pression sanguine, souvent considérable. La fente qu'elle porte à son milieu doit être mathématiquement perpendiculaire à son plan de surface, afin que l'aiguille ne soit point déviée d'un côté ou de l'autre. Il faut qu'elle soit souple et mince, et cependant assez résistante pour que ses deux lèvres, pressant sur la plume, fassent en quelque sorte ressort et la maintiennent perpendicu- lairement à l'axe du tube, dans quelque position que l'on mette l'appareil. La plume doit être extrêmement légère ; on la taille dans une lame d'aluminium réduite aune grande minceur par un battage prolongé sur une enclume bien polie. L'extrémité qui se trouve en contact avec le papier est recourbée en angle rentrant, ce qui lui permet de porter une gouttelette d'encre. L'extrémité intra-tubulaire qui perce la membrane de caoutchouc est laissée plus épaisse et plus lourde, pour servir de contre-poids. Enfin, ce tube hémadromographique présente un coude de laiton très- épais, qui permet de le fixer solidement, au moyen d'une vis de pression, à la caisse qui porte les cylindres et le mouvement d'horlogerie. La partie destinée à recueillir et à traduire en courbes les pul- sations artérielles se compose d'un sphygmoscope et d'un appa- reil sphygmographique. Le sphygmoscope (1) (fig. 3, n° 2) est un tube de verre d'un diamètre assez fort, long de 10 centimètres. Les deux extrémités (1) MM. Chauveau et Marey s'étaient déjà servis du splijginoscope dans leurs expé- riences sur les pulsations des difTérentes artères du cheval. (Voyez Marey, Physiologie médicale de la Gradation du mng, p. 19G. Paris, 1863.^ 282 L. LORTET. sont souciées à des viroles portant à leur centre une tubulure de cuivre de petit diamètre. Dans l'intérieur du tube de verre et à l'une des viroles est attaché solidement un doigt de gant de caout- chouc, mince et souple, mais cependant assez résistant pour ne point se dilater outre mesure sous l'influence de l'ondée sanguine. La tubulure en communication avec le doigt de gant porte un petit tube de caoutchouc terminé lui-même par un robinet qui entre à frottement dans le branchement du tube héma- dromométrique. La tubulure de la seconde virole sera mise en communicatioji au moyen d'un long tube de caoutchouc avec l'appareil sphygmo- graphique. Celui-ci (fîg. 2 et 3, n" 5) est exactement semblable à ceux Fig. 2. dont se sont servis MM. Chauveau et Marey dans leurs expérien- ces cardiographiques. 11 se compose essentiellement d'un tam- bour de laiton de 5 centimètres de diamètre. Ce tambour est recouvert à sa face supérieure par une membrane de caoutchouc mince et très-légèrement tendue (si le caoutchouc est trop tendu, les tracés sont déformés). Une tubulure s'ouvre dans le tambour et, au moyen d'un tube flexible, est mise en communication avec le sphygmoscope. La membrane élastique supporte à son centre un petit disque de carton, surmonté lui-même d'une arête aiguë de bois. Sur cette arête vient s'appuyer un levier (1) muni à son extrémité d'une plume d'aluminium. Un système de vis de rappel permet (fig. 3, n" 6) d'avancer la plume ou de la reculer, de l'abaisser ou (1) Ce levier doit aussi être de bois très-aminci. Si la plume tout entière était (l'aluminium, elle serait folle et les tracés seraient déformés. VITESSE DU COURS DU SANG CHEZ LE CHEVAL. 283 de l'élever. Une fine lanière de caoutchouc vient entourer le tam- bour en travers, et, appuyant sur la base du levier, le maintient dans la position voulue, de quelque façon que l'appareil se trouve placé. Enfin, le tambour et tous ses accessoires peuvent glisser 28/t L. I.OBTET. le long d'une tige à laquelle ils se fixent au nioye)i d'une vis de pression . Lorsque l'air contenu dans le tube de verre du sphygmoscope sera comprimé par la dilatation du doigt de gant, il sera refoulé (fig. 3, n" II) dans le tube de caoutchouc ; du tube dans le tam- bour ; la membrane élastique sera soulevée, et le levier éprou- vera des mouvements d'oscillation plus ou moins étendus, qui laisseront leur trace sur le papier déroulé par les cylindres. La partie commune aux deux autres, l'enregistreur, c'est-à- dire le mouvement d'horlogerie et les cylindres, sont contenus dans une boîte de laiton ouverte par en haut. Le mouvement (fig. 3,n"' 7 et 8) d'horlogerie peut être mis en action ou arrêté au moyen d'une détente qui vient butter contre les volants de l'hélice. De plus, la machine étant en mouvement, on peut engre- ner ou désengrener les cylindres rendus par le papier solidaires l'un à l'autre, au moyen d'un glissement qu'on fait opérer au cadre qui les supporte. Sur l'axe du cylindre qui émet le papier vient appuyer un ressort, dont la pression peut à volonté être augmentée ou diminuée, et qui permet de donner toujours au papier une tension convenable. Fixée par les extrémités aux deux cylindres avec un peu de gomme, la bande de papier doit être divisée par des traits fins et bien établis en centimètres et en millimètres carrés. Ces divi- sions permettent de constater facilement quelles sont les modi- fications que peuvent subir les tracés, lorsque le courant sanguin est influencé d'une façon ou d'une autre. Le papier doit être glacé et hssé avec le plus grand soin, de sorte qu'il n'offre pour ainsi dire aucune résistance aux plumes. Les encres doivent être limpides et très-fluides ; on peut charger une des plumes d'encre bleue, la seconde d'encre rouge, afin que les lignes se distinguent mieux au premier coup d'œil. MANUEL OPEUATOIRE. Des tubes de divers diamètres permettent de placer l'appareil sur différentes artères; cependant celle qui est la plus commode, Ai[ qui donne les plus lieaux résultats, est l'artère carotide. Pour VITESSE DU COURS DU SANG CHEZ LE CHEVAL. 285 appliquer l'instrument sur cette dernière, voici coninient il faut s'y prendre : L'animal étant debout et maintenu inmiobile par un aide (|ui lui tient les naseaux avec le licol, on fait dans la gout- tière de la veine jugulaire une incision de 15 à 20 centimètres de longueur et assez profonde pour intéresser d'un seul coup et la peau et une partie du tissu cellulaire sous-cutané. En conti- nuant la dissection, on tombe directement sur l'artère, qu'on sépare sans peine des deux cordons nerveux qui l'accompagnent, le pneumogastrique uni au grand sympathique et le récurrent. L'artère est dénudée sur une assez grande étendue, et, pour rendre l'opération plus commode, on l'allonge par quelques trac- tions modérées. Un aide la saisit alors entre le pouce et l'index de chaque main et en isole ainsi une partie. On y fait une inci- sion assez longue pour permettre l'introduction du tube héma- dromographique. Ce tube est tenu de la main droite; son extrémité est introduite dans l'artère, en ayant soin d'enfoncer l'instrument jusqu'à son pédicule. Alors l'aide cesse légèrement de comprimer la partie inférieure de l'artère, afin que le sang, entrant dans l'appareil, en chasse l'air complètement. Puis, le tube étant toujours rempli de sang, on en glisse rapidement l'autre extrémité dans le bout supérieur du vaisseau. On ôte le bouchon qui ferme l'orifice du branchement, et l'on relâche la compression au bout supérieur. Le sang vient alors de nouveau refluer dans l'appareil et en expulse les petites bulles d'air qui auraient pu s'introduire pendant la manœuvre opératoire. Le branchement étant bouché de nouveau, on fixe au moyen de ligatures solides les parois de l'artère au tube hémadromogra- phique, puis on cesse entièrement la compression. La circulation se rétablit d'une manière tout à fait physiolo- gique et sans amener aucun trouble, ce dont il est facile de s'as- sur par l'exploration du pouls ou par l'auscultation cardiaque. Pour obtenir ce résultat, une condition cependant est essen- tielle, c'est que l'air n'ait pas pénétré dans l'artère, sans cela les plus graves accidents surviennent dès que la compression a cessé. Si quelques bulles d'air seulement sont entraînées par l'ondée sanguine, elles arrivent jusque dans les artères cérébrales, où 286 L. LORTET. elles produisent un effet stupéfiant très-énergique par l'anémie locale qu'elles produisent. L'animal dresse les oreilles, secoue la tête, tremble sur ses membres, se met à reculer ou tourne sur lui-même, puis s'abat avec fracas. Lors môme que les accidents n'atteignent pas une pareille gravité, la circulation n'en est pas moins complètement troublée, comme on pourrait le constater facilement si l'appareil était déjà en activité. Il faut souvent un temps assez considérable pour que le calme renaisse et que la fonction reprenne sa régularité physiologique. Une autre difficulté peut se présenter : c'est une contraction subite et souvent très-considérable de la lumière du vaisseau, contraction qui s'oppose souvent à l'introduction du tubehéma- dromographique. Dans ce cas-là, le parti le plus sage, au lieu de perdre son temps en efforts inutiles, est de prendre un tube d'un diamètre moindre. L'obstacle est ainsi facilement franchi. Le tube hémadromographique étant solidement fixé, on entre à frottement dans son branchement l'extrémité du robinet atte- nant au sphygmoscope. Celui-ci, au préalable, bien purgé d'air, est rempli d'une solution concentrée de bicarbonate de soude. Cette solution est destinée à empêcher la coagulation du sang dans l'intérieur du tube et du doigt de gant. Enfin, au moyeu d'une vis de pression, on fixe le système de cyhndres au tube hémadromographique. La membrane de caoutchouc est traversée par la plume d'aluminium ; le robinet du sphygmoscope est ouvert, et Ion voit le doigt de gant se dila- ter sous l'effort des pulsations. L'autre extrémité est mise en communication au moyen d'un tube flexible avec le tambour sphygmographique. On charge les plumes d'encre au moyen d'un pinceau, puis, quand tout est bien en place, on pousse la détente de l'hélice. Aussitôt les cylindres se mettent en mouve- ment, le papiei- se déroule avec une vitesse uniforme, les plumes viennent tracer des courbes qui représentent fidèlement les impulsions qui leur sont comnmniquées. Toutes ces opérations peuvent être rapidement exécutées; mais il faut prendre de nombreuses précautions, si l'on veut bien réussir, et toujours s assurer que chaque pièce fonctionne bien, VITESSE DU COURS DU SANG CHliZ LE CHEVAL. 287 que le papier est bien enroulé, les tubes bien assujettis ; ([u'au- cuue fuite d'air ne peut avoir lieu dans le tambour ou dans les tuyaux. Tous ceux qui ont fait de la physiologie expérimentale savent quel prix il faut attacher à ces prétendues minuties; car la moindre négligence, sous ce rapport, peut entacher d'erreur la plus belle et la mieux réussie des expériences, et faire perdre ainsi eu quelques instants le fruit de toute une journée de travail. CHAPITRE H. 1. — ANALYSE d'i.N TRACK NCIRHAI, DE VITKSSE. Si nous examinons un tracé de vitesse obtenu sur la carotide droite d'un cheval de taille moyenne, et dans des conditions l-iL'. 4. tout à fait normales, c'est-à-dire, le cœur battant régulièrement quarante fois par minute, il est facile de voir que chaque courbe, correspondant à un battement cardiaque, a mis une seconde et demie pour se dessiner. Pour faciliter nos recherches, nous divi- serons la seconde en dixièmes. Un tracé normal aura donc été obtenu en 15 dixièmes de seconde, La vitesse (tig. li) débute brusquement avec une énergie con- sidérable. Elle atteint son summum d'intensité dans l'espace de 2 dixièmes de seconde. Pendant le dixième suivant, la courbe redescend rapidement. Au quatrième dixième de seconde, la 288 L. LORTET. vitesse diminue insensiiilenient et la courbe est moins pronon- cée. Pendant le cinquième dixième de seconde, la vitesse est encore moins considérable et la courbe moins rapide. Enfin, dans le sixième dixième, la ligne est presque horizontale, ce qui indique nne certaine vitesse constante pendant un espace de temps déterminé. Pendant le septième dixième de seconde, la courbe se relève de nouveau pour former un monticule assez sensible, qui repré- sente un dicrotisme de vitesse; c'est-à-dire que, pendant un dixième et demi de seconde environ, la vitesse augmente nota- blement, loin de diminuer graduellement, (^e dicrotisme de vitesse correspond parfaitement au dicrotisme de pulsation. Pendant les 8 dixièmes de seconde qui suivent, la courbe est toujours descendante, mais en suivant une ligne ondulée, qui prouve que la vitesse est loin d'être uniforme dans l'ar- tère pendant la période de repos du cœur. L'explication de celte ligne ondulée est facile à donner : un liquide pesant comme de l'eau ou du sang, renfermé dans un tuyau élastique, devra forcément éprouver des mouvements de va-et-vient ondu- latoires, si on lui communique, à un moment donné, une cer- taine vitesse. Ce sont ces ondées sanguines qui dessinent cette courbe ondulée, et ces monticules indiquent le dicrotisme de vitesse. II. — 1»ES VARIATIONS l)i; FOUMli DES inACliS IlKMADROMOGnAPBIQLES. Le tracé représenté par la figure 5 a été obtenu en appli- quant l'hémadromographe sur la carotide gauche d'un gros cheval percheron en bonne santé, et dont le pouls battait, en moyenne, ftO pulsations par minute. Là, comme dans le tracé que nous venons d'étudier, nous voyons que la courbe met 2 dixièmes de seconde à atteindre son maximum. Pendant les 2 dixièmes suivants, elle redescend brusquement, mais cependant elle n'atteint pas dans cette chute le niveau de son point de départ. Dans les 2 dixièmes suivants, elle s'incline un peu moins rapidement. Lorsque les 8 dixièmes de seconde sont écoulés, à partir de son début, la RECHERCHAS bUR LA VUESSL; DU COURS DU SANG. 2S9 courbe se relève pour former un monticule de dicrotisme assez prononcé ; puis, pendant les 7 dixièmes de seconde qui suivent, elle s'abaisse assez régulièrement en formant encore quelques légères ondulations. Lorsque la courbe de vitesse est arrivée à son minimum, elle se relève brusquement et un nouveau tracé se dessine. Ce minimun indique non une absence de vitesse, mais une vitesse constante encore assez considérable. Il est facile de con- stater ce fait en comprimant l'artère mise en expérience au- dessus du tube hémadromométrique. Dans ce cas, la vitesse est absolument nulle, puisque la circulation est interrompue dans le vaisseau ; la plume trace alors une ligne droite (voy. la pi. VI, n", 5, 6, et 7) qu'on peut appeler ligne du zéro (1) et qui est toujours de plusieurs millimètres, quelquefois de plusieurs centimètres (voy. la pi. VI, n" k), au-dessous des minima de la courbe vitesse. On peut donc affirmer que dans l'artère le sang n'éprouve jamais un moment de repos, mais que, au contraire, sa vitesse moyenne est toujours assez considérable. Dans quelques cas cependant on peut observer une anomalie à cette forme de tracé, une exception à cette règle générale, et l'on voit les minima de la courbe de vitesse descendre plus bas que la ligne du zéro. On peutle constater sur le tracé n" 5 : après avoir atteint son maximum, la courbe de vitesse redescend (1) La ligue du idvo, que l'on voit sur la figure ^i, osL le prolongement du celle du triicé qui n'est point représentée. 5« série. Zool. T. VII. (Caliicr n" 5.) 3 19 290 L. LORTET. brusquement et dépasse de plusieurs millimètres la ligne du zéro. A un moment donné, très- court il est vrai, pendant 1 ou 2 dixièmes de seconde, il peut donc, dans certains cas, se pro- duire nou'-seulement un arrêt à peu près complet de la vitesse, Fis. 0. mais même un courant assez violent qui se dirige en sens in- verse du premier. En étudiant comparativement les tracés de vitesse avec ceux des pulsations, nous dirons comment on peut expliquer ce singulier phénomène. Certains tracés de vitesse, tout en étant parfaitement normaux Fi;. 7. et présentant les particularités que nous venons d'étudier, peu- vent cependant avoir une tout autre apparence. Le tracé (fig. 7), pris sur un vieux Cheval, nous en offre un exemple remar- quable. Les artères étaient ossifiées en partie, le cœur ne se contractait qu'avec peu de force. La ligne ascendante de la vitesse n'est pas ferme, elle est souvent tremblotée. Le point maximum de la courbe n'est pas élevé; la ligne descendante est légèrement ondulée. Le dicrotisme n'est pas très-sensible et la vitesse constante n'est pas considérable, puisque le point qui RLCIIERCIIKS SUR I,A VITl-SSE DU COURS DU SANG. 291 indique la vitesse minimum est très-peu élevé au-dessus de la ligne du zéro. Dès qu'un tracé paraît anormal, il faut surveiller de près les appareils, si l'on veut être sûr d'avoir toujours des résultats comparables. L'épaisseur des membranes de caoutchouc em- ployées doit être la même, leur élasticité identique. Enfin, et ceci est de la plus grande importance, l'aiguille qui entre dans le tube bémadromométrique doit être toujours enfoncée au même niveau. CHAPITilR II[. 1)ES ilKl.AnoNS QLl liXIsTEXT ENTRE LA VITESSE Dl C0UI1> DU SANG ET LA PULSATION ARTÉRIF-LLE. Dans le précédent paragraphe, nous avons vu quels étaient les caractères propres à la vitesse du cours du sang dans les artères. Nous allons maintenant étudier ces caractères en les 1 m'. s. 1 234- / 234 V .(\ 'l\ [\: Q- ^ ^r JU — J 'k -.-v A 'A A / K^ / '-^v. / \.^^ k / s? 4 / P34 ^~' \ comparant à ceux des pulsations de la même artère ; ce simple rapprochement nous permettra d'expliquer facilement ce que signifient certaines parties de ces courbes qui semblent à pre- mière vue si bizarres et si indéchiffrables. Dans les tracés carotidiens (fig. 8) , nous divisons chuijiie courbe de pulsation et chaque courbe de vitesse par i[uatre points de repère représentés par des arcs de cercle que chaque plume 292 ^- I-ORIET. aurait tracés, si l'instrument avait pu être arrêté quatre fois pendant chaque pulsation. Ces points de repère permettent d'établir un synchronisme parfait entre les divers éléments du tracé. 1° Dès que la systole ventriculaire est assez énergique pour soulever les valvules sigmoïdes, il se produit en même temps une forte pression et une vitesse considérable (fig. 8, V, 1, P, 1). Mais la vitesse atteint son maximum bien avant la pulsation, et celle-ci augmente encore considérablement, tandis que la vitesse décroît déjà rapidement à la fin de la systole. A la fin de la sys- tole, les ventricules sont presque vides et n'envoient plus que peu de sang dans l'aorte, toute leur énergie étant alors utilisée à faire contre-poids à l'énorme pression qui s'est développée subitement dans le système artériel, pression qui est encore aug- mentée par la grande élasticité des gros troncs vasculaires, La vitesse décroît donc rapidement, quoique la pulsation soit encore à son maximum. T A partir du point où elle a atteint son maximum, jusqu'à la fermeture des valvules sigmoïdes (fig. 8, V, 2, P, 2), le tracé de la pulsation descend rapidement. Celui de la vitesse continue à s'abaisser aussi, quoique un peu moins brusquement. 3° Immédiatement après la systole ventriculaire, les valvules sigmoïdes se ferment brusquement. Cette occlusion rapide de l'aorte produit dans la colonne sanguine un mouvement ondu- latoire qui se traduit par une rapide augmentation de pression (fig. 8, P, 3). Dans le tracé de vitesse, au contraire, on observe un phénomène inverse. La fermeture des valvules sigmoïdes arrête subitement le mouvement de la colonne sanguine. Celle- ci, refoulée en arrière par la haute tension artérielle, repousse violemment les valvules ; de là cette vitesse rétrograde (fig. 8, Y, 3) qui est souvent considérable, et qui, quelquefois môme, dépasse de beaucoup la ligne du zéro. k° A partir du moment où les valvules sigmoïdes sont fermées, les tracés de vitesse et de pulsation présentent de grandes ana- logies : ce sont deux fortes élévations (fig. 8, V, â, et P, li) dicrotes, suivies d'ondulations moins marquées qui se corres- RECHERCHES SUR L\ VITESSE DU COURS DU SANG. 29S pondent exactement dans les deux tracés, et qui finissent par disparaître au moment où une autre pulsation a lieu. M. Marey a montré expérimentalement (1) d'où provenait ce dicrotisme qui ne manque jamais de se produire avec une intensité plus ou moins grande dans les tracés de vitesse ou de pulsation (fîg. h, 5,6,7, 8, et pi. VI, \fl\). Quand un fluide dense, contenu dans un tube élastique, reçoit une impulsion énergique, si ce fluide éprouve une résistance à s'écouler à cause de l'étroitesse du tube, ou par toute autre cause, il y aura une série de mouvements ondulatoires, qui, au toucher, donneront la sensation du pouls dicrote. Si ces mouvements sont reproduits par des traits graphiques, ils mon- treront une série de petites élévations qui décroissent succes- sivement de hauteur etque vient arrêter brusquement une nou- velle impulsion. Les mêmes phénomènes se passent dans les artères : là, nous avons un fluide assez dense : le sang ; un sys- tème de tuyaux élastiques : les artères. Celles-ci, par leurs ra- mifications nombreuses et par leur diamètre de plus en plus petit à la périphérie, opposent une résistance assez considérable au courant centrifuge. Elles. sont brusquement fermées à leur autre extrémité par l'occlusion des valvules sigmoïdes : de là cette série de mouvements ondulatoires successivement centrifuges et centripètes qui donnent lieu à ces courbes de moins en moins élevées, et que vient arrêter une nouvelle systole ventriculaire. Cette ligne ondulée du dicrotisme indique la vitesse du cou- rant sanguin pendant l'état de relâchement du cœur. Cette vitesse n'est nulle à aucun moment d'une révolution cardiaque. Il est facile de s'en assurer en comprimant brusquement l'artère entre deux doigts, immédiatement au-dessous du tube héma- dromométrique. Le courant sanguin est alors absolument inter- rompu, la vitesse est évidemment nulle. La plume de l'héma- dromomètre trace alors sur le papier une simple ligne droite qui peut être regardée comme un zéro. Cette ligne est généralement de plusieurs miflimètres plus basse que les minima de la courbe (1) Physiologie de In circuhitinn, p. 266. 294 ï" LORTET. de vitesse. Quelquefois seulement, ainsi que nous l'avons expli- qué plus haut, l'abaissement des valvules sigmoïdes donne nais- sance à un courant rétrograde qui fait baisser les minima ;ui delà de la ligne du zéro. Pendant cette compression (1), les pulsations continuent leur rhythme régulier : elles prennent seu- lement une amplitude beaucoup plus grande, ce qui prouve que la tension s'est élevée dans le système artériel. La pulsation et la vitesse peuvent donc être indépendantes l'une de l'autre. Fi::. 9. Les tracés représentés figure 9 montrent à peu près les mêmes particularités (|ue nous avons déjà examinées dans la figure précédente. A peine la pulsation a-t-elle atteint son maxi- mum que déjà la vitesse redescend brusquement (fig. 9, a). Pendant la décroissance de la pulsation, la ligne de vitesse con- tinue son rapide mouvement de haut en bas (fig. 9, b). La clôture des valvules sigmoïdes, représentée sur la courbe de la pulsation par une petite élévation, ne laisse aucune trace sur la ligne de la vitesse (fig. 9, c), qui continue à s'abaiss(M*, mais un peu plus obliquement. Enfin en 'CE d'l'NE insuffisance AORTIQl'E SUR LA CIRCULATION CAROTIDIENNE. On peut voir à la figure 11 le tracé normal de la vitesse caro- tidienne du cheval qui a servi à cette expérience. On l'abat sur Fi!.-. 21. une table et la moelle est sectionnée an niveau de l'articulation occipito-atloïdienne; la respiration artificielle est établie. Le RECHERCHES StJR LA YITESS: DU COURS DU SANG. SU tube hémadromométrique est fixé à la carotide gauche, et une sonde destinée à la rupture des valvules si gmoïd es est introduite dans la carotide droite. On prend d'abord le tracé 21 avant,de pratiquer l'insuffisance valvulaire. Les monticules de vitesse (fig. 21 , V) sont espacés, réguliers, peu élevés, aplatis au sommet, à cause de l'interrup- Fs 22. tion du courant dans la carotide droite. Les pulsations (fîg. 21 , P) atteignent d'emblée leur maximum et forment un dicrotisme décroissant assez marqué. A un moment donné, la sonde intro- duite dans la carotide droite est poussée vigoureusement après une systole ventriculaire. Elle vient heurter les valvules sig- moïdes et les déchire. Une insuffisance est établie, ainsi qu'il est facile de le constater. A l'auscultation, on entend un bruit de souffle diastolique très-caractéristique. On prend alors le tracé 22. Les monticules de vitesse (fig. 22, V) reprennent beaucoup d'ampleur ; elles atteignent rapidement leur maximum et redescendent en pente douce ; puis la vitesse devient presque nulle à un moment donné. Les pulsations (fig. 22, P) ont acquis une bien plus grande amplitude, à cause de l'abaissement de pression qui s'est opéré dans le système artériel par suite du reflux d'une partie du sang dans la cavité ventriculaire. Dans la pulsation, l'aiguille atteint d'emblée son maximum et redescend brusquement souvent très-bas ; puis un dicrotisme très-sensible se montre. Dans l'insuffisance valvulaire aortique, la vitesse atteint donc brusquement son maximum, puis diminue graduellement jus- 312 L, LORTEr. qu'à ce qu'elle soit nulle. Ce manque de vitesse, à un moment donné, est dû au retour d'une partie du sang dans la cavité du ventricule. Nous pouvons donc conclure que : 1° Au moment de la plus grande énergie de la systole ventri- culaire, la vitesse avec laquelle le sang se meut dans la carotide a déjà atteint depuis longtemps sou maximum, et môme elle est déjà en décroissance. 2° La fermeture des valvules sigmoïdes n'a ordinairement aucune influence sur la vitesse ; quelquefois, cependant, elle donne lieu à une vitesse rétrograde. 3° Le dicrotisme de la vitesse correspond exactement au dicro- tisme des pulsations. W Lors môme que le cœur est en repos, le sang est toujours animé d'une vitesse constante souvent considérable. 5° La vitesse est plus grande pendant l'expiration, moindre pendant l'inspiration. Cette influence des mouvements respira- toires se fait sentir dans les artères môme très-éloignées du cœur. 6° La mastication augmente considérablement la vitesse du sang, l'énergie et le nombre des pulsations, môme dans les artères excentriques. T La section de la moelle épinière à la région occipito- atloïdale imprime à la circulation une accélération extraordi- naire. La vitesse devient très-considérable, les pulsations plus fortes et plus nombreuses. 8° La section des pneumogastriques augmente beaucoup la vitesse du sang et la pression dans les artères. 9° L'introduction de l'air dans les artères trouble complète- ment la régularité de la circulation. 10° Lorsque l'une des deux carotides est liée, la vitesse et les pulsations augmentent beaucoup dans l'autre carotide. 11" Un rétrécissement aortique diminue la vitesse du sang et- l'amplitude des pulsations dans la carotide. RECHERCHKS SUR LA VITESSE DU COURS DU SANG. 313 12' L'insuffisance valvulaire aortique augmente la vitesse dans la carotide ; elle atteint brusquement son maximum. Les pulsations présentent les mêmes caractères. Les expériences précédentes ne sont que des exemples mon- trant quel parti on peut tirer de l'hémadromographe pour la physiologie et la thérapeutique. Quel beau et utile sujet d'études que celui de l'action exercée par certaines substances sur la cir- culation, action appréciée si contradictoirement par les clini- ciens les plus exercés. Bientôt, nous l'espérons, nous pourrons compléter ces recherches ; en attendant, nous prendrons congé de nos lecteurs en leur répétant ces paroles de Gui de la Brosse : « Le champ est grand et ouvert à ceux qui voudront y faire gerbe ; il y en reste plus que l'on en a moissonné. » OBSERVATIONS ANATOMIQUES sin QUELQUES MAMMIFÈRES DE MADAGASCAR, PAR MH, Alph. BlIliMB EDWARDS et Alfr. CiRANDIDIEB. PREMIER ARTICLE. DE l'organisation DU CRYPTOPROCTA FEROX. La faune de Madagascar excite à un haut degré l'intérôl des naturalistes ; non-seulement elle est peu connue à cause des difficultés extrêmes qui s'opposent à l'exploration de l'intérieur de cette grande île, mais elle présente au point de vue zoolo- gique les caractères les plus remarquables. Les types organiquesque l'on y rencontren'ontpourla plupart aucun représentant dans les autres parties du globe, et ils indi- quent que cette région n'est pas une dépendance de l'ancien con- tinent, mais que jadis, de môme que la Nouvelle-Zélande, elle se rattachait à une vaste étendue de terres aujourd'hui cachées sous les eaux du grand Océan. En effet, cette faune, malgré ses étroites limites géographiques, a un caractère essentiellement continental, et diffère autant de celle de l'Afrique et de l'Asie que celle de l'Australie diffère des faunes indiennes ou américaines. Madagascar possédait en propre l'iEpyornis, dont les œufs et les ossements se retrouvent encore aujourd'hui dans les alluvions récentes. La famille des Singes y est remplacée par celle des Makis, dont l'un des membres, l'Aye-aye, correspond sous cer- tains rapports aux Rongeurs, qui, partout ailleurs, se font re- marquer par leur nombre. Les Antilopes, si abondantes sur la rive opposée du détroit de Mozambique, n'y existent pas, et l'ordre des Ruminants n'y compte aucune espèce autochthone, car les Rœufs que l'on y trouve ont été importés des Indes. MAMMIFÈRES DE MADAGASCAR. 315 Aucun des grands Carnassiers africains ou asiatiques n'habite Madagascar, mais ils y sont représentés par un animal féroce de taille assez considérable, que les Malgaches appellent Faussa, et qui est connu des naturalistes sous le nom de Cryptoprocta ferox. L'étude que nous venons de faire de l'organisation de cet animal montre qu'on ne peut le ranger dans l'une quelconque des familles zoologiques répandues à la surface de la terre ; ce résultat contribue aussi à mettre encore mieux en évidence le caractère spécial de la faune madécasse. Ce Carnassier était complètement inconnu, lorsqu'en 1833 le zoologiste anglais Bennett en reçut un individu sur lequel il appela l'attention des naturalistes ; mais cet exemplaire unique était tellement jeune, qu'il fut impossible de bien apprécier ses affinités zoologiques, car le système dentaire, qui est d'un si grand secours pour la classification des Mammifères, n'avait pas encore revêtu chez lui sa forme définitive, et par conséquent ne fournissait pas les caractères qu'il aurait été indispensable de connaître. Bennett crut devoir ranger cette espèce dans la fa- mille des Yiverrides, à côté des Paradoxures, et tout en indiquant quelques points de ressemblance avec les Felis, il en forma le genre Cryptoprocta (1). Quelques années après, M. de Blainville obtint de la Société zoologiquc de Londres un dessin de la tête osseuse du jeune (1) Le nom de Cryptoprocta (de xpÛTtr», crypte, glande, et «poMcrbî, anus) a été donné à cet animal par Bennett, à cause de l'appareil crypteux qu'il possède dans la région anale, et sur lequel l'auteur que je viens de citer donne les renseignements suivants : « Le Cryptoprocta diffère particulièrement des Paradoxures par l'existence d'une B poche entourant l'anus, poche qui ne se trouve pas dans ce dernier genre. » Chez le Parodoxure type, il existe chez la femelle, à la place de cette poche, deux » plaques nues, dont l'une, composée de petits follicules très-nombreux, entoure » l'anus, et l'autre, d'une texture glandulaire analogue, plus dénudée, et de la gran- » deur d'un écu, entoure le vagin. Chez Tanimal de Madagascar, au contraire, il n'y a » d'espace nu autour d'aucun de ces deux orifices; la peau occupant l'espace inter- » médiaire est poilue comme sur les parties adjacentes, et il existe autour de l'anus » une poche médiocrement profonde et d'un demi-pouce de diamètre ; son bord pos- » térieur est plus nettement séparé de l'anus que le bord antérieur; celui-ci est uni à » l'anus par un repli de la peau dénudée de la poche formant un frein. » (Transac- tions ofthe Zoologkal Society of London, 1835, t. I, p. 137.) 316 ALPU. MILNE EDWARDS ET A. GRANDIDIF.B. individu dont nous venons de parler, et il le fit représenter dans le bel atlas de son Ostéographie. L'étude des caractères anatomiques de cette pièce l'amena à partager les idées émisos précédemment par Bennett, et il ré- suma de la manière suivante son opinion à cet égard : « Ainsi, » quoique nous ne connaissions de ce singulier animal que lese- » cond degré du système dentaire, il suffit pour assurer que ce » ne peut être un Felis, genre chez lequel le système dentaire » de jeune âge est tout différent. En portant la comparaison » avec les Canis et les Viverras, c'est évidemment avec ceux-ci, » et surtout avec les espèces de la section des Mangoustes, que » l'on peut trouver un plus grand nombre de rapports. Toute- » fois, comme le système digital, les oreilles, les moustaches, les » ongles, la queue, sont davantage comme dans les Civettes; le » Cryptoprocta me semble donc être placé à la fin des Viverras, » passant aux Felis, malgré l'uniformité de sa coloration (1). » M. P. Gervais, après avoir examiné à son tour cette même tête osseuse, ne modifie pas la place que les zoologistes dont nous venons de parler avaient assignée au Cryptoprocta : « Bennett, » ajoute cet auteur, tout en reconnaissant les affinités de ce » nouveau Mammifère avec les Felis, l'a placé parmi les Yiver- » ridés, et cette opinion paraît fondée. Le Nandinie, qui repro- » duit quelques-unes des particularités du Cryptoprocte, nous « semble même le rattacher d'une manière plus intime à l'en- » semble de ces animaux ('2). » L'individu décrit par Bennett, et figuré dans les Transactions de la Société zoologique de Londres, est jusqu'à présent le seul que les naturalistes aient eu l'occasion d'observer. Il était donc d'un grand intérêt de se procurer l'animal adulte, et surtout d'avoir son squelette. Pendant son voyage au sud-ouest de Madagascar, l'un de nous (3) a pu combler cette lacune, car non-seulement il a rap- (1) H. M. Ducrotay de Blainville, Ostéographie des Mammifères, l. U, N. ViverraS;, p. 57. (2) P. Gei-vais, Histoire naturelle des Mammifères, 1855, p. ki. (3) M. Alfred Grandidier. MAMMIFÈRES DE MADAGASCAR. ol7 porté la dépouille d'un Cryploprocta adulte, mais il a préparé également deux squelettes de cet animal, et ces nouveaux maté- riaux d'étude nous ont montré (jue les affinités de ce Carnassier ne sont pas celles que l'on admettait généralement jusqu'ici. Le Cryptoprocla ferox atteint une assez grande taille, et lors- qu'il est arrivé à son complet développement, il mesure du bout du museau àl'exlrémité de la queue plus d'un mètre et demi (J). Il se rencontre assez communément sur la côte ouest de Mada- gascar, depuis la rivière Mangouke jusque vers le nord. Les trois individus dont nous venons de parler ont été tués entre Mou- roundava et Manharrive, à quelques kilomètres de la côte. Le Foussa ne se montre que la nuit, et enlève souvent les Chèvres et surtout les Chevreaux ; c'est même en plaçant un de ces animaux au milieu d'un bois qu'on parvient à l'attirer et à le tuer. Il paraît que, lorsqu'il est blessé, il se jette sur les chasseurs ; aussi les Malgaches le redoutent-ils beaucoup. Par son aspect extérieur et ses allures, le Cryptoprocla res- semble beaucoup à un Chat ; mais il est bien plus bas sur pattes, et il est plantigrade, bien que ses ongles soient rétracliles. L'in- dividu adulte que nous avons entre les mains diffère un peu du jeune qui a été décrit et figuré par Bennett (2) ; de même que (1) Le jeune Ci^yptoprocta observé en Angleterre ne mesurait, du museau à l'ex- trémité de la queue, que O^jSi (ou 13 pouces 1/2 anglais). (2) M. Bennett donne de cette espèce la description suivante : « Le corps est grclc. Les membres sont robustes et de longueur médiocre. Le museau est petit; les narines présentent un sinus latéral profond ; les moustaches sont nom])rcuses, roides, et quel- ques-unes dép.issent la tête en longueur. Les yeux sont petits et placés au-dessus de l'angle de la bouche ; celle-ci n'ost pas très-fendue. Les oreilles sont remarquablement grandes et arrondies; elles ofTrcnt un pli sur le bord postérieur et une ou deux sinuo- sités en dedans; enfin, elles sont poilues sur leur face externe et interne, excepté dans le méat auditif. Le cou est mince. Les pattes antérieures sont un peu plus courtes que les postérieures. La queue, qui paraît avoir été mutilée, est de la longueur du corps, atteignant, quand on la relève, le niveau des oreilles; elle est parfaitement cylindrique et uniformément poilue. La plante des pieds antérieurs est nue dans toute l'étendue du carpe ; celle des pieds postérieurs est dénudée presque jusqu'au talon. Les ongles sont rétractiles, au nombre de cinq à chaque pied. Les antérieurs, aigus, tranchants, com- primés, courbes, courts et semblables aux griffes du Chat; ceux des pattes postérieures un peu plus grands, comprimés, moins courbes et obtus. Les doigts sont unis presque jusqu'à leur extrémité. Le doigt médian de la patte antérieure est le plus long; les nii- SIS ALPH. IftILNE EDWARDS ET 4. 6RANOIDIEB. chez celui-ci, les poils sont courts, serrés, d'une couleur fauve brunâtre, plusfoncéesur la ligne médiane du dos ; mais le ventre présente une teinte plus uniformément rousse, qui s'étend immé- diatement en arrière du cou entre les pattes antérieures. La région anale et la face interne des cuisses sont beaucoup plus claires. Sur les flancs il n'existe aucune trace des rayures brunes qui se remarquent chez les jeunes. Enfin les oreilles sont, toutes proportions gardées, notable oient plus courtes ; en dehors, elles sont presque nues; en dedans, elles portent à leur base et en avant quelques poils longs et disposés en touffes. Cette différence dans le développement des oreilles change beaucoup l'aspect de l'animal. Ainsi que nous l'avons déjà dit, on ne connaissait que la pre- mière dentition du Cryptoprocta, et les caractères qu'elle four- nissait avaient conduit les zoologistes à le ranger parmi les Viverrides ; mais le système dentaire de l'adulte démontre de la façon la plus évidente l'inexactitude de ce rapprochement. En effet, on sait que les Viverrides sont caractérisés par l'existence de deux molaires tuberculeuses situées en arrière de la carnassière supérieure, et d'une seule de ces dents en arrière de la carnas- sière inférieure. Ce mode de conformation se retrouve chez toutes les espèces de ce groupe, quelles que soient les modifica- tions organiques qu'elles présentent ; on doit donc y attacher une toyens sont à peine plus courts et égaux entre eux ; rcxternc et l'interne , plus courts que les précédents, sont tous deux de même longueur. Aux pattes postérieures, le troisième et le quatrième doigt sont presque égaux et un peu plus longs que le second et le cin- quièmc; le pouce étant beaucoup plus court. » La couleur de la totalité des faces supérieure et inférieure est d'un rouge brunâtre un peu pâle, résultant d'un mélange de brun et de jaune-paille disposé en anneaux plus ou moins étendus sur chaque poil. Au-dessous et à la face interne des membres, le teinte est plus pâle et les poils sont individuellement d'une cDuleui: plus uniforme. » Le pelage est court, lisse, même doux au toucher et légèrement crépu. Sur le corps et sur la queue, lus poils ont de trois quarts de pouce à un pouce de long, mais ils sont moins longs sur la tête et les membres. Les moustaches sont noires à leur origine et moins foncées vers le bout. Les poils sont un peu plus longs et un peu plus foncés au dehors, vers la base des oreilles, mais deviennent plus rares et pllis fcourts vers l'extré- mité de celles-ci, qui, à la partie antérieure de leur surface interne, portent une touffe de poils beaucoup plus longs que les autres. » (Voyez Transactions ôf the Zoologicai Society i 1835, t. I, p. 137, pi. 21.) MAMMIFÈRES DE MADAGASCAR. S19 valeur bien plus grande qu'à la disposition des doigts et à la manière dont les pattes posent à terre pendant la marche, ce qui d'ailleurs varie très-sensiblement des Civettes aux Para- doxures et aux Mangoustes. Chez le Cryploprocta ferox, il n'existe qu'une seule tubercu- leuse ou arrière-molaire à la mâchoire supérieure ; la mâchoire inférieure en est totalement dépourvue. Ces caractères diffé- rentiels sont les plus importants, mais ce ne sont pas les seuls qui existent, ainsi que la description détaillée que nous en avons faite le démontre. Les incisives supérieures sont, comme d'ordinaire dans le groupe des Carnassiers, au nombre de six, insérées sur la même ligne (1). Les premières sont plus petites que les secondes, qui elles-mêmes sont dépassées de beaucoup parles troisièmes. Leur couronne présente un sillon transversal très-marqué, mais qui tend à s'effacer chez les vieux individus. Les incisives externes sont très-fortes, sans atteindre le développement qu'elles ac- quièrent chez les Hyènes; elles sont relativement aussi grandes que dans le genre Chat, et, de même que chez ces derniers ani- maux, elles sont profondément échancrées en dehors et en arrière pour recevoir la partie antérieure de la canine infé- rieure. Les canines, séparées des dents précédentes par un intervalle assez considérable, sont très-solidement implantées dans le maxillaire supérieur, et, parleur volume ainsi que par leur forme et leur direction, elles ressemblent à celles des Felis plus qu'à celles des Viverrides. En effet, leur portion libre, très-grosfe à sa base, est conique, arquée, et plus proclive que dans ce der- nier groupe. Leur face externe est lisse et arrondie; leur face interne est aplatie, et marquée en avant d'un sillon longitudinal. Sur les bords antérieur et postérieur, l'émail est plus épais, de manière à constituer une sorte de crête obtuse. Les molaires sont au nombre de cinq de chaque côté, et, de même que chez les Hyènes, elles sont réparties de la manière (1) Voy. pi. 8, fig. 3, 4 et 6, 320 ALPn. IMIMME EDWARDS ET A. «RANDIDIEIt. suivante : Irois prémolaires, une carnassière et une arrière- molaire ou tuberculeuse. Par conséquent, ce système de denti- tion ne diffère de celui des Chats que par l'existence d'une pré- molaire de plus. Il est même à remarquer que cette différence tend à s'effacer par les progrès de l'âge ; car la première avant- molaire, située en arrière de la canine, toujours très-petite et pourvue d'une seule racine, tombe peu de temps après son appa- rition ; son alvéole s'oblitère, et chez les vieux individus on n'en trouve plus aucune trace. Sur une tête provenant d'un animal adulte, dont la dentition est complète, mais dont la croissance n'est pas entièrement terminée, cette dent existe de chaque côté (1) ; mais sur deux autres crânes appartenant à des individus notablement plus grands et plus âgés, elle a disparu (2). Sur une de ces têtes, l'un des alvéoles est encore visible , mais sur l'autre tête ils sont tous deux complètement oblitérés. La seconde prémolaire, qui pourrait, à raison de la chute de la précédente, être prise pour la première, est pourvue de deux racines ; elle est comprimée, tranchante et faiblement trilobée, de façon à ressembler beaucoup en miniature à la prémolaire suivante, caractère qui rapproche le Cnjploprocta des Hyènes, et l'éloigné des Chats. Effectivement, chez ceux-ci, les deux avant- molaires uniques sont de formes très-différentes. L'antérieure est généralement uniradiculée, et rappelle par son aspect la dent caduque du Cryptoprocta. Il est à remarquer que, chez quelques espèces, le nombre des molaires diminue par suite de l'absence de cette dent: ainsi chez le Felis longicaudata et le F. monlana par exemple, on n'en voit aucune trace; tandis qu'au contraire, chez le F. planiceps, elle acquiert plus d'importance, et offre deux racines. La troisième avant-molaire est très-forte, plus distinctement trilobée et plus épaisse que la précédente. Le lobe antérieur est peu marqué et obtus; le médian est très-aigu, et présente sur son bord antérieur une crête d'émail dirigée en dedans; il est séparé du lobe postérieur par une échancrure étroite et pro- (1) Voy.pl. 8, «g. 5. (2) Voy. pi. 8, (ig. 1 et 3. MAMMIFÈRES DÉ MÂt)AGASCAtl. S2l fonde, plus marquée en dehors qu'en dedans; enfin il porte à sa base du côté interne un petit tubercule en forme de talon (1), dont il n'existe aucune trace dans le genre Felis, mais qui se trouve chez les Viverrides, où son développement est beaucoup plus considérable que chez l'espèce dont l'étude nous occupe ici. La carnassière est grande, extrêmement tranchante, et res- semble d'une manière frappante à celle des Chats. En effet, les troislobes qui la composent sont séparés entre eux par des échan- crures profondes ; le troisième est au moins aussi grand que le second, mais au lieu d'être pointu, il est terminé presque carré- ment par un bord tranchant. Enfin cette dent porte à sa partie antérieure et interne un tubercule en forme de talon qui dé- pend du lobe moyen, mais s'avance presque autant que le lobe antérieur. Chez les Hyènes, ce talon est beaucoup plus fort et plus nette- ment détaché du reste de la dent que chez le Cryptoprocta, et le lobe antérieur est notablement plus développé. L'arrière-molaire ou tuberculeuse est avec la carnassière la dent qui fournit les caractères les plus importants pour le classe- ment méthodique des animaux de proie. Les particularités que cette dent présente chez le Cryptoprocta indiquent qu'elle n'avait, dans la mastication, qu'une action faible; elle offre, en effet, un cachet tout à fait félin, et parfaitement en rapport avec les habi- tudes sanguinaires de l'animal (2). De même que chez les Chats, elle est refoulée en dedans, dirigée transversalement le long du bord postérieur de la voûte palatine, et elle forme avec la car- nassière un angle droit, de façon qu'elle se trouve complètement cachée lorsqu'on regarde la tête de côté (3). Elle est petite, très-étroite, et sa couronne, faiblement bilobée, est dirigée très- obliquement en dedans, caractère qui ne se retrouve pas chez les Hyènes. A la mâchoire inférieure (/i), l'espace occupé par les inci- (1) Voy. pi. 8, fig. 1 et 3. (2) Voy. pi. 8, flff. 3. (3) Voy. pi. 8, fig-. 1 et 5. (4) Voy. pi. 8, fig. 6. 5» série. Zool T. VII. (Cahier n-^ C), < 21 32^ ALPH. MILNE EDWARDS ET A. «BANDIDIER. sives est exlrêniement étroit; celles-ci, au nombre de six comme chez tous les Carnassiers, présentent moins d'inéga- lité qu'à la mâchoire supérieure. Les premièi'es sont les plus petites, et les externes ne dépassent que peu les secondes. Au lieu de s'insérer sur une seule ligne, ainsi que cela a lieu chez les Viverrides, les Canidés et quelques grands Chats, elles sont disposées sur deux rangs, les secondes étant placées nota- blement en arrière des autres, comme chez les Fouines, les Martes, etc. Ce défaut d'alignement existe aussi chez quelques espèces de Felis, mais dépend d'une disposition difTérente, car les secondes incisives, au lieu d'être situées en arrière des autres, occupent le premier rang. Les canines sont très-rapprochées l'une de l'autre à leur base, et arrivent presque à toucher les deuxièmes incisives. Leur portion alvéolaire est extrêmement robuste, mais dans le reste de leur étendue elles se rétrécissent plus que chez les Chats. Leur surface externe est arrondie et dépourvue de sillon, tandis qu'en dedans il en existe un, peu marqué et bordé, en avant, par une petite ligne saillante. Les molaires sont au nombre de cinq, dont quatre prémolaires et une carnassière, car il n'existe pas d' arrière-mol aire Inhercu- leuse. La première avant-molaire est rudimentaire et caduque ; elle paraît tomber de très-bonne heure, car elle n'existe que d'un seul côté sur la mâchoire du plus jeune des trois individus que nous avons sous les yeux, et du côté opposé on n'aperçoit même aucune trace de l'alvéole (1). L'avant-molaire qui vient ensuite semble d'ordinaire être la première, et possède deux racines. Elle est conformée sur le même type que les suivantes, mais elle est plus petite, et ses caractères sont moins prononcés. Toutes proportions gardées, elle est plus développée longitudinalement que les autres dents. La pénultième avant-molaire est constituée presque en entier par le lobe médian qui est très-élevé, triangulaire et tranchant. (1) Voy. pi. 8, fig. 6. MAMMIFÈRES DE MADAGASCAR. 323 Le lobe antérieur n'est bien visible que du côté interne ; le lobe postérieur forme en arrière et en dedans une sorte de bordure saillante. La dernière prémolaire est très-nettement trilobée ; les lobes antérieur et postérieur sont à peu près de même forme et de même grandeur, tandis que le lobe moyen s'élève, comme d'or- dinaire, en une pointe triangulaire, de façon à donner à la dent la forme dun trèfle assez régulier. Le lobe postérieur est beau- coup plus épais que les autres, et n'est pas bifide comme chez la plupart des Félidés ; sans ce dernier caractère, elle ressemj3le- rait extrêmement à celle de ces animaux. La carnassière présente aussi un caractère tout à fait félin (1), mais se reconnaît par l'existence d'un talon postérieur bien pro- noncé, quoique n'atteignant pas à beaucoup près les dimensions qu'on lui connaît chez les Hyènes. Cette dent est comprimée et divisée en deux lobes principaux à peu près égaux, et séparés par une échancrure, linéaire en dehors et très-évasée en dedans. Le deuxième lobe, un peu plus élevé et plus étroit que l'autre, ne présente aucune trace du tubercule interne, qui, dans le genre Hyène, donne à la carnassière inférieure un aspect très- particulier. Lorsque les deux mâchoires sont rapprochées (*2), on re- marque que les hicisives sont opposées par leur bord préhen- sile; la troisième supérieure chevauche en dehors sur la dent qui lui correspond ; par son bord externe, elle s'applique contre la canine inférieure. Celle-ci est reçue, comme d'ordinaire, dans l'échancrure qui existe entre l'incisive externe et la troi- sième prémolaire ; elle se prolonge en haut, de façon à dépasser notablement le bord gingival supérieur, et môme le plancher des fosses nasales. Les prémolaires caduques ne jouent aucun rôle dans la masti- cation ; les secondes prémolaires sont également trop courtes pour se rencontrer. La pénultième avant-molaire inférieure correspond à l'intervalle des deuxième et troisième dents ana- (i) Voy. pi. 8, fig-. 1 et G. (2) Voy. pi. 8, fig. i. 3'2/t AL^U. MILNE EDWAKDS Et A. GRAKUllllEtt. logLies de la mâchoire opposée, de façon que leurs bords Iran^ chauts glissent l'un sur l'autre comme des lames de ciseaux. La quatrième, ou dernière prémolaire inférieure, alterne très- exactement avec la dernière prémolaire et avec la carnassière d'en haut qui la cache presque entièrement. En effet, cette der- nière en recouvre la moitié postérieure, ainsi que la totalité de la carnassière inférieure; enfin son talon correspond au lobe in- terne de l'arrière-molaire tuberculeuse. En résumé, nous voyons donc que le système de dentition du Cryploprocta ferox ne ressemble à celui d'aucune des grandes divisions déjà établies dans l'ordre des Carnassiers, mais qu'il se rapproche de celui des Felis plus que d'aucun autre. Ainsi ses molaires ont, à peu de chose près, la forme de celles ùe^ Felis; mais chez ceux-ci , le nombre des prémolaires est toujours moindre, même si l'on néglige les petites dents caduques qui manquent chez les vieux Cryptoproctes, car, chez les Chats, il n'y a jamais plus de deux avant-molaires, et dans certains cas il n'en existe qu'une. La formule dentaire du Cryptoprocla se rapproche davantage de celle qui caractérise le genre Hyène ; elle ne s'en distingue même que par l'existence de l'avant-molaire caduque inférieure, mais la forme de chacune des dents considérée isolément est très-différente. En effet, chez les Hyènes, celles-ci sont remar- quables par leur épaisseur, et, ainsi que nous l'avons déjà indi- qué, le tubercule interne de la carnassière supérieure est beau- coup plus grand, et l'arrière- molaire, au lieu d'être très-oblique, a une couronne presque horizontale et profondément bilobée. La carnassière inférieure de l'Hyène diffère non moins de celle du Cryptoprocla, à cause de la présence d'un lobe interne très- marqué et du grand développement du talon. Les dissemblances qui existent entre la dentition de notre grand Carnassier madécasse et celle des Viverrides sont bien plus considérables, car chez ces derniers Maumiifères, les tuber- culeuses acquièrent beaucoup plus d'importance, et jouent un rôle actif dans la mastication ; elles sont au nombre de deux à la mâchoire supérieure, et il en existe une à la mâchoire infé- MAMMIFÈRES DE MADAGASCAU. 325 rieiire. Il est aussi à noter que les carnassières sont moins grandes, moins tranchantes et moins comprimées que celles du Cryptoprocta ferox. Quant aux différences qui existent, sous le rapport du système dentaire, entre cet animal, d'une part, et les Mustélides, les Canidés et les Ursidés d'autre part, elles sont si considérables, qu'il nous semble inutile d'y insister, d'autant plus qu'aucun zoologiste n'a jamais pensé à rapprocher le Cryptoprocta de ces Mammifères. Je me bornerai à rappeler que chez les Mustélides, la tuberculeuse supérieure, au lieu d'être presque rudimentaire, est énorme, et qu'il existe à la mâchoire inférieure une dent du même genre. Les Chiens ont derrière la carnassière deux molaires tuber- culeuses à chaque mâchoire; et enfin chez les Ours, les mâche- lières, au lieu d'être tranchantes et disposées en manière de ciseaux, se rencontrent par une couronne large et mamelon- née, de façon à être broyeuses plutôt que sécatrices. La tête osseuse des Carnassiers est loin de fournir des carac- tères génériques aussi précis et aussi constants que le système dentaire, et dans la même famille naturelle on y trouve d'es- pèce à espèce des variations tellement considérables, qu'on ne doit leur attribuer qu'une valeur secondaire pour le groupe- ment méthodique de ces animaux. Néanmoins, chaque famille présente un type dominant facile à reconnaître; ainsi, dans le grand genre Felis, la tête est courte et bombée en des- sus; le museau est remarquablement ramassé et élargi. Les fosses temporales sont énormes, et l'arcade zygomalique est très-arquée. Les orbites s'avancent beaucoup au-devant de la racine du nez, et l'espace interorbitaire est large. La boîte crânienne ne se rétrécit que très-peu à sa partie antérieure, et chevauche au-dessus des yeux. Enfin la région palatine est extrêmement large en arrière ; son bord postérieur égale son diamètre longitudinal. Ces particularités sont portées au plus haut degré chez le Chat commun et chez les Panthères, tandis qu'elles s'effacent beaucoup chez le Felifi onca et chez le Felis planiceps. 8% ALPH. MILNE EUWARnS ET A. «RANDIDIER. Dans le type viverrien, la tête osseuse s'allonge de façon à ressembler beaucoup à celle des Chiens; le museau est resserré et long, comme on pourrait s'y attendre d'après le nombre plus considérable des dents de ces Carnassiers. L'orbite ne dépasse guère le bord antérieur de l'os frontal ; les fosses temporales sont médiocres, et l'arcade zygomatique est faible et peu arquée ; l'espace interorbitaire est étroit, et la boîte crânienne, rejetée en arrière, au lieu de chevaucher sur les fosses orbitaires comme chez les Chats, en est séparée par un étranglement qui est sou- vent très-marqué. La voûte palatine est longue et peu élargie postérieurement. Ces caractères sont fortement prononcés chez les Paradoxures, les Civettes et les Genettes ; mais ils s'affaiblis- sent dans les genres Mangouste et Suricate, sans cependant dis- paraître. La conformation de la tête osseuse du Cryptoprocta rappelle le type félin plus que le type viverrien (1). Le museau est large et trapu ; ainsi la distance qui existe entre le bord orbitaire anté- rieur et la symphyse maxillaire égale celle comprise entre le bord externe des deux trous sous-orbitaires. Ces proportions sont à peu près les mêmes que chez le Tigre, tandis que chez les Yiverrides, la longueur relative de la face est plus considérable. Le front est très-larae et bombé. La boîte crânienne avance notablement au-dessus des fosses orbitaires, et sa partie anté- rieure, qui correspond aux lobes olfactifs, n'est pas étranglée comme chez les Civettes et les Paradoxures. Les fosses tempo- rales sont grandes, bien que les arcades zygomatiques ne soient pas aussi fortement arquées que celles des Chats. Les crêtes occipitale et sagittale sont très-prononcées chez les individus adultes, mais font complètement défaut sur le crâne du jeune individu examiné par Benuett et par de Blainville. Enfin j'ajou- terai que les proportions de la voûte palatine se rapprochent de celles qui existent dans le genre Felis. Les os nasaux sont courts, et beaucoup plus larges à leur base que chez les Yiverrides et même que chez les Chats, Les propor- (1) Voy. pi. 8,fig. 1, 2 et 3. MAMMIFÈRES DE MADAGASCAR. 327 tions du maxillaire supérieur sont intermédiaires à celles de ces deux groupes ; la hauteur de cet os, mesurée au niveau du trou sous-orbitaire, est à peu près la même que l'espace compris entre la canine et Textrémité postérieure du bord alvéolaire. Chez les Chats, cette hauteur relative est plus considérable ; chez les Viverrides, au contraire, elle est beaucoup moindre (1). Le frontal se prolonge peu sur la région faciale, et l'échancrure qu'il présente sur la ligne médiane pour recevoir les os nasaux est très-évasée, au lieu d'être profonde et resserrée comme dans les o;enres Viverra et Felis. Ainsi que nous l'avons déjà dit, le front est très-large ; son diamètre, mesuré entre les bords sourciliers, est presque égal à la distance qui sépare le canthus interne de l'œil du bord anté- rieur de la canine. Dans les Paradoxures, les Civettes et les Genettes, la largeur du front ne dépasse guère les deux tiers de l'espace mesuré en dernier lieu ; mais chez les Mangoustes, elle est bien plus grande, en sorte qu'on ne peut attribuer à ce carac- tère aucune valeur dans la discussion des affinités zoologiques de ces Mammifères. Les apophyses postorbitaires sont peu déve- loppées, et le jugal est dépourvu de la branche montante qui d'ordinaire limite en arrière la cavité orbitaire, et qui, chez les Fe/w et quelques Viverrides, est très-élevée. Sous ce rapport, le Cryptoprocta ressemble aux Paradoxures et aux Genettes. La partie postérieure de l'arcade zygomatique est robuste, et son bord externe se continue avec la crête occipitale, de façon à faire une forte saillie au-dessus du méat auditif. Les caisses sont très-peu renflées, et leurs parois présentent une épaisseur rela- tivement forte. La portion basilaire de l'occipital et le sphénoïde postérieur ressemblent beaucoup à ceux des Chats ; mais les arrière-narines sont plus étroites et plus élevées, à cause de la hauteur plus considérable des ailes ptérygoïdiennes: La région (1) Chez la Genette commune nous trouvons que cette portion du bord alvéolaire mesure 0,032, tandis que la hauteur du maxillaire supérieurjn'est que de 0,021; chez le Paradoxure type, la première de ces dimensions est de 0,037, la seconde de 0,023. 3'28 ALPif. milive: eduards et a. grakdidier. occipitale postérieure est presque verticale, et remarquable par la profondeur des empreintes d'insertions musculaires. Le maxillaire inférieur est robuste et très- peu ar([ué, de façon qu'en dessous son bord est presque droit comme chez les Chats et, de même que dans ce dernier genre, la région massé- térienne est profondément excavée ; l'apophyse coronoïde ne se recourbe que peu en arrière (1). Dimensions des diverses parties de la télé. •Longueur totale de la tète osseuse 0^ 140 L.rgeur mesurée au niveau des arcades zygomatiques 0,090 Largeur de la voûte palatine en arrière 0,042 Distance du l^ord alvéolaire des incisives à l'ouverture postérieure des fosses nasales 0,065 Longueur de l'espace occupé par les molaires 0,037 — de la molaire tuberculeuse supérieure 0,007 — de la carnassière 0,416 — de la dernière prémolaire 0,010 — de la pénultième prémolaire 0,006 Largeur de la canine à sa base 0,009 Longueur de la portion libre de la canine 0,021 Distance entre la canine et l'incisive externe 0,004 Largeur de l'espace occupé par les incisives 0,016 Écartement des canines à leur base 0,018 Longueur de la mâchoire inférieure 0,097 Hauteur de la branche montante 0,040 Hauteur du condyle 0,019 Largeur du condyle 0,019 Longueur de l'espace occupé par les molaires 0,041 Longueur de la carnassière 0,041 — de la dernière prémolaire 0,010 — de la pénultième prémolaire 0.008 — de la deuxième prémolaire 0,005 — de la première prémolaire caduque 0,002 Largeur de la canine à sa base 0,010 Longueur de la portion libre de la canine 0,021 Ecartement des canines à leur base 0,007 Largeur de l'espace occupé par les incisives 0,012 La colonne vertébrale se compose de 59 vertèbres réparties de la manière suivante ("2) : Vertèbres cervicales 7 — dorsales 13 — lombaires 7 — sacrées 3 — caudales .' 29 (1) Voy. pi. 8, fig. 1. (2) Voy. pi. 7, MAMMIFÈRES DE MADAGASCAR. 329 Les dimensions suivantes permettront d'apprécier les propor- tions des diverses parties de cette tige osseuse : Longueur de la portion cervicale. . . 0,130 — — dorsale 0,250 — — lombaire. .. 0,210 _ _ sacrée." 0,060 ~ — caudale. . . . 0,750 La première vertèl)re ou allas (1) est plus élargie que chez les Viverrides; les ailes latérales, formées par les apophyses transverses, sont très-grandes; leur angle antérieur, sans être aussi développé que chez les Chats, est cependant bien marqué, tandis que chez les Civettes, les Paradoxures, etc., le bord an- térieur se continue avec le bord externe en décrivant une courbe régulière. Dans ce dernier groupe, de même que chez le Cryplo- procla, ces lames prennent naissance au bord antérieur du trou destiné au passage de l'artère vertébrale, tandis que dans le genre Felis elles se réunissent au bord postérieur de ce trou. L'apophyse odontoïde de l'axis (2) est très-longue, et par ce caractère, ainsi que par le développement considérable de l'apo- physe épineuse, elle ressemble à celle des Chats ; mais par la conformation des apophyses transverses et de la face inférieure du corps de l'os, cette vertèbre rappelle davantage son analogue chez les Civettes, les Genettes, etc. En effet, les gouttières ver- tébrales sont profondément marquées, à cause de la saillie con- sidérable de la crête médiane. Les apophyses transverses sont grêles, très-divergentes, et leur bord inférieur est cristiforme. A partir de la troisième vertèbre (3), les apophyses épineuses sont bien développées, ce qui indique la force des muscles rele- veurs du cou; au contraire, les abaisseurs sont relativement moins puissants que chez les Chats et les Viverrides, car, dans le premier de ces groupes, la gouttière vertébrale inférieure est fortement encaissée par les apophyses transverses qui sont très- élargies ; dans le second, indépendamment de cette dernière particularité, on remarque aussi une crête épineuse inférieure, (1) Voy. pi. 9, %. 8. (2) Voy. pi. 9, fig. 9. (3) Voy. pi. 7. OoO ALPU. IflILNË EDUTARDS ET A. GRANDIDIER. en général très-saillante. Les vertèbres cervicales du Crypto- procta, de môme que celles des Chats, sont dépourvues de cette crête médiane, et les apophyses transverses sont grêles. Il serait inutile de décrire avec détail les parties du squelette qui n'ofîrent pas de caractères saillants, et par conséquent nous n'insisterons pas sur la conformation des vertèbres des régions suivantes. Il nous suffira de dire que les apophyses épineuses sont médiocrement développées, et que les premières sont à peine plus longues que les dernières. J'ajouterai que les vertèbres lombaires sont robustes, et surtout remarquables par les dimen- sions et l'inclinaison des apophyses transverses. Chez les Viver- rides, ces dernières sont faibles et presque horizontales, tandis que chez les Chats elles ressemblent à celles du Cryptoprocta, ce qui indique la puissance que doivent avoir les muscles des lombes. Les vertèbres caudales sont très-longues (1), en sorte que, malgré leur nombre médiocrement élevé, la queue est très- grande. L'omoplate (2) offre beaucoup de ressemblance avec celle des Chats; la fosse sus-épineuse est vaste, et le bord supérieur ou antérieur de l'os est fortement arqué, tandis que l'inférieur est presque droit. L'épine présente à peu de distance de son extrémité h umérale une apophyse large, lamelleuse, recourbée en bas et en arrière, tronquée à son extrémité, et bien détachée de l'acromion, disposition qui n'existe pas chez les Genettes, les Civettes, les Paradoxures, etc. L'humérus (3) est relativement court; l'extrémité inférieure très-élargie est remarquable par les dimensions du trou situé au-dessus du condyle interne, et destiné au passage de l'artère cubitale ; chez les Chats et chez les Viverrides, ce pertuis est beaucoup plus resserré et plus rejeté en dehors. Nous rappelle- rons que chez l'Hyène, il n'en existe aucune trace. La fosse olécrànienne n'est pas perforée comme cela se remarque chez les (1) Voy. pi. 7. (2) Voy. pi. 7. (3) Voy. pi. 7 et pi. 10, fig. 1, 2 et 3. MAMMIFÈRES DE MADAGASCAR. 331 Chiens et les Hyènes ; elle est même moins profonde que celle des Viverrides. L'os du bras du Cryptoprocla se distingue d'ail- leurs de celui de ces Carnassiers par le peu de développement de la crête qui surmonte le condyle externe, disposition qui existe aussi chez les Chats. L'avant-bras est très-court; le radius est robuste, presque droit, et comprimé d'avant en arrière. Son extrémité inférieure est peu élargie et ne se prolonge pas en dehors pour s'articuler avec le cubitus, ainsi que cela a lieu dans le genre Felis. Les gouttières destinées au passage des tendons des nmscles extenseurs des doigts sont profondes, et l'apophyse, située du côté interne, est plus rapprochée de la surface articulaire que chez les Chats. Le cubitus est presque droit et très-peu tordu sur son axe (1) ; l'olécrâne, très-élargi en arrière, se distingue de celui des Felis, en ce que sa surface postérieure est aplatie et n'est pas divisée en deux tubercules par un sillon vertical. Dans le genre Fiverra, on aperçoit un sillon analogue, mais moins profond. L'olécrâne se dilate en dedans, beaucoup plus que chez les Carnassiers que je viens de citer. L'extrémité inférieure ne présente rien de par- ticulier à citer. Les os du carpe ont peu de hauteur (2) ; le scaphoïde et le semi-lunaire sont soudés en une seule pièce, comme cela a lieu chez les autres animaux du même ordre. Cet os est beaucoup plus aplati que chez les Chats et les Viverrides; le pisiforme est plus long que chez ces derniers. Le pouce est bien développé et porte un ongle robuste qui s'étend jusque vers le milieu de la première phalange de l'index. On sait que, dans le genre Felis, ce doigt est très-réduit ; dans le genre Viverra^ il offre à peu près les mêmes dimensions que celui du Cryploprocta. Les métacarpiens sont notablement plus courts que ceux des Felis et même que ceux des Viverrides. Les phalanges ressemblent beaucoup àcelles des Chats ; les pre- (1) Voy. pi. 7 et pi. 10, fig. 4. (2) Voy. pi. 7. 33'^ ALPU. niLtVE EDWARDS ET A. CRAINDIDieR. mières sont longues, faiblement arquées, et un peu comprimées de haut en bas; les secondes sont déprimées en dehors, afin de permettre aux phalanges unguéales de se renverser en arrière ; celles-ci sont minces, pourvues en arrière d'une sorte de ca- puchon servant à recevoir l'enveloppe cornée, et disposées comme dans le genre Felis. Si l'on compare le bassin du Cryploprocta à celui des diverses espèces du genre Felis, on constate qu'il est moins élargi et re- lativement plus court (1). Les fosses iliaques externes sont plus profondes, tandis qu'au contraire la cavité cotyloïde est plus su- perficielle, et surtout moins encaissée. Le trou sous-pubien est extrêmement large en arrière, et la symphyse pubienne, peu prolongée, forme en dessous une ligne courbe. Le bassin des Viverrides diffère bien plus de celui des Chats que celui de notre Carnassier de Madagascar; la brièveté et la largeur de cette partie du squelette sont bien plus considérables. Les fosses iliaques externes sont plus étendues transversalement, et le trou sous-pubien affecte une forme plus circulaire. Les proportions relatives du fémur et de l'humérus sont à peu près les mêmes que chez les Chats ; mais la tête de Tos de la cuisse est portée sur un col plus oblique que dans ce dernier genre (2). Le grand trochanter est plus gros et plus élevé; le petit trochanter est situé beaucoup plus près du bord interne, et il ne se relie pas au précédent par une crête saillante semblable à celle qui existe chez les Civettes et chez les Chats. L'extrémité inférieure est très-élargie, surtout en arrière, et cette largeur dépend principalement du développement des condyles, car la gouttière qui les sépare est relativement étroite. Le corps du tibia (2) est très-comprimé latéralement dans sa moitié supérieure, tandis qu'inférieurement il est presque cylin- drique. Les fossettes glénoïdales sont larges (3), légèrement tor- dues sur la diaphyse, qui présente au-dessous d'elles, sur sa face postérieure, une dépression beaucoup plus profonde que celle (1) Voy. pi. 7. (2) Voy. pi. 7 et pi. 9, fi?. 7. (3) Voy. pi 7 et pi. 10, fig. 5. MAMMIFERES M MADAGASCAR. îiSS que l'on remarque chez les Chats et les Viverrides. L'extrémité articulaire inférieure est plus oblique que chez ces derniers Car- nassiers, et la malléole interne se prolonge beaucoup plus bas. J'ajouterai que la malléole externe, constituée par le péroné, est remarquablement large et aplatie. La poulie de l'astragale répond à la forme de la surface articu- laire péronéo-libiale ; elle est par conséquent plus oblique que dans les groupes voisins (l) ; le bord externe en étant beaucoup plus élevé que l'interne ; le col est plus long et plus grêle que celui des Chats, et la facette qui s'articule avec le scaphoïde se trouve rejetée plus en dedans. La portion articulaire du calcanéum (-2) est relativement considérable ; elle occupe environ les trois cinquièmes de la lon- gueur totale de l'os. Sa lubérosité n'est que peu déprimée en arrière pour l'insertion du tendon d'Achille. Les autres os du tarse n'offrent rien de particulier à noter, et ressemblent à leurs analogues chez les Civettes et les Para- doxures, car les métatarsiens sont au nombre de cinq (3); ils sont plus courts que ceux des Fe/ù, mais le cinquième est très-, développé ; dans le groupe des Viverrides, ces os sont beaucoup moins robustes et plus grêles. Les phalanges sont disposées sur le même plan que celles des pattes antérieures. Le pouce se pro- longe jusqu'à la deuxième phalange de l'index, tandis que chez les Viverrides plantigrades, tels que les Paradoxures, il atteint à peine l'extrémité delà première phalange du doigt contigu. L'os de la verge, ou os pénien, est comprimé latéralement dans sa portion moyenne, tronqué en arrière, peu renflé, etcla- viforme à son extrémité antérieure. Il présente une légère cour- bure qui se remarque vers son quart postérieur. M. de Blainville a particulièrement insisté sur les indications que peut fournir cet os pour le groupement des espèces, et il a montré que, dans chaque groupe naturel, il est construit sur un plan particulier. Les caractères de V os ^éuienùiiC ryptoprocta ne (1) Voy. pi. 9, fig. 5. (2) Voy. pi. 9, fîg. 6, et pi. 7. (3) Voy. pi. 10, fig. 6 et 7. .H , 33/ï ALPH. NILNE EDUr,%RDS ICT A. GBAIVDIDIER. permettent de le rattacher à aucune des familles de l'ordre des Carnassiers ; ainsi, chez les Hyènes, il n'en existe aucune trace ; dans le genre Felis, il est très-réduit ou manque complètement; celui du Lion, par exemple, ne mesure'que 7 millimètres, tan- dis que chez le Cryptoprocta il atteint 58 millimètres. L'os péuien des Yivergdes se fait d'ordinaire remarquer par sa forme excavée, (jui lui donne une certaine ressemblance avec le sabot d'une voiture. Les Genettes, les Paradoxures et les Civettes en sont dépourvus. Chez les Mustélides, il est toujours bien développé ; mais son extrémité antérieure est d'ordinaire bifide ou même perforée. Chez les Blaireaux, les Ratons, etc., l'os de la verge est très- grand et fortement courbé ; quelquefois il est percé d'un trou en avant. Dans la famille des Canidés, cette tige est toujours fortement excavée en dessus et carénée en dessous, de façon à différer de ce qui existe chez le Cryptoprocta. La verge de ce dernier Carnassier (1) est très-longue, et re- .marquable parle développement de sa portion préputiale, ainsi que par la saillie très-prononcée que fait en avant l'os pénien ; en effet, celui-ci dépasse de beaucoup le méat urinaire. La portion renflée du gland est suivie d'un étranglement circulaire, et ar- mée de nombreuses épines acérées, dont la pointe est dirigée en arrière comme chez les Chats. Dans l'état de repos, on y remarque aussi des plis qui, au nombre de huit ou neuf, partent du méat, et se dirigent obliquement en arrière et en haut ; ces replis doivent s'effacer et disparaître lors de la turgescence du gland. vSur la portion rétrécie qui fait suite au renflement pré- cédent, il n'y a que des plis peu marqués ; mais les épines y sont aussi nombreuses, bien qu'un peu plus courtes. L'étude que nous venons de faire de la charpente solide du Crypioproda ferox nous permet d'établir d'une manière précise la place que cet animal doit occuper parmi les Carnassiers. La constitution de son système dentaire le sépare nettement de tous (1) Voy. pi. 10, fig. 8. MAMMIFÈRES DE MADAGASCAR. 335 les représentants du groupe des Viverrides, et indique un animal à habitudes plus sanguinaires ; et en effet, s'il y avait à chaque mâchoire une prémolaire de moins, son crâne ne différerait en rien de celui des Chats. Pour le classement méthodique de l'ordre des Carnassiers, les zoologistes accordent, avec raison, une grande importance au nombre et à la disposition des dents, qui offrent sous ce rapport une constance remarquable chez tous les membres d'une même famille naturelle ; cependant on doit aussi prendre en sérieuse considération la conformation de l'extrémité des membres. Le Cryptoprocta est un Carnassier complètement plantigrade, par conséquent il ne peut se rattacher aux Chats, malgré les ana- logies qu'il présente avec ces derniers au point de vue de l'appareil masticateur. Le groupe des Félidés est peut-être l'un des plus naturels du règne animal, et constitue plutôt un grand genrequ'une famille; tousses représentants offrent entre eux la plus grande similitude, et on lui enlèverait son caractère naturel, on en forcerait aussi les limites eh introduisant dans son sein un animal d'une orga- nisation aussi singulière que le Cryptoprocla. Ce Carnassier remarquable devra donc former un groupe particulier beaucoup plus rapproché des Chats que de tous les autres types du môme ordre, et il nous semble que pour repré- senter d'une manière exacte les rapports zoologiques qu'il pré- sente avec les Felis, il serait nécessaire de le réunir à ces ani- maux dans une môme tribu, qui serait ensuite subdivisée en deux familles : Tune comprenant les Félins digitigrades, la se- conde composée des Félins plantigrades, et ne renfermant jus- qu'à présent que le seul genre Cryploprocta. Ces rapports de parenté n'indiquent d'ailleurs pas que celte espèce vienne remplir une lacune dans la série des ôtres. Il ne peut être considéré comme une forme de transition reliant entre eux des groupes qu'on aurait pu croire nettement séparés, et l'on ne peut invoquer ses caractères mixtes comme la preuve d'une forme intermédiaire ; c'est simplement une modification â36 At.PU. !>tlL!SiE EDWARDS I:T i%. CnANDIDtClt. nouvelle clans le plan déjà si varié sur lequel ont été formés les Carnassiers, et particulièrement les Félidés. Nous ferons aussi remarquer que l'existence d'un animal plantigrade, construit d'après le type général des Chats, est une nouvelle preuve du peu de valeur zoologique que l'on doit attri- buer à ce caractère, dont Cuvier s'était servi pour établir parmi les Carnivores terrestres deux divisions de premier ordre. Dimensions des diverses parties du squelette du Gi'jptoprocta ferox. Largeur ile l'atlas. .'. 0,057 Hauteur de l'os, en dessus, sur la ligne médiane 0,013 Hauteur de l'os, en dessous, sur la ligne médiane 0,008 Eeartcmeut des apophyses articulaires supérieures 0,027 Kcartement des apoplijses articulaires inférieures 0,022 Longueur de l'axis, mesuré en dessous, sur la ligne médiane. 0,032 Longueur de l'apophyse odontoïde 0,008 Longueur de la lame épineuse 0,o37 Écarteuient des apophyses transverses à leur extrémité 0,028 Longueur de la portion cervicale de la colonne vertébrale. . . . 0,130 Longueur de la portion dorsale 0,250 — de la portion lombaire 0,240 — de la portion sacrée 0,060 — de la portion caudale 0,750 — totale de l'humérus 0,125 Largeur de l'extrémité inférieure 0,029 Longueur totale du cubitus 0,120 — de l'olécrâue 0,018 — du radius 0,095 Largeur de l'extrémité supérieure '. . . 0,013 Largeur de l'extrémité inférieure 0,017 Longueur du doigt externe ou 5" doigt 0,005 — — 4« doigt 0,072 — — 3« doigt 0,073 — — 2 « doigt 0,068 — — 1" doigt 0,0^4 — du 5" métacarpien , . 0,026 — du li" métacarpien , 0,028 — du S» métacarpien 0,031 — du 2i! métacarpien 0,029 — du l*"^ métacarpien 0,018 Longueur totale du fémur 0,148 Largeur de l'extrémité supérieure 0,029 Largeur de l'extrémité inférieure 0,028 Longueur totale du tibia c 0,134 Largeur de l'extrémité supérieure 0,029 Largeur de l'extrémité inférieure 0,021 MAMMIFÈRES DE MADAGASCAR. 357 Longueur totale du péroné 0,121 Largeur de l'extrémité supérieure 0,013 Largeur de l'extrémité inférieure. . 0,012 Longueur du calcanéuni 0,038 Longueur de la portion articulaire 0,023 Longueur de l'astragale 0,021 Largeur de la poulie articulaire 0,012 Longueur du 5' doigt .... 0,080 — du à" doigt 0,085 — du 3« doigt 0,084 — du 2" doigt 0,075 — du pouce 0,052 Longueur du 5^ métatarsien 0,044 — du 4" métatarsien 0,048 — du 3" métatarsien 0,046 — du 2" métatarsien 0,038 — du !"■ métatarsien 0,028 Longueur de l'os pénien 0,058 EXPLICATION DES PLANCHES. PLANCHE 7. Squelette du Poussa {Cri/ptoprocla ferox, Bennelt) de Madagascar. Individu mâle adulte. Longueur réelle du bout du museau à l'extrémité de la queue: l^jôO. PLANCHE 8. Fig. 1. Tète osseuse du Cryptoprocta ferox, vue de coté et provenant d'un individu adulte, chez lequel la première avant-molaire est tombée. (Cette figure est très-peu réduite.) Fig. 2. La même lête, vue en dessus. Fig. 3. Face inférieure de la mèmC; sur laquelle on voit, d'un côté seulement, l'al- véole de la première avant-molaire caduque. Fig. 4. Extrémité du museau montrant les incisives et les canines. Fig. 5. Portion de la tête osseuse d'un Cryptoprocta ferox plus jeune, chez lequel la première avant-molaire n'est pas encore tombée. (De grandeur naturelle.) Fig. 6. Mâchoire inférieure provenant du même individu, vue en dessus 6t montrant, d'un côté seulement, l'avant-molaire caduque. PLANCHE 9. Fig. 1. Pied de derrière du Cryptoprocta ferox, vu en dessous pour montrer l'espace dénudé de la plante du pied. (Cette figure est réduite d'un quart, ainsi que les sui vantes.) Fig. 2, Pied de devant, vu en dessous. 5» série. Zool. T. Vil. (Cahier n'' 6.) 2 22 338 ALPII. MILME EDWARWS ET A. GRA\DIDIER. Fig. 3. Squelette du pied de devant vu en dessus. Fig. 4. Squelette du pied de derrière^vu en dessus. Fig. 5. Astragale vu par sa face supérieure. Fig. 6. Calcariéum vu de côte . Fig. 7. Face postérieure du fémur. Fig. 8. Atlas ou première vertèbre vue eu dessus. Fig. 9. .\.xis ou deuxième vertèbre vue de côté. PLANCHE 10. Fig. 1. Humérus du Cryptoproda ferox, vu par sa face antérieure. (Cette figure est réduite d'un quart, ainsi que les suivantes.) Fig. 2. Face postérieure de l'extrémité inférieure du môme os. Fig. 3. Extrémité articulaire supérieure vue en dessus. Fig. h. Cubitus vu par sa face externe. Fig. 5. Face postérieure du tibia. Fig. 6. Os pénien vuen dessus, degrandeurnalurelle. Fig. 7. Le même, vu de côté. Fig. 8. Verge vue de cote, la gaine préputiale étant fendue longitudinalement pour laisser voir le gland épineux. (Réduction d'un quart.) OBSERVATIONS D'UN PHÉNOMÈNE COMPARABLE A LA MUE CHEZ LES POISSONS, Par SB. BAUnK:L.OT. Ceux qui s'occupent de l'étude des Poissons ont pu observei que chez beaucoup d'entre eux, la peau devient, à certaines époques de l'année, le siège d'une éruption parfois très-con- fluente de petits tubercules durs et blanchâtres. Cette particularité a été surtout signalée chez des espèces appartenant à la famille des Cyprins : chez la Brème commune (Cyprinus brama) ^ le Nase {C. nasus), la Chevaine {C. dobula), le Gardon (L. rntiliis), le Vengeron {L. prasinus), l'Able rosé [L. roseiis), le Rovella (L. rubella), l'Able jesse (L. jeses), etc. Elle a été observée également chez quelques Poissons du groupe des Salmones, chez ceux du genre Coregonus, par exemple (1). Dans plusieurs circonstances, ces tubercules ont été l'occa- sion de méprises assez singulières. Ainsi Lesueur, apercevant trois de ces productions sur les côtés du museau d'un Catostome, fit de ce Poisson une espèce distincte sous le nom de Catostomus tuberculatus (2). Le même auteur donna le nom de Leuciscus spinicephalus à un autre Cyprin quih décrivit, et dont le caractère principal, d'après lui, était d'avoir la tète hérissée de nombreux tuber- cules (3). Une erreur semblable fut commise par Ruppel. Voyant avec surprise des tubercules cornés sur la partie antérieure du museau d'un Labéon du Nil, et ignorant sans doute la généralité de cette production dans tous les Cyprinides, les Ables surtout, il pensa que la présence de ces tubercules était suffisante pour distinguer génériquementdes autres Labéons le poisson qu'il observait, et (1) E. Blanchard, /es Poissons des eaux douces delà France, 1866, p. 424. (2) Cuvier et Valenciennes, Hist. nat. des Poissons, 1844, t. XVU, p. 444. (3) Loc. cit., p. 489. g/^lO BALDELOT. il exprima le caractère saillant du nouveau genre par Tépithète de varicorhinus (1). Massigli, en parlant des tubercules des Brèmes, fait remarquer que, dans certaines localités, les pêcheurs prennent celles-ci pour une espèce distincte. Cette dernière opinion fut aussi celle d'Ebertz et Grossinger (2). Tous les ichthyologistes cependant ne partagèrent pas ces erreurs; des observateurs plus attentifs reconnurent que les tu- bercules en question, loin d'avoir une existence permanente, n'ont au contraire qu'une durée passagère, limitée seulement à l'époque du frai. Cette remarque fut faite par M. Valencieunes sur le Gardon, la Chevaiue, l'Able jesse. Au sujet du Vengeron, il fait observer que « ces aspérités tombent peu après la saison des amours » . — « Une singulière particularité, dit M. Blanchard, se manifeste chez les Corégonesà l'époque du frai. C'est une sorte d'éruption cutanée qui détermine sur chaque écaille une saillie blanche, allongée. Tout disparaît bientôt lorsqu'est passé le temps de la reproduction . » M. Valencieunes alla plus loin encore : d'après lui, ces tuber- cules cutanés ne se manifesteraient que chez le mâle. Il le dit d'une manière très-positive en parlant de la Brème commune, de la Chevaine et du Gardon. Mon but n'est pas de contrôler chacune de ces différentes observations, mais de les compléter en cherchant à déterminer la nature du phénomène qu'elles se bornent à signaler. Que sont, en effet, ces tubercules? Quelle en est la structure? Sont-ils l'expression d'un état normal ou pathologique? Telles sont les seules questions que je me propose d'envisager ici. Afin de mieux préciser, je choisirai comme exemple le Nase, poisson chez lequel le phénomène en question se manifeste avec une intensité remarquable, et sur lequel par couséqueut il sera facile de vérifier les faits que je vais signaler. Ce poisson est un de ceux qui affluent avec le plus d'abon- (1) Cuvier et Valencieunes, Hist. nat. des Poissons, t. XVII, p. 491. (2) Loc. cit., p. 16. PHÉNOMÈNE COMPARABLE A LA MUE CHEZ LES POISSONS. 3H dance sur le marché de Strasbourg. A partir de la fin du mois de mars jusqu'au commencement de juin (1), presque tous les Nases que j'ai pu observer ainsi m'ont offert de nombreux tuber- cules sur la peau. En général, l'éruption offre des caractères tellement tranchés, qu'il est impossible de la méconnaître pour peu que l'attention soit dirigée de ce côté. Voici quels sont ces caractères : Sur la tête du poisson, on aperçoit un nombre plus ou moins considérable de tubercules blanchâtres qui proéminent assez fortement au-dessus du niveau de la peau, et rendent celle-ci très-rude au toucher. La forme de ces tubercules est celle de petits cônes à base circulaire et à sommet mousse. Leurs dimen- sions sont très-variables : les plus grands atteignent, dépassent même un millimètre de diamètre ; les plus petits ne sont bien visibles qu'à la loupe, et ressemblent à de petits points blancs disséminés dans l'intervalle des plus gros tubercules. Entre ces dimensions extrêmes, il est possible néanmoins d'observer une foule de grandeurs intermédiaires. Tantôt les tubercules sont en petit nombre et très-clair-semés ; d'autres fois, au contraire, ils sont tellement confluents, qu'ils arrivent à se toucher sur certains points et à former des amas irréguliers, au niveau desquels ils se confondent en partie les uns avec les autres. Le plus souvent ils paraissent répandus au hasard; quelquefois cependant leur groupement m'a paru s'effec- tuer avec une certaine apparence de symétrie dans les deux moitiés de la tête. En général, l'éruption couvre ainsi tout le dessus de la tête, et s'étend jusque sur la lèvre supérieure; elle descend aussi sur les joues, mais en perdant beaucoup de son intensité ; elle cesse d'être visible dans la région inférieure de la tête. Au premier abord, on serait tenté de croire que l'éruption reste bornée à la tête, car les gros tubercules s'arrêtent en géné- ral brusquement à la limite postérieure de la région occipitale ; (1) Ma première observation date du 28 mars ; peut-être le phénomène commence- t-il à se manifester plus tôt ; mais, avant cette époque, mon attention n'avait pas été appelée sur ce sujet. — Le 20 juin, j'ai examiné au marché un grand nombre de Nases, chez tous les tubercules avaient disparu. 842 BAUDELOT. mais avec un peu d'allention, il est aisé de reconnaître qu'il n'en est point ainsi, et que l'éruption s'étend en réalité sur toute la surface du corps. La peau qui recouvre chaque écaille présente toujours un certain nombre de tubercules de même nature que ceux de la tête. Seulement ces tubercules restent toujours beaucoup plus petits (1), et ils offrent ceci de particulier, qu'au lieu de se trou- ver disséminés au hasard à la surface de chaque écaille, ils se trouvent généralement disposés sur une seule ligne, parallèle- ment au bord postérieur, en avant duquel ils forment comme une rangée de petites perles. Ces tubercules s'aperçoivent aisé- ment avec une loupe, ainsi qu'à l'œil nu, dans toute la région dorsale, mais ils sont beaucoup moins apparents dans la région ventrale. En raison de leur volume, les tubercules de la tête étant beau- coup plus faciles à étudier, c'est sur eux principalement qu'ont été dirigées mes investigations. Voici ce que j'ai constaté : La base par laquelle ces tubercules adhèrent à la peau est presque toujours circulaire lorsque ceux-ci sont isolés; mais lorsqu'ils se reipprochent au point de se toucher, cette base pré- sente d'ordinaire un contour plus ou moins irrégulier et poly- gonal. Chaque tubercule adhère assez fortement à la peau sous- jacente ; néanmoins, à l'aide d'un frottement un peu rude, on parvient à l'en détacher assez aisément ; au point où il se trou- vait implanté, on aperçoit alors un petit enfoncement, au fond duquel la peau reste parfaitement intacte. Si l'on fait une coupe soit verticale, soit horizontale de l'un de ces tubercules, on reconnaît aisément, à l'aide d'un grossisse- ment de 20 à 30 diamètres, qu'il est formé de couches super- (1) Il paraîtrait cependant que dans certains cas, quelques-uns de ces petits tuber- cules peuvent acquérir des dimensions beaucoup plus considérables : on lit, en effet, dans l'ouvrage de Cuvier et Valenciennes (t. XVII, p. 184) : « J'ai sous les yeux une représentation d'une Chevaine pêchée dans le Lech, le 6 avril 1786, et donnée comme un poisson rare et extraordinaire, dont aucun auteur n'avait encore parlé ; il avait le corps couvert de ciiui rangées de tubercules .saillants, arrondis comme des perles de deux lignes de diamètre et hérissés d'une petite épine. Le nombre des tubercules était plus considérable sur la télé. » PHÉNOMÈIVE COMPARABLE A LA MUE CHEZ LES POISSONS. 3/lâ posées, mais fortement adhérentes les unes aux autres. Au pre- mier abord, la matière qui constitue ces couches me parut amorphe, et je la pris pour du mucus desséché; mais en raclant la surface de l'un de ces tubercules, et en soumettant les lamelles ainsi obtenues à un grossissement de 300 à kOO diamètres, je reconnus qu'elles étaient formées uniquement par des cellules d'épithélium aplaties et très-intimement unies entre elles. J'acquis ainsi la certitude que les tubercules en question ne sont autre chose que de petites productions épithéliales, et par conséquent une dépendance de l'épiderme. L'expérience suivante m'a permis d'établir avec précision quels sont les rapports de ces tubercules avec l'enveloppe épider- mique générale. Je pris un Nase dont la tête et le corps étaient couverts de ces tubercules cornés, et je l'immergeai pendant vingt-quatre heures environ dans de l'eau très-faiblement al- coolisée. Au bout de ce temps, il me suffit d'une faible traction pour détacher l'épiderme de toute la surface du corps. Cette membrane, formée d'une seule pièce et assez résistante, com- prenait dans son épaisseur tous les tubercules dont la peau se trouvait revêtue, ceux des écailles aussi bien que ceux de la tète. Je pus ainsi obtenir le moule extérieur du poisson avec tous les reliefs qu'il présentait à sa surface. Il me semblait avoir sous les yeux une de ces enveloppes dont les Reptiles se dépouillent au moment de la mue. Ayant porté sous le microscope un lambeau de la membrane ainsi détachée, je pus m'assurer aisément que son tissu était uniquement composé de cellules d'épithélium pavimenteux, renfermant à l'intérieur un noyau arrondi et de très-fines gra- nulations. J'acquis ainsi la certitude que cette pellicule n'était pas formée par du mucus coagulé, comme j'avais été porté à le croire tout d'abord. Après l'ablation de cette membrane exté- rieure, la surface du corps était redevenue lisse, luisante, et la peau se montrait dans un état d'intégrité parfaite. On aperce- vait seulement sur la tête, au niveau des points où se trouvaient les tubercules de l'épiderme, une légère dépression de la peau qui semblait être le résultat de la compression exercée en dehors Zlik BALDELOT. par ces petites excroissances. Mais, je le répète, la peau était parfaitement intacte, et l'on voyait, à n'en pas douter, que la séparation qui s'était effectuée était des plus naturelles. Nous pouvons donc admettre que les tubercules de la peau et l'épiderme sont un même tissu, et que les premiers ne sont autre chose qu'un épaississement partiel du second. D'autre part, comme ces tubercules n'existent que pendant une certaine époque de l'année, et comme la nature cornée de leur tissu ne permet pas d'admettre qu'ils puissent être résorbés, leur dispo- sition ne peut avoir lieu que par l'effet de leur chute, et Ton peut établir avec certitude que chez un certain nombre de Poissons il existe au moins une mue partielle. — Je dis partielle ; mais lors- qu'on songe aux rapports intimes par lesquels les tubercules se trouvent unis au reste de l'épiderme, et à la facilité avec laquelle celui-ci se détache de la peau, il est plus probable que le revête- ment épidermique tout entier tombe à l'état normal, et qu'il existe chez les Poissons, aussi bien que chez les Batraciens et chez les Reptiles, une véritable mue. On sait, du reste, qu'à l'époque de la reproduction, la peau acquiert toujours chez les Poissons un surcroît d'activité, ce qui explique très-bien l'appa- rition des tubercules pendant le temps du frai. Ce qui néanmoins resterait pour caractériser le phénomène de la mue chez les Poissons, ou du moins chez un certain nombre d'entre eux, ce serait la sécrétion inégale du tissu épithélique sur les différents points de la surface du corps. Lorsqu'on voit cette sécrétion s'effectuer avec tant de symé- trie et déterminer une sorte de chapelet le long du bord posté- rieur de chaque écaille, il est permis de se demander s'il n'y a pas là quelque disposition spéciale du système capillaire qui puisse rendre compte d'un pareil fait. Ce serait là du moins un point intéressant à élucider, en vue d'une connaissance plus approfondie des fonctions de la peau. Il appartiendra donc à des recherches ultérieures de mieux préciser encore les faits sur les- quels je viens d'appeler l'attention. OBSERVATIONS SUR L'ARGYRONÈTE AQUATIQUE, Par 11. Félix PL.ATEAU, Dncteuv es sciences. Parmi les espèces si nombreuses du groupe des Aranéides tubitèles de Latreille, l'Argyronète aquatique [Argyroneta aqua- tica) (1) offre un intérêt tout spécial, tant sous le rapport de ses mœurs singulières que sous celui des modifications amenées par ces mœurs dans les fonctions physiologiques de l'animal. Étudiée en 1749 par l'abbé de Lignac ('2), qui, malheureusement, bien que bon observateur, n'était pas assez naturaliste ; observée un peu plus tard en Suède par Clerck, l'Argyronète tomba depuis dans une sorte d'oubli : en effet, Geoffroy, de Geer, Latreille, Walckenaer, Hahn, MM. Lucas et Simon, dans leurs ouvrages respectifs sur les Arachnides, ne disent que quelques mots de cette espèce, ou, s'ils en décrivent les habitudes, ils renvoient tous aux mêmes sources, aux ouvrages de de Lignac et de Clerck. Un membre de l'Institut, l'un des premiers entomologistes français actuels, m'apprit que, depuis Latreille, l'Argyronète, si commune dans le nord de l'Europe centrale, avait été vaine- ment cherchée en France, et voulut bien me prier de lui en (1) Synonymie : Araignée aquatique^ de Lignac, Mémoire pour servir à commencer l'histoire des Araignées aquatiques. Aranea aquatica tota fusca, Geoffroy, Histoire des Insectes des environs de Paris, t. U, p. 645. Aranea aquatica, Linné, Entomologia, t. IV, p. 102. Argyroneta aquatica, Walckenaer, Tableau des Aranéides, p. 84, pL 9, fig. 87 et 88. (2) De Lignac, prêtre de rOratoire, a découvert Tespèce dans les environs de la ville du Mans ; le résultat de ses observations a paru sous le titre : Mémoire pour servit à commencer l'histoire des Araignées aquatiques (Paris, 1749). Cet opuscule a été imprimé sans nom d'auteur. "46 F, PLATEAU. envoyer des individus vivants pour étudier leur organisation in- térieure, assez peu connue jusqu'à ce jour. Il restait à compléter l'histoire de l'Argyronète par l'étude du développement em- bryonnaire et par l'examen de quelques-unes des particularités de la vie de l'animal parfait; ce sont là les sujets que je me suis proposé de traiter dans le travail actuel. I § 1. — Nous ne sommes plus à l'époque où l'on était obligé, comme Redi (1), de démontrer que « Aranei non nascunfMr ex terra ; ova, non vermes^deponunt ; non nascuntur ex putre- dine. » Grâce à des travaux devenus célèbres, le développement embryonnaire des Arachnides est connu dans la plupart de ses détails ; aussi ne ferai-je que passer rapidement en revue les phases de celui de l'Argyronète, en appuyant seulement sur les points qui présentent un intérêt particulier. J'examinerai successivement le développement de l'œuf dans l'ovaire et après la ponte, puis l'accroissement et les mœurs des jeunes après l'éclosion. L'organisation interne de l'animal qui fait le sujet de cette note étant, ainsi que je l'ai dit plus haut, soumise actuellement à des recherches de la part d'une sommité scientifique, je n'entrerai dans des détails anatomiques qu'autant que cela me sera strictement nécessaire pour l'intelligence de mon travail. Chez l'Argyronète, il y a deux pontes par an : l'une, dont l'époque était connue, au printemps, dans les mois de mai et de juin; l'autre, qui n'avait été que soupçonnée par de Lignac, maisque j'ai observée, à la fin de l'été, en août. Les ovaires, qui ne diffèrent presque en rien de ceux des autres Aranéides tubi- tèles, contiennent chacun un nombre assez restreint d'œufs, de quarante à cinquante à l'époque de la reproduction, moins encore en dehors de cette époque. Occupons-nous en premier lieu des œufs en dehors de l'époque (1) Opusculorum pars prior, -tive experiiiienlo circa (/enei'nfinnem Insectoriim. Anisteliiilaini, 1686, t. I, liulex. l'argyronète aquatique. 3fi7 de la reproduction. Ils sont alors d'une couleur très-pâle, presque blancs, et offrent, par rapport à l'oviducte, la disposition bien connue des œufs des Aranéides, les plus gros étant à la périphé- rie, les plus petits, dont le diamètre n'excède pas un huitième de millimètre, vers le centre ; ils ne sont pas complètement sphé- riques, ils sont très-légèrement ovoïdes, et formés, comme ceux des autres Aranéides, d'un chorion lisse sans structure appa- rente, et d'un vitellus finement granulé sans aucune trace de couche albumineuse. On y distingue, à la superficie du vitellus, une vésicule germinative, contrastant par sa teinte claire avec le reste de l'œuf, et contenant des noyaux ou granules jaunâtres à aspect celluleux en nombre assez variable, allant quelquefois jusqu'à dix, qui représentent par leur réunion la tache germi- native. Cette dernière disposition a déjà été signalée chez les genres Epeira, Clubiona et Salticus, par Wagner. Le corps énigmatique, obscur et arrondi, que Wittich (1), de Siebold, Y. Carus et Leydig (2) ont observé dans les œufs des Tegeneria, Lycosa^ Salticus et Thomisus^ à côté de la vésicule germinative, manque chez l'Argyronète comme chez les Epeira, Clubiona et plusieurs autres. La vésicule germinative disparaît de très-bonne heure; on n'en voit plus de traces dans un œuf d'un tiers de millimètre, où elle a déjà fait place au sillonnement superficiel et partiel du vitellus, appelé disque proligère. L'apparition de ce dernier est accompagnée, en général, de la formation, au sein du reste du vitellus, de vésicules souvent assez considérables, analogues à des gouttelettes huileuses. Ces vésicules ont été vues également par Kolliker (3) dans les œufs du Lycosa saccata. Le disque proligère s'accroît avec une grande rapidité, formant le blastoderme, comme chez tous les Arthropodes, il enveloppe déjà complètement le vitellus des œufs ayant atteint deux tiers de millimètre de dia- mètre. Ce blastoderme est constitué par une réunion de grandes (1) Ohservafiones quœdanide Aranearum rxovoevobdione. Halissaxouum, 1845, p. 7. (2) Traité d'histologie comparée, traduit par Lahillone. Paris, 186G, p. 621. (3) heitrage zur EtitwickelungsgeKhichte Wirbelloserthiere , dans Archiv von Millier, année 1843, p. 138. 3/i8 F. PLATEAU. cellules à parois hyalines, sphériques quand on les isole, mais naturellement déformées par leur juxtaposition; elles renfer- ment un grand nombre de granulations vitellines, mais, d'après toutes mes observations, elles sont complètement privées de noyau spécial jusqu'au moment de la ponte. Jusqu'à cette époque aussi, les œufs ne subissent plus d'autres métamorphoses dans l'ovaire, et ne font qu'augmenter de volume ; ils atteignent ainsi leur diamètre définitif, qui est d'un millimètre ; seulement la couleur du vitellus a passé du blanc au jaune vif, et il s'est dé- posé, entre la membrane vitelline et le chorion, une couche d'al- bumine parfaitement transparente. Le temps employé par les œufs à se développer dans l'ovaire est à peu près d'un mois. § 2. — Quittons pour un instant le développement des œufs, et disons quelques mots de la demeure où l'Argyronète doit les déposer. Ainsi qu'on le sait depuis les observations de de Lignac, notre Aranéide se construit dans l'eau, à l'aide de la matière sécrétée par ses filières, une loge de soie close en haut, ouverte en bas, et qu'elle remplit de l'air destiné à sa respiration. Mais ce qu'on n'a pas signalé, c'est qu'elle en construit successive- ment deux très-différentes: l'une que je crois avoir observée le premier, et dont elle fait sa demeure habituelle ; l'autre, qui est celle décrite par de Lignac, destinée à contenir les œufs et plus tard les jeunes, La première, qu'elle habite, comme nous venons de le dire, en dehors de l'époque de la reproduction, est généralement pla- cée à une certaine distance au-dessous de la surface des eaux tranquilles et peu profondes ofi se rencontre l'espèce. Cette habi- tation est de construction très-simple : c'est une loge à peu près sphérique, quelquefois ovoïde, ne présentant vers le bas qu'une petite ouverture ; ses parois sont d'un tissu lisse et transparent; engagée complètement dans les amas d'Algues ou de Conferves, elle est entièrement cachée, et ne se révèle à l'observateur que lorsque le hasard lui fait mettre la main sur les plantes aqua- tiques qui la renferment. Si l'Argyronète est captive dalis un vase de verre plein d'eau, on peut observer que la demeure dont jAvRGYRONÈTE AQUMIOLIK. oi'.) nous parlons communique avec le liquide environnant par un canal horizontal cylindrique, d'un diamètre de 7 à 8 millimètres, creusé par l'Araignée dans la masse des végétaux inférieurs qui entourent la loge (voy. fig. 1). La seconde demeure, dont je rappellerai brièvement la dispo- sition, est le nid propi'ement dit. Son sonmiet fait toujours saillie au-dessus de la surface de l'eau ; elle est formée d'une sorte de cloche et très-solidement construite ; son tissu serré, opaque, est d'un blanc mal, et offre une résistance relativement très-grande quand on veut le déchirer. Cette cloche est divisée en deux chambres : la supérieure contient les œufs et a son plancher re- présenté par la face inférieure du cocon qui les renferme; l'espace situé au-dessous, ou la deuxième chambre, sert d'habi- tation temporaire à la mère, qui y passe aux aguets tout le temps nécessaire au développement des oeufs après la ponte et des jeunes après l'éclosion. Cette vigilance est nécessaire à l'Argy- ronète, car elle a constamment à défendre son nid contre les attaques de la multitude d'Insectes carnassiers aquatiques na- geant dans les mômes eaux. Présentons ici quelques remarques sur la manière dont l'Ar- gyronète s'y prend pour poser les fondations de chacune de ses demeures. Suivant les auteurs, l'Aranéide bâtirait d'abord sa cloche en entier, et la remplirait d'air ensuite. Il n'en est pas du tout ainsi. Voici en premier lieu ce que j'ai pu observer quant à la demeure submergée, deux des Arachnides que je tenais en captivité ayant commencé par hasard leurs loges entre les plantes aquatiques et la paroi de verre du bocal. Les premières phases de la construction sont assez difficiles à observer ; j'ai pu cepen- dant conclure de l'espèce de traction que subissaient les Algues et les Conferves, que l'animal commence par fixer à ces végétaux un nombre relativement restreint de fils disposés de manière à s'entrecroiser à peu près en un même point. A cause de la té- nuité des fils et de leur immersion dans l'eau, ce réseau est d'abord invisible, mais il se révèle bientôt de la manière sui- vante. L'Argyronète va chercher à la surface une certaine quan- tité d'air qu'elle abandonne sous le réseau dont nous venons de 350 F. PLATEAU. parler; eu vertu de sa légèreté spécifique, l'air monte sous forme de bulle, et, rencontrant les fils, y adhère en les refoulant vers le haut, et leur donnant ainsi la forme d'un petit dôme. Dès ce moment, l'arrêt de la bulle d'uir, laugmentation dans la traction que subissent les Algues, et enfin d'autres fils que l'Ar- gyronète ajoute successivement aux mailles qui entourent la bulle, ne laissent plus de doute sur l'existence du réseau, que l'on commence même à apercevoir (voy. fig. 2). L'Argyronète apporte pendant longtemps de nouvelles quan- tités d'air qu'elle fusionne avec la bulle primitive, et lorsque la masse de gaz ainsi formée a acquis un diamètre suffisamment grand (environ l'^'",5), l'animal s'en sert comme de base ou de moule, la recouvre de fils de plus en plus serrés, et donne ainsi petit à petit à sa loge la forme et la solidité définitives ; les plantes inférieures au milieu desquelles la loge se trouve établie, se mul- tipliant avec la rapidité qui leur est propre, l'enveloppent bien- tôt en entier. On pourrait se demander comment, au début de la construc- tion, lorsque les mailles du réseau sont encore grandes, le gaz ne se divise pas pour traverser le filet qui le recouvre ; mais voici à ce sujet une expérience bien simple que j'ai imaginée. Si l'on forme avec de la mousseline grossière, où conséquemment les fils sont très-espaces, un petit nouet ou sac fermé, de la capacité de 1 à 2 centimètres cubes, et nécessairement plein d'air, puis qu'on plonge ce nouet dans l'eau, en l'empêchant, par un fil fixé à un poids, de remonter à la surface, on verra l'air rester renfermé dans le nouet comme dans un vase clos de toutes parts, jusqu'à la destruction du tissu par la putréfaction : les mailles de la mousseline que j'ai employée formaient des carrés d'un millimètre de côté. Quant à la théorie du phénomène, j'en par- lerai dans la seconde partie de cette note. Je n'ai pas été assez heureux pour voir construire le nid supé- rieur ou émergeant en partie, et qni doit contenir les œufs. Il me paraît simple d'admettre que l'Argyronète s'y prend comme dans le premier cas, avec cette différence qu'elle établit ses fils peu au-dessous de la surface de l'eau, et qu'elle donne aux parois l'argyronète aquatique. 551 de la nouvelle demeure une épaisseur beaucoup plus grande. Quand l'air que l'animal y accumule s'y trouve eu quantité suf- fisante, il fait monter le fond de la cloche à quekjues millimètres au-dessus de la surface, les plantes aquatiques qui servent de points d'attache cédant plus ou moins à la traction des fils. L'Argyronète dépose, comme nous l'avons dit, ses œufs, au nombre de 80 à 90, dans la partie supérieure du nid ; ils sont entourés d'une enveloppe commune en forme de sac, blanche comme les parois du nid lui-même, et aussi solide que celle-ci ; le tissu de ce sac est lisse au dehors, et muni au dedans de fils fins s'entrecroisant entre les œufs et les maintenant en place. L'animal va se poster ensuite dans la chambre inférieure la tête en bas, près de l'ouverture ; la surveillance continuelle qu'il exerce alors sur les œufs, surveillance qui est du reste commune à beaucoup d'espèces d'Arachnides, a été observée pour la pre- mière fois chez l'Araignée aquatique par Clerck (1). Remarquons que les œufs sont constamment entourés d'air, tout le nid étant rempli de ce gaz ; leur développement est donc aérien comme la vie de l'animal parfait, lequel, bien que passant son existence dans l'eau, s'entoure d'une couche d'air perma- nente par un procédé qui fait le sujet principal de la seconde partie de ce travail. § 3. — Les œufs, dont nous allons poursuivre maintenant les métamorphoses après la ponte, sont demeurés légèrement ovoïdes, mais s'éloignent encore beaucoup de la forme allongée de ceux des Oribates et des Scorpionides ; ils sont plus denses que l'eau, car ils tombent au fond de ce liquide. J'ai dit que, dans les œufs non encore pondus, les cellules du blastoderme ne présentent pas de noyau ; cet état des cellules persiste après la ponte. On croit cependant voir apparaître, à l'intérieur de cha- cune d'elles, une ou plusieurs vésicules n'ayant souvent que l'apparence de taches claires; mais ces taches, signalées par (i) Cité par de Geer, Mémoire pour servir à l'histoire des Insectes, Stockholm, 1778, p. ai2. 352 F. PLATEAr. Rathke (1) dans les œufs de l'Écrevisse, ne sont qu'une illusion, et résultent probablement du dédoublement du blastoderme en deux feuillets ; je me suis, du reste, assuré de l'absence de noyau dans le feuillet externe, en isolant sous le microscope les cellules (jui le composent. A partir de la ponte, le développement s'effectue avec une vitesse extraordinaire, jusqu'à l'instant de l'apparition des membres de la jeune Araignée, pour se ralentir ensuite beau- coup jusqu'au moment de l'éclosion. Ainsi que chez les autres Articulés, on aperçoit bientôt à la surface du blastoderme, vers le milieu de la longueur de l'œuf, une série de cellules de grandes dimensions, contrastant par leur couleur obscure avec les cel- lules normales qui les environnent. Ces cellules sont générale- ment de forme très-allongée, et groupées d'abord comme au hasard; elles se juxtaposent ensuite d'une manière régulière, pour constituer une bande obscure s'étendant sur une des faces de l'œuf, à peu près d'un pôle à l'autre ; leur nombre n'est jamais grand et ne dépasse guère dix. La bande qu'elles forment est le premier vestige de la lame ventrale de l'embryon, lame sur laquelle vont se développer les membres de la manière sui- vante : il apparaît à sa surface cinq lignes obscures transver- sales, d'abord peu distinctes, fort étroites et fort courtes ; ces lignes croissent rapidement, et si l'on observe de profil la por- tion de l'œuf où ellesse trouvent, on voit qu'elles font saillie sur le blastoderme, mais d'une quantité, relativement faible (fig. 3). Ce sont ces lignes qui donnent naissance aux pattes et aux palpes ; mais comment? Des physiologistes admettent que, chez les Arti- culés en général, ces saillies prennent la forme de véritables cylindres transversaux, dont chacun se scinderait ensuite en deux parle milieu; chacune de ces moitiés, continuant à adhé- rer à l'embryon par sou extrémité la plus éloignée de l'axe gé- néral du corps, relèverait petit à petit celui de ses bouts devenu libre, et, sous la forme d'une protubérance cylindrique, cousti- (1) Voyez l'article que Rathke a écrit sur le développement de l'Écreviss^dans le Traité de physiologie de Burdach, traduction de Jourdau (Parie, 1838, t. III, p. 106). ARGYRONÈTt: AQUATIQUE. S53 tuerait le premier rudimentd'une patte. Le travail de Herold (1) a probablement concouru pour une grande part à l'établisse- ment de cette opinion, quant à ce qui regarde les Arachnides en particulier ; il est évident, d'après sou texte et ses planches, que Herold n'a vu les membres que lorsqu'ils étaient déjà formés, et n'a pas saisi l'instant de leur apparition, Rathke, qui s'est occupé un peu plus tard du développement du Scorpion, soupçonne avec r.aison que la naissance des pattes chez les Araignées a lieu de la même manière que chez lesScor- pionides (2). Ainsi que je m'en suis assuré par de nombreuses observations, la supposition de Rathke se justifie complètement chez l'Argyronôte : loin de se façonner en cylindres, les saillies restent stationnaires, on dirait presque qu'elles s'effacent un peu. A chacune de leurs extrémités correspondantes aux bords de la lame ventrale, se montre un point obscur (fig. ih) qui s'ac- croît rapidement, prend d'abord la forme d'une excroissance hémisphérique, puis d'un tube qui, s' allongeant de plus en plus, pénètre dans la zone remplie par l'albumen, atteint presque la face interne duchorion, et, seulement alors, se recourbe vers la lame ventrale (fig. 15 et 16) ; les extrémités libres de ces appen- dices, qui sont les rudiments des pattes, finissent ainsi par se croiser deux à deux sur la ligne médiane (3). Chaque patte com- mence, comme je viens de le dire, par constituer un simple tube ; ce tubQ, arrondi à son extrémité et rempli de granula- (1) Untersuchungen ûberdie Bildungsgeschichte der wirbel/osen Thiere. Erstcr Theil, Spisnen. Maibourg, 1824, p. 23, § 16. (2) Voyez son article sur le développement des Arachnides dans Biirdach, op. cit., t. III, chap. IV, p. 102. (3) Les observations qui précèdent sur le développement de» pattes paraîtront peut- être étranges ; qu'on nie permette de transcrire en leur faveur quelques lignes de la page 14 du Mémoire, déjà cité, de Guil. de V^'^ittich, mémoire qui a pour objet des gcnr, s d'Arachnides terrestres, tels que tes Lijcosaet Tegeneria. «Sicuti vero tum pro- minentiœ alise quinque a lateribus annulorum exeunt, atquc prima désignant palporuni pcdumquc \estigia, eniincntiœ primi capilis annuli mandibulis respondent. Si vero paulo post partem pectoralem embryonis intueris, quinque columellas seu trabeculas in utroque latere vides, quee pedum primordia significant atque fequali fere latitudine deorsum et introrsum convergunt, qu?e dum superiora inferioribus longitudine valde antecedunt, sicuti Heroldiusjam commémorât costarum spcciem prie selerunt.» 5'= série. Zool. T. VU. (Cahier n" 6.) 3 . 23 354 F. PL.iTKAU. tions, est compléleineiit privé d'articulations. Toutes ces trans- formations, V compris l'apparition de la lame ventrale, s'effec- tuent en quinze ou vingt heures. Jusqu'ici, en fait d'appendices externes, je n'ai parlé que des pattes ; les palpes subissent exactement les mêmes phases et aux mêmes époques ; quant aux chélicères, alors que les pattes ne sont encore représentées que par des points obscurs, on parvient déjà à distinguer l'extrémité céphalique de l'embryon, laquelle se décèle à l'observateur par deux petites lignes courbes et fon- cées, qui sont les premiers vestiges des chélicères; celles-ci se dessinent et s'allongent très-vite, et, entre leurs bases, se voient bientôt deux petites masses transparentes, presque des cellules, qui sont les mâchoires. En même temps le vitellus se condense des deux côtés d'une ligne claire, s'étendant des mâchoires à l'extrémité opposée de l'embryon; cette ligne claire est le tube digestif en voie de formation. Lorsque les pièces de la bouche, les pattes, etc., sont entière- ment ébauchées, le vaisseau dorsal commence à se montrer, comme chez les autres Aranéides, sous laformed'un tube faisant saillie le long de la ligne médiane dorsale de l'animal, et rempli d'une colonne liquide immobile; alors le tube digestif est en- tièrement développé et l'ouverture anale existe. La couleur de plus en plus foncée de l'embryon rend bientôt les observations difficiles, aussi n'ai-je rien vu de l'apparition du système ner- veux; l'espace que les yeux occupent sur le front se décèle par une bande obscure. Les autres transformations ne portent plus que sur des détails ; certaines parties restent relativement sta- tionnaires, comme les pattes et les palpes qui, tout en s' allon- geant, continuent pendant longtemps encore à manquer d'arti- culations. Dès que l'Argyronète est dessinée dans sa forme générale, on voit très-facilement, là où sa surface présente des angles rentrants, que l'animal est entouré tout entier d'une membrane très-fine ; ce sont probablement les derniers vestiges de cette membrane, qui, persistant après l'éclosion, enveloppe- ront pendant quelque temps les chélicères et les mâchoires. De la ponte à l'éclosion, il se passe ordinairement de huit à dix jours. ARGYRONÈTE AQUATIQUE. 355 § /i. — Lorsque les jeunes Argyroiiètes sortent des œufs, loin de pouvoir déjà circuler librement, elles restent enfermées dans la chambre supérieure du nid pendant longtemps, quelquefois même pendant toute une semaine ; cette réclusion forcée est basée sur des raisons sérieuses : en premier lieu, et bien qu'on ait observé le contraire chez la plupart des autres espèces, tous les membres sont encore mous et privés d'articulations, excepté à la hanche et au trochanter ; lorsque l'animal fléchit une patte, ce n'est jamais sans rides nombreuses dans le derme, là oij les articulations apparaîtront plus tard. En second lieu, comme chez tous les Aranéides de cet âge, les chélicères et les mâchoires sont entourées d'une fine membrane qui s'oppose à leurs mouve- ments; enfin, et là est la cause principale, l'animal est encore totalement dénué de poils ; je montrerai, dans la seconde partie de ce travail, que ceux-ci lui sont indispensables pour qu'il puisse s'entourer dans l'eau de la couche d'air nécessaire à sa respiration ; aussi, lorsqu'on plonge dans l'eau une Argyronète immédiatement ou peu de temps après sa sortie de l'œuf, elle se mouille très-bien et meurt noyée. Chez d'aussi jeunes individus, l'abdomen est encore rempli de matière vitelline ; cette matière pénètre môme dans le thorax sous la forme de deux prolongements courts. Les téguments du corps sont alors si transparents, qu'en aplatissant légèrement ce dernier entre deux lames de verre et l'observant au microscope, on y voit non-seulement tous les organes internes, mais même on y distingue parfaitement le phénomène de la circulation : le cœur fait de quatre-vingt-cinq à quatre-vingt-dix pulsations par minute ; le sang, chassé en avant, contourne l'estomac sous la forme de deux courants, qui se subdivisent ensuite, et pénètrent par branches latérales dans tous les membres; le liquide revient de ceux-ci au cœur, surtout par la face dorsale. L'irrégularité de la course des globules et l'absence de vaisseaux visibles per- mettent de supposer que les quelques troncs vasculaires que doit posséder plus tard l'animal parfait n'existent pas encore. La jeune Argyronète, à l'âge où nous l'examinons, n'offre aucune trace de crochets à l'extrémité des membres et des 356 F. PLATEâU. palpes; les cluMicères, énormes en proitortion de la tête, sont l'euversées sous le thorax et immobiles. La coloration est assez pâle, le thorax et les pattes sont bleus, les yeux pourpres et l'abdomen jaune. Peu à peu, à mesure que l'animal croît, il prend des teintes plus obscures, et, au moment de quitter le nid, alors qu'il a 2"'", 5 de longueur, il est entièrement d'un gris foncé. Pendant cet accroissement, les chélicères sont restées stationnaires; de sorte qu'elles ont enfin des proportions nor- males, et l'abdomen s'est couvert de poils; les articulations ont apparu aux membres, mais, même lorsque le nid est abandonné, les tarses et les palpes sont encore privés de crochets. Tous les individus quittent-ils en même temps la demeure maternelle? Je ne le pense pas ; je ne puis, il est vrai, me baser à cet égard que sur une seule observation ; la voici : en ouvrant la chambre supérieure d'un nid que je croyais vide, j'y ai trouvé une seule Argyronète d'une taille un peu plus grande que celle des jeunes sur le point de commencer leur vie active ; cette taille me fit soupçonner que c'était un mâle, car, dans cette espèce, le mâle adulte est, comme on le sait, à peu près double de la femelle ; bien que les organes génitaux ne fussent pas en- core développés, la forme des palpes, plus courts et plus trapus que ceux que j'étais habitué à rencontrer, vint confirmer ma supposition. Il n'y aurait donc qu'un mâle par couvée, et il ha- biterait seul le nid longtemps après le départ des femelles ; ceci pourrait expliquer pourquoi, tandis que les femelles d'Argyro- nètes sont si communes dans les localités oîi l'espèce se ren- contre, les mâles y sont, au contraire, fort rares. Une fois libres, les petites Argyronètes, grâce cà leur abdomen velu, s'entourent d'une couche d'air, et se construisent chacune une petite loge fort simple, composée d'une bulle d'air de 3 ou /i millimètres de diamètre, retenue par un tissu invisible tant il est fin. Elles ne se tiennent pendant longtemps qu'à une faible piofondeur, l'enveloppe d'air qu'elles entraînent, et qui est plus considérable, relativement à leur volume, que chez les Argyro- nètes adultes, opposant probablement trop de résistance à leur descente. Elles se réunissent souvent à plusieurs pour attaquer ARGVRONÈTb: AQUATIQUt:. 357 les Mouches ou autres Insectes qu'on leur donne, car cette espèce est essentiellement chasseuse ; quoi qu'on en ait dit, leurs loges ne peuvent en aucune manière servir de piège, l'air qu'elles contiennent les rendant trop visibles. L'accroissement des jeunes Ârgyronètes est très-lent; les cro- chets des tarses n'apparaissent que quinze jours environ après que les animaux ont quitté le nid maternel, et, un mois et demi après cette époque, la longueur du corps n'est encore que de o millimètres environ. Les Argyronètes nées dans mes bocaux étant mortes lors- qu'elles avaient la taille que je viens de citer, je n'ai pu m'assu- rer du temps nécessaire à l'accroissement complet. II § 5. — L'Argyronète possède, comme la généralité des Ara- chnides pulmonaires, deux poumons et un système trachéen bien développé ; mais ses trachées n'appartenant pas à la catégorie des branchies trachéales signalées par Dugès chez les Eydrachna, branchies susceptibles d'extraire l'air dissous dans l'eau, l'Argyronète doit respirer l'air en nature. On sait qu'à cet effet elle s'entoure partiellement d'une couche de ce gaz, et tout observateur qui a tenu cette espèce en captivité l'a vue renou- veler sa provision; mais je ne crois pas que personne, depuis de Lignac, se soit enquis de la cause qui fait adhérer si fortement l'air en couche épaisse à l'abdomen de l'animal, malgré la viva- cité des mouvements de celui-ci, et la faible densité du gaz, le- quel doit constamment tendre à monter à la surface de l'eau. Les parties du corps de l'Arachnide recouvertes d'air sont toute la surface de l'abdomen, ainsi que la face ventrale du thorax ; la face dorsale de ce dernier segment et les pattes, excepté à leur base, sont nues. L'Argyronète nage, comme on sait, sur le dos ; la tendance de l'air qui l'enveloppe à monter porte ainsi ce gaz en plus grande quantité vers les ouvertures respiratoires des poumons et des trachées placées sur la face ventrale du corps. Lorsque, pour renouveler sa provision, l'animal se rend à la 358 F. PLATEAU. surface de l'eau et émerge verticalement son abdomen, en tout ou en partie, on est témoin des faits suivants : l'abdomen est mat et sec, et à l'entour la surface de l'eau est creusée, comme dans le cas où un corps solide, que l'eau ne mouille pas, est partielle- ment plongé ; puis, quand l'Argyronète se retire sous la surface, le creux s'approfondit, comme un entonnoir liquide plein d'air au fond duquel se trouverait l'Arachnide ; cet entonnoir s'étrangle tout à coup brusquement au-dessus des filières, et la surface de l'eau redevient plane ; mais le ventre de lÂrgyronète est entouré d'une couche nouvelle d'air qui y est restée adhérente. Si, par hasard, dans cetteopération, l'Araignée a émergé, soit une patte, soit une partie dorsale du thorax, l'eau se relève le long de cette partie, comme dans le cas d'un corps mouillé. On peut donc dé- duire de tout ceci que les parties du corps de l'Argyronète aux- quelles l'air adhère sont celles qui ne se laissent pas mouiller. Comment cette propriété de s'entourer d'une couche dair est- elle obtenue? De Lignac (1), et plus tard Latreille (2), qui l'a pour ainsi dire copié, admettent qu'une graisse ou un vernis sécrété par l'Arachnide recouvre les portions destinées à recevoir la couche d'air. Cette hypothèse a été suggérée évidemment par une par- ticularité du même genre propre aux oiseaux aquatiques. Les expériences nombreuses que j'ai faites à ce sujet montrent ce- pendant que l'opinion des auteurs ci-dessus n'est pas exacte, et qu'il faut attribuer la propriété si remarquable de l'Argyronète à une tout autre cause. Il est évident, en premier lieu, que si un vernis, une huile ou une graisse recouvrent réellement certaines parties du corps de l'Argyronète, on ne réussira jamais à mouiller ces parties, môme après la mort de l'animal. Pour éclaircir ce premier pomt, j'ai tué une Argyronète en lui enlevant la partie antérieure du thorax, et j'ai plongé immédiatement le reste dans l'eau. Comme chez l'animal vivant, l'abdomen s'est recouvert d'une couche d'air ; (1) Op. cit., p. 36 et suiv. (2) Histoire générnle et particulière des Crustaré'i et des Insectes, Paris, an X, t. I, p. 221. ARGYRONÈTE AQUATIQUE. 359 mais l'Araignée ayant été laissée dans l'eau pendant six ou huit heures, la couche de gaz a peu à peu disparu, soit en se dissol- vant dans l'eau, soit autrement ; et lorsque j'ai retiré le corps de l'animal, j'ai pu m'assurer qu'il était parfaitement mouillé, si bien que, replongé dans le liquide, il ne s'enveloppait plus d'air. Gomme on pourrait supposer que l'eau, après la disparition de l'air, avait altéré la couche graisseuse admise par de Lignac, ou même, ce qui est difficile à croire pour un temps aussi court, que l'Arachnide avait subi un commencement de décomposi- tion, j'ai fait l'essai suivant : j'ai plongé une Argyronète succes- sivement dans l'éther et dans l'alcool, en la laissant quelque temps dans chacun de ces deux liquides^ pour enlever toute trace de graisse ou de vernis, s'il y en avait ; puis ayant fait sé- cher l'animal à l'air libre, sur du papier à filtre, pendant une heure environ, et ayant rendu autant que possible aux poils leur position normale à l'aide d'une aiguille, j'ai constaté en plon- geant dans l'eau le corps ainsi préparé, qu'il se recouvrait d'air comme avant l'action de l'éther et de l'alcool ; seulement le gaz n'adhérait qu'aux endroits oii les poils avaient été bien re- dressés. Ces deux expériences se confirment l'une l'autre, et montrent, me semble-t-il, complètement que l'hypothèse d'un vernis ou d'une graisse est inadmissible. J'espère prouver que l'adhérence d'une couche d'air au corps del'Ârgyronète s'explique très-bien en attribuant aux poils fins qui recouvrent celui-ci la cause unique du phénomène, sans qu'il soit nécessaire de supposer ces poils gras ou résineux. Avant d'aller plus loin, examinons quelle est la structure et la disposition des poils de notre Arachnide. Les poils des portions qui se recouvrent d'air offrent les particularités suivantes : les poils de l'abdomen sont d'une ténuité extrême, leur diamètre est d'environ 1/1 80" de millimètre, et leur longueur varie entre 1/6' et 1/3" de millimètre; ils sont garnis de barbules courtes et très- fines sur trois de leurs arêtes. Ces poils sont fournis, et donnent à l'abdomen un aspect velouté; ils ne sont pas disposés d'une manière uniforme, mais sont groupés la plupart sur de 360 F. PLATEAU. légers replis de la peau en forme de saillies; ces saillies des- sinent, sur le dos surtout, des lignes transversales visibles seule- ment à la loupe. A la face inférieure du thorax, les poils garnissent les hanches des pattes et la base des palpes ; ils sont fournis, mais privés de barbules ; il en est de même de ceux qui garnissent le bord interne des cuisses postérieures. Quant aux poils des autres parties du corps, comme la tète, les chélicères, les membres dans leurs articles terminaux, ils sont rares, lisses et plus roides. On voit donc que les poils des parties où se fixe la couche d'air ont des dispositions spéciales. Maintenant quel rôle jouent- ils quand l'Arachnide est sous l'eau? Dans les conditions ordi- naires, la couche d'air réfléchit tant de lumière et présente un tel éclat, qu'il est impossible de rien voir distinctement; mais si l'on plonge l'animal vivant dans un tube de verre mince de petit diamètre (1 centimètre), plein d'eau, et qu'on observe la couche d'air de l'Arachnide avec une forte loupe, on reconnaît qu'en réalité cette enveloppe n'est pas unie dans toute son éten- due : elle est hérissée d'une multitude de petits cônes brillants, disposés assez irrégulièrement et formés par des soulèvements partiels de la couche d'air, que déterminent des poils ou des faisceaux de poils placés sur les saillies de la peau dont nous avons parlé ; ces cônes paraissent un peu arrondis à leur sommet. Un grand nombre de poils produisent donc des saillies dans la surface générale de la couche d'air, et divisent pour ainsi dire cette surface en une multitude de parties. Il y a cependant des portions où les cônes saillants font défaut sur une plus grande étendue; tels sont l'intervalle entre l'abdomen et les hanches de la dernière paire de pattes, le sillon entre l'abdomen et la partie dorsale du thorax, enfin le dessous du thorax ; dans chacun de ces endroits, l'air forme une couche unie, convexe et limitée sur ses bords par les poils des organes voisins. Pour essayer de découvrir la cause de l'adhérence de la couche d'air, j'ai fait les expériences suivantes : Si l'on plonge dans l'eau, verticalement et avec lenteur, un poil quelconque, poil de Blaireau, soie de Porc, etc., à l'état ARGYRONÈTE AQUATIQUE. S61 naturel, dégraissé par l'éther, ou rendu gras à l'aide d'un peu d'huile qu'on a essuyée ensuite, il déprime d'abord légèrement le liquide à son entrée, et la dépression persiste tant qu'il des- cend ; mais si on le maintient stationnaire, il se mouille bientôt, et l'eau s'élève légèrement le long de sa surface. On peut mul- tiplier l'action du poil en employant un pinceau ; dans ce cas, que le pinceau soit à l'état naturel et sec ou un peu gras, il dé- prime très-fortement le liquide, et, quand il est plongé, ren- ferme une notable quantité d'air dans son intérieur ; mais cet air s'échappe petit à petit, et le pinceau se remplit d'eau. Ces quelques expériences préalables nous montrent que les poils sont des corps parfaitement susceptibles de se mouiller, et que les graisses n'apportent guère de modification appréciable à cette propriété. Si, au lieu de plonger le pinceau dans l'eau, les poils en avant, on l'enfonce en commençant par le manche, on constate qu'il s'emplit d'air comme dans le cas précédent ; mais cet air se termine supérieurement par une surface brillante, légère- ment convexe, traversée par les extrémités des poils ; autour de chacune de ces extrémités, la surface de l'air est légèrement creusée en cône. Cependant, malgré l'adhérence que la masse d'air semble manifester ainsi pour les poils, au bout d'une mi- nute environ une portion de l'air se détache sous forme de bulle, puis une seconde, et après une trentaine de minutes le pinceau est privé de gaz. On empêche cette ascension de l'air, due évi- demment à la poussée hydrostatique de l'eau, en entourant préalablement le pinceau d'un cylindre de papier ou de toute autre substance qui se mouille facilement; ce cylindre ne doit pas serrer les poils, et les extrémités de ceux-ci doivent dépasser un peu son orifice. Avec ces précautions, la nappe d'air persiste indéfiniment, mais autour de l'extrémité de chaque poil elle est encore façonnée en cône creux. Voici, je pense, l'explication de ces phénomènes : On sait, d'après les curieuses recherches de M. Duprez (1), que la sur- (1) Mémoire sur un cat particulipr d'équilibre des liquides, V et 2* partie [Mém. 362 F. PLATEAU. face de contact entre l'air et un liquide présente une stabilité ou résistance à la déformation extrêmement grande, lorsque l'éten- due de cette surface est suffisamment petite ; or, dans l'expé- rience du pinceau, on a mie surface ou plutôt une réunion de surfaces de ce genre ; je veux parler de la surface générale de séparation entre l'air renfermé dans le pinceau et le liquide dans lequel ce dernier est immergé. Quand le pinceau n'est pas entouré de son tube de papier, l'eau s'attacbe aux poils exté- rieurs sur toute leur longueur, ainsi qu'aux extrémités des poils intérieurs, et la surface générale de séparation de l'air et de l'eau se trouve ainsi présenter un grand nombre de lignes et de points d'adhérence qui la subdivisent ; or, d'après le principe rappelé plus haut, elle acquiert par là une grande stabilité, et ce n'est que graduellement et avec peine que la poussée hydrosta- tique déloge la petfte masse d'air. Enfin, avec l'addition du tube de papier, l'adhérence s'établit sur tout le bord supérieur de celui-ci, et en outre la poussée hydrostatique ne peut plus agir ; on comprend donc qu'alors l'équilibre se maintienne indéfini- ment. Dans cette théorie, il suffit, on le voit, que la masse d'air ait une étendue assez petite, et des limites susceptibles de se mouiller ; voici à cet égard une autre expérience analogue à la précédente, mais dont les conditions se rapprochent davantage de celles de l'Argyronète : Si, sur une plaque de verre, on fixe verticalement, à l'aide de cire à cacheter, une série de poils courts rapprochés, disposés en cercle, le cercle ayant 6 à 8 mil- limètres de diamètre, puis qu'on plonge cet appareil dans l'eau, une petite masse d'air légèrement convexe remplit tout l'espace limité par la couronne poilue, et y adhère avec tant de force qu'elle résiste à des mouvements et à des secousses assez consi- déraiiles. Cette expérience rend raison de l'adhérence de la lame d'air au thorax de l'Argyronète, lame dont le contour est déter- de l'Acad. roijale de Belgique, t. XXVI et XXVIII). Noie sur la cause qui s'oppose à l'introduction d'un liquide dans un vase à orifice étroit {Bull, de l'Acad. royale de Bcl' gique,{. XVI, II" 6). ARGYnONÈTE AQUATIQUE. o63 miné, comme nous le savons, par les poils des hanches des pattes. Si l'on emploie un corps sphérique velu, on comprend qu'un phénomène analogue devra se produire, la surface de la lame d'air étant en quelque sorte divisée par les extrémités des poils en petites surfaces partielles ; c'est aussi ce que j'ai observé : un fragment de peau de Lapin dégraissé par l'élher, et dont on a coupé les poils fort courts, puis roulé sur une petite boulette de liège, par exemple, se recouvre, lors de son immersion dans Teau, d'une belle couche d'air; il en est de même d'une bou- lette d'ouate et d'une boulette de velours. Dans ces dernières expériences, les corps plongés peuvent être déplacés sous l'eau avec une certaine vitesse, sans perdre leur enveloppe gazeuse, et semblent représenter assez bien un abdomen d'Argyronète dans les mêmes conditions. Quand on les examine à la loupe, on voit, comme dans le cas du pinceau, que la surface de la lame d'air, là où des poils isolés la traversent, est creusée de petits cônes rentrants; mais on remarque aussi beaucoup de petits cônes saillants connue chez l'Argyronète, et là on constate que plusieurs poils s'entrecroisent. Ces ensembles de poils forment ainsi autant de petites cages fermées du haut, et dans lesquelles l'air est maintenu par l'adhérence que l'eau environnante con- tracte avec les poils qui les composent. C'est en petit ce que nous avons vu se produire au début de la construction de la loge de l'Argyronète, et dans l'expérience du nouet (§ 2). La grande similitude d'nspect entre les cônes saillants dont je viens de parler et ceux qu'on observe sur une échelle plus mi- nime chez l'Argyronète permet d'admettre que ces derniers sont dus à la même cause, c'est-à-dire à l'enchevêtrement de petits faisceaux de poils. La disposition barbelée des poils de notre Arachnide facilite d'ailleurs cet enchevêtrement. En résumé donc : r Le maintien d'une lame d'air autour de l'abdomen de l'Argyronète est dû non à une graisse ou à un vernis, mais à ce que de petits faisceaux de poils enchevêtrés, faisant saillie au-dessus de la surface générale de la couche d'air et renfermant eux-mêmes de l'air qui fait continuité avec *àGU F. PLftTEAU. cette couche, constituent autant de points d'adhérence qui sub- divisent en quehjue sorte la surface générale de l'enveloppe, et lui donnent ainsi de la stabilité. 2" La fixation d'une lame d'air continue au-dessous du thorax a pour cause et la faible étendue de cette lame, et l'adhérence de l'eau aux poils qui en constituent les limites (1). § 6. — Maintenant que nous avons montré à quelle disposi- tion particulière l'Arg-yronète doit la propriété de s'entourer d'une couche d'air permanente, il nous faut éclaircir une autre question : lorsque l'animal construit son habitation ou en renou- velle la provision gazeuse, comment s'y prend-il pour apporter de la surface de l'eau une masse d'air supplémentaire? De Lignac (2), trompé par des observations erronées, avait cru voir que l'Argyronète emplissait son appareil respiratoire de la plus grande quantité d'air possible, puis expirait cet air par l'ouverture génitale en entrant dans sa demeure. Il n'est pas be- soin, je pense, de réfuter une théorie aussi peu vraisemblable. D'après mes observations, le procédé de l'Arachnide est des plus simples, et tout à fait d'accord avec les faits exposés plus haut touchant la couche d'air générale : au moment où l'Argy- ronète va quitter la surface de l'eau, elle écarte assez fortement ses cuisses postérieures, lesquelles sont garnies de poils nom- breux, ainsi que je l'ai dit, et lorsqu'elle plonge, une masse d'air additionnelle unit, de chaque côté de l'abdomen, la couche ga- (i) La présente note était déjà livrée à l'impression lorsque j'eus connaissance d'une notice de M. Wesmael, intitulée : Sur la respiration de quelques Insectes qui vivent sous l'eau [Bull, de l'Acad. royale de Belgique, t. I, 1835, p. 219). Le savant entomologiste indique comme origine de ses recherches les ol)scr\alions qu'Audouin lit sur le Blemus fulvescens (Curtis) {Observations sur un Insecte qui passe une grande partie de sa vie sous l'eau; Nouvelles Anrudes du Muséum, t. III, 1834, p. 117). Dans ce mémoire, qui avait échappé à mes investigations, Audouiu attribue déjà aux poils dont le Blemus est revêtu la propriété que possède ce Carabique de s'envelopper sous l'eau d'une couche gazeuse, mais il ne cherche pas à expliquer comment les poils ont ce pouvoir. Bien que l'opinion émise par Audouin ôte, en un point, quelque chose à la nouveauté de mou travail, je m'estime heureux de trouver un appui itans lesredierches d'un natu- raliste aussi éminent. (2) Op. cit., p. 36. ARGYRONÈTE AQUATIQUE. 3G5 zeuse ordinaire à la face interne des cuisses. En naa;eant pour re- gagner sa demeure, l'animal ne fait de mouvements qu'avec ses trois paires de membres antérieures. Quant à ce qui se passe en- suite dans la loge ou dans le nid, il est impossible de s'en assurer ; mais on est en droit de supposer que l'Arachnide rapproche ses cuisses de son corps et chasse ainsi les portions de gaz dont nous avons parlé. En tout cas, lorsque l'animal ressort, ses cuisses postérieures ont une position normale, et la quantité d'air logée entre celles-ci et l'abdomen est relativement insignifiante. Des auteurs se sont inquiétés de la fiiçon dont l'Argyronète adulte échange contre de l'air pur le gaz vicié de sa demeure, et oubliant que celle-ci est fixée solidement aux corps environ- nants, ont supposé que l'animal la retournait (1) . Il est, je crois, beaucoup plus simple d'admettre que le renouvellement de l'air s'effectue de la manière suivante : Chaque fois que l'Argyronète quitte sa demeure, le gaz qui l'enveloppe est nécessairement de l'air vicié qu'elle a entraîné, et qui se trouve remplacé à la sur- face de l'eau par de l'air pur ; cette couche nouvelle se mélange aux gaz de l'habitation dès que l'Aranéide rentre dans celle-ci, et l'on comprend qu'un nombre suffisant de voyages aura fina- lement pour résultat de renouveler entièrement l'atmosphère intérieure, ou, tout au moins, de lui rendre de temps en temps les propriétés respirables qu'elle aurait perdues. Cette supposition paraît expliquer, en partie, pourquoi l'Ar- gyronète construit près de la surface sa seconde demeure, c'est- à-dire le nid où elle doit déposer ses œufs; en effet, si la cloche était placée plus bas, les œufs sur lesquels veille l'Arachnide risqueraient fort d'être dévorés par les Insectes aquatiques, pen- dant le temps que dureraient les doubles voyages du nid k la sur- face et de la surface au nid. Quant à la première demeure, on peut admettre que l'animal l'établit profondément pour éviter qu'elle soit prise dans la glace pendant l'hiver, et, de plus, pour (1) Latrcillc, à l'arficle Argyronéte, Dictionnaire d'histoire naturelle, par une Société de naturalistes. Paris, 1816, t. W, p. 525, et presque tous les auteurs qui ront suivi. â66 F. PLAIEAV. se trouver mieux à portée de saisir au passage les Insectes et les Crustacés, surtout les Aselles, dont il fiiit sa nourriture. De Geer (1) assure avoir observé que, vers le commencement de décembre, l'Argyronète s'enferhie dans sa loge dont elle bouche l'ouverture. Cette assertion ne s'est pas confirmée à l'égard des individus que j'ai gardés en captivité ; cela peut tenir à la température, qui ne descend pas assez bas dans l'intérieur des maisons habitées. Sans contester absolument ce que de Geer avance à ce sujet, je concevrais cependant avec difficulté com- ment l'animal pourrait rester ainsi confiné pendant l'hiver dans un air rapidement vicié, lorsque, pendant la belle saison, il ma- nifeste un si grand besoin d'air pur par ses fréquents voyages à la surface de l'eau; à moins qu'il ne subisse une sorte de som- meil hivernal. Comme d'après ce que nous avons vu, aucune graisse, aucun vernis ne recouvre le corps de l'Argyronète, si cette dernière naissait dans l'eau, elle serait mouillée de prime abord, et aurait beau émerger son abdomen hors du liquide, jamais l'air n'y adhérerait, les intervalles entre les poils étant remplis de liquide. Pour ce motif, la nature a fait naître l'animal dans un milieu plein de gaz, la poche supérieure du nid ; de cette manière, dès que les poils de la jeune Argyronète sont suffisamment déve- loppés, une couche d'air demeure autour d'elle lorsqu'elle plonge dans l'eau. § 7. — Revenons à l'expérience du nouet de mousseline que j'ai décrite à propos de la construction du nid de l'Argyronète : la surface générale de l'air renfermé dans le nouet se trouve divisée ici encore en portions de petite étendue; chacune de ces petites surfaces partielles est limitée par le contour mouillé d'une maille, et possède, par suite, une stabilité que la poussée hydro- statique ne peut surmonter. C'est évidemment par la même raison que les mailles encore larges du réseau naissant construit par l'Argyronète retiennent la bulle d'air. (1) Op. cit., p. 311. ARGYRONÈTE AQUATIQUE. 367 On peut faire une expérience en quelque sorte inverse de la précédente, et qui m'a paru assez curieuse : On tend sur l'orifice d'un vase plein d'eau un morceau de tulle à larges mailles; on pose une plaque de verre par-dessus, puis on retourne le tout en maintenant la plaque contre le bord ; si l'on fait ensuite glisser la plaque horizontalement de manière h laisser le tulle à décou- vert, on voit l'eau rester suspendue en totalité dans le vase, tant que l'orifice de ce dernier reste bien horizontal ; pour peu qu'on l'incline, le liquide s'écoule tout d'un coup. L'expérience m'a réussi même avec un vase dont l'orifice avait un diamètre de 10 centimètres. § 8. — Certains Insectes aquatiques, on le sait depuis long- temps, sont partiellement revêtus sous l'eau d'une couche d'air brillante analogue k celle de l'Argyronète : les Notonectes, les Hydrophiles, ont une couche de gaz àla face inférieure de l'abdo- men, et les Gyrinus entraînent souvent avec eux une petite masse d'air fixée au dernier anneau du corps. La présence con- stante de poils courts et fins aux parties du corps de ces animaux où l'air se montre, et la disposition de ces poils qui sont couchés dans un même sens, et, par suite, se touchent ou s'enchevêtrent probablement en certains endroits, de manière à former de petites cages servant de points d'adhérence pour la couche ga- zeuse, permettent d'appliquer aux Insectes cités l'explication que j'ai donnée h l'égard de l'Argyronète. Il résulte, en outre, de cette explication que tous les Insectes terrestres velus doivent s'entourer d'air quand on les plonge dans l'eau ; c'est effective- ment ce que j'ai observé : des Mouches, des Bourdons, etc., sont recouverts d'air à chaque immersion. Les propriétés des surfaces poilues nous conduiront aussi à rendre plus exacte l'explication généralement admise de la pro- priété qu'ont certains hémiptères, tels que V Hydrometra slagno- rum, le Gerris lacustris et le Gerris paludum de marcher à la surface de l'eau. En s'appuyant sur une expérience de physique qui consiste à faire flotter une aiguille à coudre après l'avoir lé- 3(i8 F. PLATEAU. gèrenient graissée en la passant simplement entre les doigts (1), on a cru pouvoir avancer que les tarses des Insectes dont nous parlons sont enduits d'une graisse ; or, l'examen microscopique montrant que ces tarses sont garnis de poils très-fms et nom- breux, et nullement de pelotes graisseuses, le phénomène trouve son explication naturelle dans tout ce que nous avons exposé : les tarses se recouvrant d'une couche d'air qui ne peut être délogée, c'est cette couche, et non la présence d'une graisse, qui les empêche de se mouiller. EXPLICATION DES FIGURES. PLANCHE 1. Fig. 1 ! . Loge ou habitation inférieure d'Argyronète encore partiellement à découvert (grandeur naturelle). Fig. 12. Loge en construction engagée dans des Z,em»n tnsulca; on. distingue vague- ment les fils dattatlie et l'on voit la traction qu'il font subir aux végétaux aqua- tiques (grandeur naturelle). rig. 13, 14, 15 et 16. Développement des membres (grossissement linéaire 30). (1) Daguin, Traite dephysique. Paris, 1855, t. 1", § 232, p. 225. NOTE LA MORT DES POISSOiNS DE MER DANS L'EAU DOUCE, Par M. BERT, Professeur de roologie a la Faculté des sciences de Bordeaux. La plupart des Poissons de mer, surtout de ceux qui habitent au large, meurent rapidement quand on les plonge dans l'eau douce, et, réciproquement, la plupart des Poissons d'eau doucu périssent très- vite dans l'eau salée. Ceci arrive non-seulement pour les Poissons, mais pour les Mollusques, les Crustacés. Il est vrai que lorsque la transition est lentement et progressive- ment opérée, on observe de remarquables résultats de tolé- rance. C'est ce que nous présentent, par exemple, dans l'état dénature, les Saumons, Anguilles, Lamproies, etc., et divers expérimentateurs, entre autres Rendant, ont obtenu de celte tolérance des exemples encore plus curieux. Mais, dans les cas de changement subit suivi de mort rapide, à quoi est due cette mort? A l'action directe du sel sur les bran- chies ou à la suppression de cette action? A la différence de composition des eaux entraînant des différences dans leur pou- voir osmotique, et, par suite, dans l'exécution des phénomènes respiratoires? Le magnifique aquarium d'Arcachon, où se conservent dans le plus parfait état de sauté les Poissons, même de haute mer, m'a permis de faire, pour m'éclairer sur cette difficulté, les expériences suivantes : Première série. — Dans divers vases cylindriques sont placés en quantité égale (un litre et demi) : 1" de l'eau douce ; 2° de l'eau douce ramenée au même degré aérométrique que l'eau de mer des bassins au moyen de sucre ordinaire. J'introduis, dans chacun de ces vases, un Griset {Sparus 5* série. Zool. T. VU. (Cohier n» 6.) * 24 370 BEnT. mendola) et un Rouget {MuUus). La moyenne des expériences me donne : Pour les Griscls : dans l'eau douce, mort après A3 minutes. — dans l'eau sucrée, — 62 minutes. Pour les Rougets : dans l'eau douce^ mort après 14 minutes. — dans l'eau sucrée, — 55 minutes. Mais les animaux sont assez mal à l'aise dans ces vases étroits; ainsi, un des Grisets placés comme témoins dans de semblables quantités d'eau de mer, est mort en cinquante mi- nutes. Je me procure donc des vases plus vastes et à surface plus étendue. Deuxième série. — Petits aquaria parallélipipédiques : Quantité de liquide U lit. 80 Résultats moyens : Grisets : eau douce, mort après 86 minutes. — eau sucrée, — 153 minutes. Rougets: eau douce, mort après Ai minutes. — eau sucrée, — 68 minutes. Le résultat fourni par les Grisets est surtout intéressant, parce que des Poissons de même espèce se sont fort bien com- portés dans les aquaria semblables et remplis d'eau de mer où je les avais conservés comme témoins, tandis que les Rougets, redoutant davautage le confinement, un de leurs témoins est mort après \0h minutes, un autre après 200 minutes. On voit, d'après ces quelques expériences, que les Poissons de mer (au moins les Spares et les Rougets) vivent notablement moins longtemps dans l'eau douce que dans l'eau sucrée, de même densité que l'eau de mer. Il est donc très-vraisemblable que la différence des densités est pour beaucoup dans la mort des animaux à respiration branchiale, transportés de l'eau salée dans l'eau douce ou réciproquement. Très-probablement encore, la différence des densités agit surtout en raison de la différence des pouvoirs osmotiques avec latiuelleelle est en rapport. Si mes Poissons ont succombé assez rapidement dans l'eau sucrée, cela tient sans doute principale- ment à ce que, à densité égale, l'eau de mer et l'eau douce MORT DES POISSONS DE MER DANS l'eAU DOUCE. 371 sucrée n'ont pas le même pouvoir osmotique ; il faut aussi l'aire intervenir d'autres facteurs, tels que la solubilité, probablement différente, de l'oxygène dans l'un et l'autre liquide. Mais comment la différence de pouvoir osmotique a-t-elle pour conséquence la mort du Poisson ? Faut-il, dans le cas du Poisson de mer transporté dans l'eau douce, attribuer sa mort à l'asphyxie consécutive à Tépaississement de la membrane branchiale, ou au gonflement par l'eau des franges branchiales, gonflement qui arrêterait la circulation? Les recherches que j'ai pu faire à ce sujet ne m'ont rien appris jusqu'ici ; mais j'espère beaucoup de celles que me permettra d'entreprendre, dans la campagne prochaine, l'installation due à la généreuse initiative de la Société scientifique d'Arcachon. Ce n'est là qu'une des mille questions que pourront soulever et résoudre ceux qui sau- ront profiter du laboratoire et des bassins qu'elle mettra si libé- ralement, à partir de l'été prochain, à la disposition des travail- leurs. Je n'ai pas seulement expérimenté sur l'eau douce, ramenée, à l'aide du sucre, à la densité de l'eau de mer ; j'ai aussi essayé, sur les mômes espèces de Poissons, l'action de l'eau glycérinée, de l'eau gommée, de l'eau chargée de carbonate de soude, dans les mêmes conditions aérométriques. Dans ces deux derniers liquides, les Poissons meurent beaucoup plus rapidement que dans l'eau douce ; l'eau glycérinée, moins dangereuse, est très- inférieure à l'eau sucrée. NOTE SUR QUELQUES POINTS DE LA PHYSIOLOGIE DE LA LAMPROIE {Petrotnyzon marinus Linn). PAR M, BERT. A. Respiration. — L'inspiration et l'expiration se font par les trous branchiaux, que l'animal soit fixé ou non. Dans ce der- nier cas, il ne fait que très-rarement arriver ou sortir l'eau par la bouche; mais ce mode de respiration lui est possible. oTi BERT. Tous les mouvements respiratoires sont simultanés pour les quatorze orifices. Il y a communication régulière entre les orifices des deux côtés; un objet de petites dimensions introduit par un orifice ressort le plus souvent du côté opposé. Au repos, la ventouse étant fixée, le nombre des inspirations est d'environ 70 par minute ; en excitant l'animal sans qu'il se détache, on obtient jusqu'à 100 inspirations; l'animal étant détaché et s' agitant énergiquement, donne jusqu'à 1 20 inspira- tions. B. Tuhe nasal. — A chaque inspiration, le tube nasal se remplit; il se vide à chaque expiration, lançant l'eau à 5 centi- mètres environ. On pourrait croire, au premier abord, qu'il existe une com- munication entre ce tube et l'appareil branchial, tant ses mou- vements sont dépendants des mouvements de celui-ci ; mais il est facile de s'assurer qu'il n'en est rien, en mettant soit l'ori- fice du tube, soit ceux des branchies hors de l'eau. G. Digestion des matières grasses. — La Lamproie sur laquelle j'ai fait mes expériences était à jeun depuis huit jours. J'injecte dans l'estomac, à l'aide d'une sonde en gomme, envi- ron 30 centimètres cubes d'oléine.Le lendemain, après24 heures, je trouve dans tout l'intestin, à partir du foie, un grand nombre de globulins gras, très-fins (environ 0"',00l à .0'",002). Ils sont très-rares auprès de l'anus. Leur ensemble n'est pas visible à l'œil nu. 11 est bon de rappeler que les Lamproies ne possèdent ni pan- créas ni appendices pyloriques. D. Circulation. — En outre des veines jugulaires, on voit déboucher en avant, dans le cœur, deux petites veines ; la plus considérable provient de l'appareil hyoïdien. Elle présente, avant d'entrer dans le cartilage péricardiaque, un renflement trabécu- laire à pulsations rhythmiques. Ni l'aorte, ni aucune des veines du corps ne m'a présenté de pulsations, pas plus les veines car- dinales que les veines sus-hépatiques. On sait que J. Miilleren avait constaté dans ces dernières, chez les myxines. PHYSIOLOGIE DE LA LAMPROIE. 2>l?i Le sac cartilagineux péricardiaque ne contient aucnn liquide. Les sinus sanguins situés sous les veines cardinales ne pos- sèdent pas d'épithélium. Ils sont constitués par une trame de tissu conjonctif avec fibres élastiques, revêtus d'une couche hya- line. L'animal étant immobilisé par le curare, comme il va être dit, je l'ouvre sur le flanc : les grands sinus sous-cardinaux sont flasques; graduellement ils se remplissent de sang: ce sang vient du côté du cœur. Une ligature, placée sur la veine qui fait communiquer le système rénal avec le système hépatique (arc hépato-néphrétique de Gratiolet), montre que le sang (l'expé- rience dure environ une heure) va du rein au foie. Ë. Empoisonnement par le curare. — A3 heures 21 minutes, j'injecte sous la peau de la queue 1 centigramme d'eau contenant 5 milligrammes de curare venant de chez Ménier, et que je dois à M. le docteur Sentex. A o heures 23 minutes, agitation. A 3 heures 25 minutes, cessation définitive de tout mouvement respiratoire. Agitation modérée jusqu'à 3 heures ^5 minutes; l'animal se fixe à plusieurs reprises, mais pendant peu de temps. A k heures, la Lamproie est clouée sur la table à expérience ; elle est très-sensible et se meut avec une certaine énergie. Jusqu'à 6 heures, il y a encore des mouvements spontanés et réflexes. Vers cette heure, le Poisson fait alternativement de chaque côté des mouvements respiratoires incomplets. A ce moment, le cœur est enlevé depuis cinq minutes'environ. Le fait intéressant est la suppression presque immédiate des mouvements respiratoires, alors que les mouvements généraux ont persisté, bien qu'aff'aiblis. Les nerfs pneumogastriques sont donc ici les premiers atteints. Or, le contraire a été signalé d'or- dinaire chez les Poissons, et notamment chez la Torpille (Moreaii) et la Raie (Ch. Robin). OBSERVATION SUR LA CONSTITUTION MORPHOLOGIQUE DES CORPUSCULES ROUGES DU SANG, PAR M. BRUCKE (1). En traitant les corpuscules rouges du sang des Tritons par l'acide borique, je suis parvenu à reconnaître qu'ils consistent en deux parties distinctes, qui se laissent séparer l'une de l'autre et dont je nomme l'une le zooid, l'autre Yœcoid. Après avoir coupé la tète à un Triton vivant, je laisse couler le sang dans une solution qui contient une partie d'acide borique fondu dans cent parties d'eau ; les globules tombent au tond et sont examinés sous le microscope avec les lentilles à immer- sion n" 10 ou 11 de M. Hartnack. Alors on reconnaît les deux parties, l'une incololore et diaphane, c'est Yœcoid; l'autre colorée avec la cou- leur des globules, c'est le zooid. Au commencement, le zooid est complè- tement dans Yœcoid, alors il lui est implanté, mais k la fin, dans un plus ou moins grand nombre de globules, il se sépare complètement. Vœcoid n'est pas la prétendue membrane des globules, car il n'y a pas de rup- ture subite, mais un lent développement par lequel le zooid se sépare de Yœcoid. h'œcoid est une substance molle qui se prend en forme sphéroïde ou ellipsoïde durant et après l'opération de séparation : quelquefois on y trouve les vestiges d'un cratère dans lequel le zooid était dernièrement implanté. Le zooid se compose de deux parties différentes : du noyau qu'on voit dans les corpuscules vivants comme tache elliptique incolore, et d'une partie du corpuscule qui contient toute l'hémoglobuline et qui, dans l'état vivant, est répandue dans le globule entier, mais se contracte au- tour du noyau sous l'action de l'acide bori([ue. Le zooid forme alors une masse irrégulière plus ou moins ellipsoïde ou sphéroïde, qui a la couleur des globules du sang. Quelquefois, on voit des prolongements colorés du zooid assez nombreux, qui rendent à la périphérie de Yœcoid, lequel a conservé alors la forme du globule presque inaltérée. Il semble donc ([lie les trajets suivant lestiuel s la substance colorée du zooid est répan- due dans le globule vivant tout entier, sont disposés d'une manière radiaire et que la forme du corpuscule vivant est la conséquence de la jonction intime du zooid avec l'œ^^ozci; enfin, que celui-ci change de l'orme durant la séparation, non par un acte vital, mais par les mêmes causes physiques, pour lesquelles toute niasse très-peu résistante, et suspendue dans un liquide, tendrait à se former en sphère. Je n'ai pas réussi à me rendre compte de la constitution des globules rouges sans noyau. Sous l'action de l'acide Ijorique, ils se changent en petites sphères, perdant leur couleur, et il ne reste qu'un petit contour circulaire comme dernier vestige de leur image microscopique. (1) Sitzungsher. il. Wien. AkacL, t. LVI, 2 June 1867. {Extrait par l'auteur.) OBSERVATIONS SUR QUELQUES MAMMIFÈRES DU NORD DE LA CHINE, Par 11. AliPUOUSE niLlVE ED^VARDS. (Extrait.) Le père Armand David, missionnaire de la Congrégation des Lazaristes à Pékin, a recueilli en Chine, et particulièrement en Mongolie, des collections zoologiques importantes, comprenant un grand nombre d'espèces nouvelles. J'ai déjà fait connaître quelques-unes d'entre elles, et dans le travail dont je présente ici un extrait (1), je donne la description de plusieurs autres appartenant à l'ordre des Insectivores, à celui des Rongeurs et ù celui des Ruminants. Le père David a pris en Mongolie une Taupe qui paraît fort rare. Par son aspect extérieur, elle se rapproche beaucoup de la Taupe d'Europe ; elle est un peu plus petite, d'une couleur grisâtre foncée, brillante et miroitante; elle répand une odeur de musc des plus prononcées. Son système dentaire est très- particulier, et ne permet pas de ranger ce petit Mammifère dans le genre Talpa; en effet, il a pour formule : 3 1 2 4 rnc— c.in. — prém.-— mol.-r- 4 1 2 à Il existe par conséquent une prémolaire de moins que chez la Taupe, et d'ailleurs la forme de chacune des dents considérée isolément est très-différente. Je crois donc devoir former pour cette espèce une division générique particulière, et je la désigne sous le nom de Scaptochirus moschatus. L'ordre des Rongeurs compte en Chine de nombreux repré- sentants, parmi lesquels je signale plusieurs petites espèces qui, par leur aspect extérieur, ressemblent assez aux Arvicoles, mais s'en distinguent par l'existence d'abajoues très-développées et par la conformation des dents molaires ; sous ces rapports, ils se rapprochent donc des Hamsters, sans cependant pouvoir prendre place dans le même genre. (1) Ce travail paraîtra prochainement dans les Nouvelles urchices d'iiisloire luilu- relie. 376 ALPHONSE IMILNE EDWARDS. Pour rappeler ces analogies, je leur donne le nom de Crice- tulus. L'espèce la plus commune {Cricetulus griseus) est à peu près de la taille du Mulot; sou pelage est fin, très-doux, d'un gris très-légèrement teinté de roux, et marqué d'une raie noire longitudinale sur le dos. Les Rats-Taupes de Chine sont bien distincts du Zoccor de Sibérie, qui jusqu'à présent était la seule espèce connue du genre Siphneus. Ces Rongeurs sont très-difficiles à distinguer à l'aide de leurs caractères extérieurs ; mais on arrive à les déter- miner d'une manière rapide et sûre par la considération de leur système dentaire. Les molaires qui sont à croissance continue ne changent pas de forme par les progrès de l'âge, et diffèrent beau- coup suivant les espèces. Le Siphneus Fonlanierii, dont M. Fon- tanier, consul honoraire à Pékin, nous a procuré un exemplaire provenant des environs de cette ville, a été rencontré également à Si-wan par le père David. Chez ce Rat-Taupe, la région occi- pitale du crâne est fortement bombée en arrière ; les molaires supérieures sont très-allongées, surtout la dernière. Cheï ]e Siphneus A rmandii, qui jusqu'à présent n'a été trouvé qu'en Mongolie, la région occipitale est presque verticale comme chez le Zoccor, mais on le distingue de cette dernière espèce par la petitesse delà dernière molaire supérieure, et par l'exis- tence d'un sillon vertical unique à la face interne de la pre- mière de ces dents. Un Spermophile {Spermophilus Mongoliens), très-abondant en Mongolie où on l'appelle Hoajig-chou, diffère des nombreuses espèces du même genre qui habitent l'Europe et la Sibérie. Il est de petite taille ; sa queue est de longueur médiocre, rousse en dessous, et bordée de poils noirs à extrémité jaunâtre ; son pelage est doux et uniformément fauve-clair, tiqueté de noir. La. Gerboise {Dipusannulatus)^ que le père David a rencontrée dans les collines sablonneuses de la haute Mongolie, ne peut être confondue avec aucune de celles déjà décrites. Indépen- damment des caractères fournis par le crâne et la dentition, ce Dipus se distingue par l'anneau de poils blancs qui surmonte la bande noire subterminale de la queue. Il existe aussi deux espèces de Gerbilles qui vivent en troupes MAMMIFÈRES DU NORD DE LA. CHINE. 377 nombreuses dans les plaines stériles et pierreuses de toute la Mongolie. La plus petite {GerbiUiis brevicaudatus) est, ainsi que son nom l'indique, remarquable par la brièveté de sa queue très- poilue et jaune. Le corps est d'un brun jaunâtre en dessus et blanc en dessous; ses ongles sont blancs. La seconde espèce [Gerbillus unguiculalus) diffère de la pré- cédente par sa queue plus longue, son pelage d'un brun grisâtre en dessus, d'un blanc sale en dessous ; ses ongles sont noirs et plus robustes. Radde, dans son voyage en Sibérie, a décrit et figuré une espèce de Chèvre-Antilope, qu'il a rapportée à V Antilope crispa (Temm.), du Japon ; mais j'ai pu me convaincre, par l'examen de l'individu-type conservé au Musée de Leyde, que ce rapproche- ment était erroné. Cette espèce, appelée par les Chinois Chan- iang (Chèvre des montagnes), est parfaitement caractérisée par sa queue très-longue et descendant jusqu'aux talons, par son pelage d'un gris brunâtre et sa gorge jaune. Il est évident que le Chan-iang est bien distinct de X Antilope crispa, et je la dé- signe sous le nom de Caudata, à raison de la conformation de sa queue. M. Fontanier a rapporté de Chine plusieurs bois d'un Cerf de grande taille dont il n'a pu se procurer la dépouille, et qui, d'après les renseignements qui lui ont été fournis, habite la Mantchourie. Les Chinois l'appellent Cer/"-6'/mmeaM. Ces bois dif- fèrent de ceux de toutes les espèces décrites jusqu'ici et rappel- lent un peu ceux des jeunes Élans ; ils sont peu élevés et remar- quablement massifs. Le merrain, très-court, porte un andouiller basilaire antérieur, qui, chez les individus bien adultes, est pres- que aussi fort que la perche et se bifurque. Les empaumures sont très-larges, surtout dans le jeune âge. La perche se courbe brusquement en arrière, et donne naissance à un second andouil- ■ 1er dirigé presque directement en haut. Les bois que j'ai sous les yeux paraissent provenir d'un individu déjà vieux, ce qui tend à prouver que le nombre des andouillers ne doit guère être jamais plus considérable. J'ai inscrit provisoirement cette espèce, sur les catalogues du Muséum, sous le nom de Cervus Cameloides. RECHERCHES SUR QUELQUES POINTS DE LA MÉCANIQUE DU CORPS HUMAIN, PAR M. KOSTER. Exilait. Dans un recueil publié en Hollande, mais rédigé en français afin d'en rendre la lecture facile partout où l'on cultive les sciences (1), M. Koster, professeur à l'université d'Utrecht, vient de faire paraître de nouvelles reclierclies sur diverses questions relatives à la mécanique animale. Dans un premier article, il s'occupe de l'influence de la pression de Vair sur r articula (ion coxo- fémorale. On sait que les recherches des frères Weber tendirent à établir que cette pression est la principale cause du maintien de la tète du fémur dans la cavité cotyloïde de l'os iliaque, mais que M. Rose avait combattu les vues de ces physiologistes en se fondant sur des expériences directes. M. Koster a soumis la ques- tion il un examen rigoureux et il arrive aux conclusions suivantes : 4° En vertu de l'adaptation hermétique de la tête du fénmr dans la cavité cotyloïde, nous pourrions, comme Weber, faire porter à cette arti- culation, sans aucune action musculaire, un poids d'environ \k kilo- grammes. 2° Un poids égal et même supérieur est porté, sans aucune intervention de la pression atmosphérique, par la zone orbiculaire de Weber, quand la cuisse est étendue fortement. Mais, d'un autre côté, les expériences et les raisonnements de M. Rose établissent : 3» Que, pendant la vie, les membres inférieurs sont portés par la ten- sion musculaire et par l'adhésion entre les surfaces juxtaposées de la cavité cotyloïde et de la tête du fémur, sans qu'il y ait lieu de tenir compte de l'effet de la pression atmosphérique. Dans un second article, M. Koster étudie la rotation de la tète dans Vai^- ticulation atloîdo-occipitale. Dans un troisième article, l'auteur s'occupe de la détermination d%i maximum de force d'un muscla vivant. Ses recherches le conduisent à (1) Archives néerlandaises des sciences exactes et naturelles, publiées par la Société hollandaise des sciences à Havleni, et rédigées par M. Baumhauer avec la coUaboiation de MM. C. Van Reer, P. Van der Hoeven, Bierens de Haan, Oiidemans et Koster. 2' année. 1867. OBSERVATIONS SUR LES GLOMÉRIS. S79 admettre que la force musculaire absolue est d'environ 8 kilogrammes par centimètre carré de section transversale du muscle. Il montre aussi : 1° Que chez les mêmes individus, les muscles du mollet sont proba- blement plus forts que les muscles fléchisseurs de l'avant-bras, et ces derniers un peu plus forts que les fléchisseurs du pied; 2° Qu'en exerçant spécialement un seul côté du corps, un groupe de muscles peut acquérir une énergie beaucoup plus considérable que le groupe correspondant ; 3° Qu'à la rigueur, il ne peut être question de force musculaire absolue, mais seulement du degré de force qu'un muscle déterminé est capable de développer dans des circonstances données ; h" Que la méthode suivie par Henke pour les muscles du bras est la seule qui mérite confiance dans les recherches sur la force musculaire. M. Koster termine son mémoire par des observations sur le balance- ment du tronc sur le bassin et sur le rôle du muscle petit psoas. OBSERVATIONS SUR LES GLOMERIS, PAR M. HUMBERT. M. Aloïs Humbert a observé l'accouplement et la ponte de deux espèces de Myriapodes des environs de Genève, connues sous les noms de Glome- i'is lumbata et Glomeris marinorea, qui avaient été regardées jusqu'à présent comme appartenant à une seule espèce, mais tous deux offrent des individus des deux sexes. Les appendices qui, chez les mâles, for- ment une double paire en arrière des dernières pattes, sont les organes copuiateurs; la seconde paire de ces appendices, qui est en forme de pinces, retient la femelle pendant la fécondation. M. Humbert a vu que la petite masse sphéroïdale de terre qui entoure les œufs des Glomeris est l'œuvre de la femelle qui, pour la produire, se tient ordinairement sur le dos et rejette par l'anus, et à des intervalles réguliers, des matières terreuses qui Tiennent entourer l'œuf. Ses pattes font tourner la boulette pour qu'elle présente successivement toutes ses faces à la terre semi- fluide. La nature terreuse de cette substance fait croire que les Glomeris femelles doivent ingérer une quantité considérabb de terre. [Rapport sur les ti-amux de la Soc. de physique et d'hist. naturelle de Genève, 1867.) OBSERVATIONS SUR UN CHÉTOPTÈRE DES COTES DE LA MANCHE, PAR M. JOURDAIN (1). (Extrait.) Dans la réunion de Y Association scierai fique de France, tenue à Cher- bourg ces jours derniers, M. Jourdain a donné lecture d'un mémoire sur une espèce nouvelle du genre Chetopteris, dont il a étudié l'anatomie et la physiologie. « Cet Annélide, ajoute l'auteur, jouit d'une faculté de réintégration très -remarquable. Les mouvements un peu brusques déter- minent aisément la rupture de l'animal en arrière du premier anneau de la région moyenne, et le privent ainsi des organes importants dont l'anatomie nous apprend l'existence dans la portion du corps qui fait suite à ce premier segment. Après cet accident, on voit les segments détachés se reformer et l'Ânnélide se compléter par l'adjonction de nou- veaux anneaux. C'est ainsi que nous avons sous les yeux un individu dont le corps a été rompu au niveau que nous venons d'indiquer et qui est en train de régénérer les parties qu'il a perdues. Les trois anneaux vésiculeux se sont déjà reconstitués, mais ils n'ont qu'un quart de leur dimension normale, et leur tissu est encore d'une grande transparence; l'intestin boursouflé présente une teinte verdâtre, premier indice de la couche hépatique qui y acquerra une grande épaisseur. Enfin, sept ou huit anneaux de la région postérieure ont déjà apparu. » Dans un autre spécimen, la rupture s'est produite après le troisième segment de la région moyenne. Les deux anneaux vésiculeux et quatre segments postérieurs se sont reconstitués, mais leur peu de développe- ment et la translucidité de leur tissu attestent que leur formation est toute récente. Nous n'avons jamais observé de Chétoptère dans lequel la réintégration portât sur les parties antérieures. » (1) Bulletin hebdomadaire de l'Association scientifique, n° 33. PUBLICATIONS NOUVELLES. Rapport sur les progrès de l'Anthropologie, par M. DE Qliatrefages. Un vol. in-S", 1867, 572 pages (imprimerie Impériale). Cet ouvrage fait partie d'un recueil de rapports sur les progrès des lettres et des sciences en France, rédigés sur la demande du ministre de l'instruction publique. M. de Quatrefages y expose l'état actuel de nos connaissances sur l'histoire naturelle de l'homme et y discute plusieurs questions de zoologie générale. Un autre rapport, ayant pour objet les travaux relatifs aux sciences zoologiques, par M. Milne Edwards, est sous presse et paraîtra dans peu de jours. Natiirhistorisk Tideskrift (Annales des sciences naturelles), 3' série, Copenhague. Ce recueil, fondé en 1837 par M. Kroyer, avait cessé de paraître en 1845. M. Schiodte, professeur de zoologie à l'Université de Copenhague et directeur du département entomologique du musée de cette ville, en a entrepris la continuation ; le quatrième volume est en voie de publication, et parmi les mémoires nombreux qui y ont trouvé place, il en est plu- sieurs dont l'importance est considérable. Nous citerons en première ligne les recherches de M. Schiodte sur les métamorphoses des insectes de l'ordre des Coléoptères, travail qui a beaucoup contribué à l'avance- ment de nos connaissances relatives aux larves de ces animaux. On y trouve aussi : 1° un mémoire du même auteur sur la structure de la bouche des Crustacés suceurs; 2° une série d'articles de M. Fischer sui les Oiseaux du Danemark ; 3° plusieurs mémoires anatomiques et zoolo- giques sur des Mollusques gastéropodes, par M. Bengh; U° des observa lions de M. Meinert sur la reproduction chez certains Ceccidomyies, sur l'anatomie des Forficulides, sur l'histoire des Thysanoures, etc. FIN DU SEPTIEME VOLUME. TABLE DES ARTICLES CONTENUS DANS CE VOLUME. AKIMAUX VERTÉBRÉS. Recherches sur la vitesse du cours du sang dans les artères du Cheval, au moyen (lu nouvel appareil hémadromographc de Chauveau, par M. Lortet. . . 279 Expériences sur la chaleur animale, et spécialement sur la température du sang veineux cemparée à celle du sang artériel dans le cœur et les autres parties centrales du système vasculaire, par M. G. Colin 83 Observation sur la constitution morphologique des corpuscules rouges du sang, par M. Bri'cke 374 Etudes expérimentales sur la greffe animale et sur la régénération de la rate chez les Mammifères et des membres chez les Salamandres aquatiques, par M. Philippealx Rapport sur un travail de M. Marey relatif à la nature de la contraction dans les muscles de la vie animale, par M. Longet 196 Sur la signitication morphologique de l'os occipital et des deux vertèbres cervi- cales supérieures, par M. W. Koster 122 Recherches sur quelques points de la mécanique du corps humain, par M. Koster. 378 Recherches chimiques sur les ossements trouvés dans le Lelun d'Eguisheim, par M. A. Scheurer-Kestner 165 Sur la découverte d'un crâne humain enfoui dans un dépôt volcanique en Cali- fornie, par M. Whitney 122 Mémoire sur une famille nouvelle de l'ordre des Rongeurs, par M. Alphorise MiL^E Edwards 113 Note sur une nouvelle espèce du genre Nycticèbe provenant de Siam et de Co- chinchine, par M. Alphonse Milme Edwards 161 Observations anatomiqucs sur quelques Mammifères de Madagascar. De l'orga- nisation du Cnjptoproda ferox,far MM.Alph. Milne Edwards et Grasdidier. 314 Observations sur quelques Mammifères du nord de la Chine, par M. Alphonse MiLNE Edwards 375 Étude sur la faune dont les restes ont été enfouis à Pikermi (Attiquc), par M. A. Gaudry 32 Note sur un Mammouth découvert par un Samoyèdc dans la baie du Toi, par M. ScHMibT 16 Note additionnelle sur l'appareil respiratoire de quelques Oiseaux, par M. Al- phonse MiLNE Edwards 12 Etudes sur les rapports zoologiques du Gastornis parisiensis, par M. Alph. MIL^•E Edwards 217 Métamorphoses des Batraciens urodèles à branchies externes du Mexique, dits Axolotls, observés à la ménagerie des Reptiles du Muséum d'histoire natu- relle, par M. Aug. Duméril. ...!.;......•• 229 TABLE DES MATIÈRES. 383 Sur la régénération des membres de l'Axolotl, par M. J. M. Piiilippkaux. . . 228 Etude sur le disque cépbalique des Rémoras, par M. Baudelot 153 ' Observations d'un phénomène comparable à la mue chez les Poissons, par M. Baudelot 239 Sur la vision des Poissons et des Ampbibicns, par M. F. Plateau 15 Note sur la mort des Poissons de mer dans l'eau douce, par M. Blrt. . . . 369 Note sur quelques points de la physiologie de la Lamproie, par M. Bert. . . 371 ANIMAUX INVERTÉBRÉS. Mémoire sur les yeux simples ou stemmates des animaux articulés, par feu M. Félix DiUARDiN loi Note sur la reproduction des Pucerons, par M. É. Clapabéde 21 Remarques sur cette note, par M. Balbiani 30 Observation sur l'Argyronète aquatique, par M. F. Plateau 3i5 Note sur un Insecte et un Gastéropode pulmoné du terrain houiller, par MM. Van Beneden et Coemans 264 Observations sur des Crustacés rares ou nouveaux des côtes de France, par M. Hesse 123 et 198 Observations sur un Chétoptère des côtes de la Manche, par M. Jourdain. . . 380 Considérations générales sur les Échinides réguliers du terrain crétacé de France, par M. GoTTEAU 193 Notice sur les motifs qui déterminent les Oursins à se creuser dans les rochers des réduits dans lesquels ils se logent, par M. Hesse 257 Observations sur les Gloméris, par M. Humbert 379 Publications nouvelles 278 Nouvelles scientifiques -. 381 TABLE DES «MATIÈRES PAR NOMS D AUTEURS. Balbiani.— Remarques suï une note de M. Claparède sur la reproduc- tion des Pucerons. ....... 30 Baudelot. — Étude sur le disque céphaliqUe des Rémoras 153 — Observations d'un phénomène comparable à la mue chez les Poissons 339 Bert. — Note sur la mort des Pois- sons de mer dans l'eau douce. . 369 — Note sur quelques points de la physiologie de la Lamproie; ... 371 Brocke. —Observation sur la consti- tution morphologique des corpus- cules rouges du sang 374 Claparède. — Note sur la reproduc- tion des Pucerons 21 GoËMANs, voy. Van Beneden. Colin (G.). — Expériences sur la cliilleur animale, et spécialement sur la température du sang veineux comparée à celle du sang artériel dans le cœur et les autres parties centrales du système vasculaire; . 83 38/1 TABLE DES MATIERES. CoTTEAu. — Consiilcrations mJiicriilcs sur les Echinides réguliers du ter- rtiiii crétacé de France DujARDiN (F.). — Mémoire sur les yeux simples ou stemmates des animaux articules DuMÉRiL (Aug.). — Métamorphoses des Batraciens urodèles à bran- chies extérieures du Mexique, ou Axolotls^ observés à la ménagerie du Muséum Edwards (Alphonse Milne). — Note additionnelle sur l'appareil respi- ratoire de quelques Oiseaux. . . — Mémoire sur une nouvelle fa- mille de l'ordre des Rongeurs. . — Note sur une nouvelle espèce du genre Nj'cticèbe provenant de Siam et de Cochinchine — Observations sur quelques Mam- mifères du nord de la Chine. . . — Etudes sur les rapports zoolo- giques du Gmtornis jjarisiemis. . — ET A. Grandidier. — Observa- tions anatomiques sur quelques Manimifèics de Madagascar; de l'organisation du Cryptoprocta fe- Gavdry (A.). — Etude sur la faune dont les restes ont été enfouis à Pikermi Grandidier, voy. Alphonse Milke Edwards. Hesse. — Observations sur des Crus- tacés rares ou nouveaux des côtes de France 123 et — Notice sur les motifs qui déter- minent les Oursins à se creuser dans les rochers des réduits dans lesquels ils se logent 189 lOi 229 12 113 161 375 217 3U 32 198 257 HvMBERT. — Observations sur les Gloméris 379 Jourdain. — Observations sur un Chctoptèredes côtes de la Manche. 380 KosTER. — Sur la signification mor- phologique de l'os occipital et des deux vertèbres cervicales supé- rieures 122 — Recherches sur quelques points de la mécanique du corps humain. 378 LoNGET. — Rapport sur un travail de M. Marey relatif à la nature de la contraction dans les muscles de la vie animale 196 LoRTET. — Recherches sur la vitesse du cours du sang dans les artères du Cheval au moyen d'un nouvel hémadromographe de Chauveau. 279 PniLippEAUx. — Etudes expérimen- tales sur la greffe animale et sur la régénération de la rate chez les Mammifères et des membres chez les Salamandres aquatiques. ... 5 — Régénération des membres de l'Axolotl 228 Plateau (F.). — Sur la vision des Poissons et des Anipliibiens. ... 15 — Observations sur l'Argyronète aquatique 345 Scheurer-Kestner (A.). — Recher- ches chimiques sur les ossements trouvés dans le Lehm d'Eguisheim. 165 SciiMiDT. — Note sur un Manunoutb découvert par un Samoycde dans la baie du Tos 87 Van Beneden et Goemans. — Note sur un Insecte et un Gastéropode pulmoné du terrain houiller. . . 264 Whitney. — Sur la découverte d'un crâne hiunain enfoui dans un dé- pôt volcanique en Californie. . . 122 TABLE DES PLANCHES RELATIVES AUX MÉMOIRES CONTENUS DANS CE VOLUME. Planche 1. Fossiles de la période houillère. — Développement de l'Argyronète. — 2, 3 et 4. Crustacés des côtes de France. — 5. Appareil de succion du Rémora. — 6. Tracés hémadromographiques. ~ V, 8, 9 et 10. Organisation du Cryptoprocta ferox. Pu'is. — Imprimerie de E. MiRTihET, rue Migaon, ?. .///// . ,/,:v . Cv,'//,' . //,// . .y, !',■'/ Z,;>/ '/'.'Uw - /'/./. j3. t; iJf!^' '4 lO. lo . 'â '..^,t//tn>ii , i/n^' r- rir/V/r-/'^s//-ir/'/ '/il//'i' ~. /'/ ■ - !////h m ^/'^t^^u'/r/^é'lr t/ej- ( o/'ej- c/e -F/\ Yl/tCC ^. Snlnutft li/tii r - Victff^ Ssàyf/'tt//f , lù./^uf-r^ . ^H MU:^ 裱:J^X>" i/i's Sc/t'//f ./ttt/ . :'>' Se-/ Zoo/. /',)///<■ - . p/ . :i ^/■U.i/r/<^<-.r f/(\v ^y//^\r ^/^. / '/ v/// 1^ ■<:- -/. Sff/m on unp r ^^^tV/e £_.r/rapa,/f.i.i Paj I* 7 - Ziif)/ . Tome y. f/. 4 ■ ( }//^^ ^cn céjr c/dj' (^ààe' tkyrt' /,ii ,'/ ^^/y)tr/('i/ r/<^ .i//'(C/(>/^ <■///■ /i <' •/// (f/'d A. S,ilr>tti/i tm^> r l'icl//ir>/f J.i. /itrts. f* 7 ,/«.*r.^v.";v.«^ .->'/ '/'/•t/(t',r //r///ifi//-if/'/ftYt* Am. des Scienc.nat. 5^ Si iitti. f| Aun de; 1 \ sSciencnat 5' Seno Zool Tome 7 , PL Squelette du Cryptoprocta ferox k- oool iome •• 11 8 T Ostéoloéie da CnptoprocLa ferox . ^ Siemit.Puis y Ann des bcienc.imt. 5^ oerie 3 Zool. iome V. rL. y i gjr^/ i u iitt. Jinp -Becjnet Ikns . QT,^a]iisatioii du Cr/ptoprocta ferox ^fîSH MUS, Ami.des bciencuat. 5'' .iërie. 2 Zool. ■L0me7.Pi.ro % I ouvemi Titk. OroamsatioTi du Cryptoprocta ferox Hop SecŒU-et JParis . 3^ y. b> H MUSivN